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Il était sept heures dix, le parking de la route forestière sentait la terre mouillée et le diesel refroidi. Hélène a ouvert le hayon de sa vieille Clio, et Filou a sauté dans l'herbe avant même qu'elle décroche la laisse. Au loin, un pic tambourinait contre un tronc. Elle a refermé la portière d'un coup de hanche, comme chaque matin depuis des années.
Vingt ans de matins tranquilles sous les hêtres de Compiègne
Hélène a cinquante-huit ans et travaille à mi-temps dans une pharmacie du centre de Compiègne. Elle commence à dix heures, ce qui lui laisse chaque matin une longue heure pour marcher en forêt. Depuis qu'elle a quitté Paris, il y a presque vingt ans, la forêt est devenue son jardin, son bureau de réflexion et sa salle de sport. Elle connaît les carrefours par leur nom, les vieux poteaux blancs, les mares où les grenouilles chantent au printemps.
Filou est son troisième épagneul breton, un mâle de quatre ans, orange et blanc, infatigable. Il a hérité de l'oreille gauche toujours retournée de sa mère et d'un appétit sans fond pour les odeurs. Hélène dit souvent qu'il ne marche pas, qu'il lit la forêt avec son nez. Sur le sentier, il part devant, revient, repart, dessine des boucles autour d'elle sans jamais s'éloigner vraiment. Elle n'a jamais eu besoin de crier pour le rappeler, un simple sifflement suffit.
Ce matin de mai ressemblait à tous les autres. La lumière filtrait à travers les jeunes feuilles des hêtres, encore d'un vert presque fluo. Quelques joggeurs croisaient sur l'allée principale, un cycliste en tenue jaune la saluait d'un signe de tête. Hélène portait sa veste imperméable et ses bottes en caoutchouc, un thermos de café glissé dans la poche. Elle pensait à sa liste de courses, à sa fille qui devait l'appeler le soir, à rien de particulier, en somme.
Laisser courir le chien, une évidence qu'elle n'avait jamais questionnée
Pour Hélène, un chien de chasse tenu en laisse, c'est un chien malheureux. Elle l'a lu dans les livres d'éducation, elle l'a entendu chez son vétérinaire, elle l'a constaté chez ses précédents épagneuls. Un breton a besoin de courir, de fouiller, de s'épuiser dans les fourrés, sinon il devient nerveux à la maison. Elle a vu des amis enfermer leurs chiens dans des appartements, avec des résultats désastreux. Elle s'était juré de ne jamais faire ça à Filou, et elle s'y tenait.
Alors, dès qu'elle passe la barrière forestière, elle détache le mousqueton. C'est un rituel, presque une cérémonie entre eux deux. Filou attend, assis, la queue qui balaie les feuilles, puis il bondit au signal. Ce matin-là, elle a quitté l'allée goudronnée pour couper par un sous-bois qu'elle aime bien, plus calme, couvert de fougères qui lui arrivent aux genoux. Elle se disait qu'ici, au moins, elle ne gênerait personne, ni les promeneurs ni les vélos.
Soyons honnêtes, la plupart des gens qui promènent un chien en forêt font exactement comme elle. On imagine que la forêt est un espace de liberté, ouvert, où l'animal retrouve ses instincts. On pense aux voitures, aux routes, aux autres chiens, jamais à ce qui se cache sous les fougères. Hélène, en tout cas, n'y pensait pas. Je le gardais toujours à portée de voix, dira-t-elle plus tard, je croyais sincèrement faire les choses bien.
« Je le gardais toujours à portée de voix, je croyais sincèrement faire les choses bien. »
Un silence soudain dans les fougères, puis un battement d'ailes affolé
Vers sept heures quarante, Filou a disparu dans un bosquet de ronces. Hélène l'entendait renifler, gratter, puis plus rien pendant quelques secondes. Elle s'est arrêtée, un peu agacée, et a sifflé deux fois. Au même moment, un oiseau brun s'est envolé au ras du sol en poussant un cri aigu, battant des ailes de façon maladroite, comme blessé. Il s'est posé dix mètres plus loin, a traîné une aile, puis est reparti. Filou est sorti des ronces, la truffe couverte de terre, très fier.
Elle n'y a pas prêté attention. Des oiseaux, il y en a partout en forêt, et Filou en lève régulièrement sans jamais en attraper. Elle a remis le chien dans le sentier et poursuivi sa boucle, en pressant un peu le pas parce qu'il commençait à pleuviner. Plus loin, elle a remarqué une biche immobile à l'orée d'une clairière, qui regardait fixement vers les herbes hautes. L'animal n'a pas fui tout de suite, il est resté planté là, les oreilles tendues.
Filou a aboyé, la biche a fini par détaler, et Hélène a ri doucement. Elle a même sorti son téléphone pour envoyer une photo floue à sa fille, avec un petit message moqueur sur le chien chasseur. Elle n'a pas vu, dans les herbes, la petite masse tachetée couchée en boule, immobile, que la biche surveillait. Sur le chemin du retour, elle se sentait légère, la tête vidée, les joues froides. Le parking n'était plus qu'à cinq cents mètres.
Le garde attend près de la Clio et sort un carnet
Un pick-up vert de l'Office national des forêts était garé à côté de sa Clio. Un homme d'une quarantaine d'années, en veste kaki, l'attendait appuyé contre la portière, un carnet à la main. Hélène a d'abord pensé à un problème de stationnement, ou à une coupe de bois annoncée sur le secteur. Il l'a saluée poliment, a regardé Filou qui gambadait sans laisse, puis lui a demandé si elle savait quel jour on était. Elle a répondu le douze mai, sans comprendre la question.
Il s'appelait Rémi, il était agent de l'ONF depuis une quinzaine d'années sur le massif. Il lui a expliqué qu'il l'avait aperçue de loin, en dehors des allées, avec un chien libre dans les fougères. Hélène s'est défendue, elle a dit que Filou était parfaitement obéissant, qu'il revenait au sifflet, qu'il n'avait jamais mordu personne. Rémi a hoché la tête, sans hausser le ton. Le problème, madame, ce n'est pas les gens, a-t-il dit, c'est ce qui vit par terre en ce moment.
Hélène a senti le rouge lui monter aux joues. Elle a sorti son téléphone, cherché fébrilement sur internet, tapé des mots approximatifs. Elle a pensé appeler son mari, qui connaît mieux qu'elle les règles de chasse, mais il était déjà sur la route de son travail. Elle a bafouillé qu'elle venait ici depuis vingt ans, que personne ne lui avait jamais rien dit. Rémi a ouvert son carnet, a noté quelque chose, puis a levé les yeux. Il a parlé d'une amende possible.
« Le problème, madame, ce n'est pas les gens, c'est ce qui vit par terre en ce moment. »
Ce n'était pas un oiseau blessé, c'était une mère qui protégeait sa nichée
Rémi a pris le temps de lui expliquer. Du 15 avril au 30 juin, les chiens doivent être tenus en laisse dès qu'on quitte les allées forestières. C'est la période où les oiseaux qui nichent au sol couvent ou élèvent leurs petits, où les faons restent couchés seuls dans les herbes pendant que leur mère s'éloigne. L'oiseau brun qui traînait l'aile, a-t-il dit, c'était sans doute une bécasse ou une perdrix qui simulait une blessure pour attirer le chien loin de son nid.
Et la biche immobile, ajouta-t-il, ne regardait pas le chien par hasard. Un faon de quelques jours ne fuit pas, il se plaque au sol et compte sur son absence d'odeur pour passer inaperçu. Un chien qui le découvre peut le blesser, ou simplement le faire déloger, ce qui suffit parfois à séparer la mère et le petit. Une nichée dérangée plusieurs fois peut être abandonnée, les œufs refroidissent en quelques minutes. Hélène écoutait, la laisse enroulée dans la main, sans rien dire.
Elle repensait aux ronces, au cri de l'oiseau, à la fierté de Filou la truffe pleine de terre. J'ai cru qu'il jouait, a-t-elle murmuré, je ne me suis jamais demandé avec quoi. Rémi lui a montré sur son téléphone la photo d'un nid de bécasse, quatre œufs beiges posés à même les feuilles mortes, invisibles à un mètre. Il lui a dit que ce genre de dégât, il en constatait chaque printemps sur le massif, presque toujours causé par des chiens tranquilles, aux maîtres de bonne foi.
Une laisse longue dans la boîte à gants, et un printemps vécu autrement
Cette fois, Rémi s'en est tenu à un avertissement. Il lui a rappelé que la règle date de très longtemps, qu'elle vaut pour toutes les forêts et pas seulement pour les forêts domaniales, et qu'en cas de contrôle répété, une contravention pouvait tomber. Hélène est rentrée chez elle un peu sonnée, a raconté l'histoire à sa fille au téléphone le soir même. Je me suis sentie bête, a-t-elle avoué, mais surtout triste pour ce petit nid que je n'ai même pas vu.
Le samedi suivant, elle est allée dans une jardinerie acheter une longe de dix mètres. Filou peut ainsi fouiller les bords de chemin sans s'enfoncer dans les fourrés, et elle reste sur les allées jusqu'à la fin juin. Elle a découvert que la forêt, vue depuis les chemins, restait tout aussi belle. Elle a même commencé à repérer les mésanges qui nourrissent leurs petits, les traces fraîches de chevreuil dans la boue. On connaît tous ça, l'habitude qui nous rend aveugle.
Depuis, elle en parle autour d'elle, à la pharmacie, aux autres maîtres croisés sur le parking. Beaucoup ignorent la règle, certains haussent les épaules, d'autres remercient. Filou, lui, n'a pas l'air de souffrir de la longe, il dort toujours aussi profondément après la promenade. Le 1er juillet, Hélène retirera le mousqueton au même carrefour, avec le même rituel. Mais elle sait désormais ce qui se cache sous les fougères au printemps, et elle regarde ses pieds avant de couper par le sous-bois.
« J'ai cru qu'il jouait dans les ronces, je ne me suis jamais demandé avec quoi. »
- Du 15 avril au 30 juin, chien tenu en laisse dès qu'on quitte les allées forestières.
- La règle vaut pour les bois et forêts, publics comme privés, pas seulement domaniaux.
- Une longe de cinq à dix mètres laisse le chien flairer sans entrer dans les fourrés.
- Un oiseau qui traîne l'aile au sol protège souvent un nid tout proche : on s'éloigne.
- Un faon couché seul n'est pas abandonné : on ne le touche pas et on repart.
- En cas de doute, les panneaux à l'entrée du massif ou un agent de l'ONF renseignent.
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