Elle voit un hérisson trotter sur sa pelouse en plein midi : sur la balance de cuisine, l’aiguille s’arrête à 340 grammes

Lu 1 fois

Ne manquez aucune actuSuivez-nous sur Google News

Il était midi passé de dix minutes, fin octobre, à Vertou, près de Nantes. Anne épluchait des pommes près de la fenêtre, la radio grésillait une chanson ancienne. Sur la pelouse encore humide, une petite boule brune avançait par à-coups, le nez au ras de l'herbe, sous un soleil pâle. Elle posa son couteau, sourit, et appela son mari pour qu'il vienne voir.

Une maison de Vertou où le jardin compte plus que le salon

Anne a soixante-quatre ans, elle a été institutrice pendant presque trente ans dans une école du Pays nantais. Avec Gérard, ancien technicien chez un équipementier, elle vit depuis 1998 dans une maison basse entourée d'un jardin sans clôture serrée. Ils ont laissé pousser une haie de noisetiers, un tas de bois dans le fond, et un coin d'herbe jamais tondu. Chaque printemps, ils comptent les mésanges, les rouges-gorges, parfois un lézard sur le muret. Le jardin, chez eux, c'est presque une conversation qui dure depuis vingt-cinq ans.

Des hérissons, ils en ont déjà vu, mais toujours le soir, à la lueur de la lampe extérieure. Gérard se souvient d'un gros mâle qui grognait près des poubelles, un été, en reniflant bruyamment. Les petits-enfants avaient même installé une soucoupe d'eau sous le cerisier, qu'Anne remplit encore par habitude. Elle aime l'idée que ces animaux traversent leur terrain sans qu'on les dérange vraiment. Pour elle, un hérisson, c'est le signe qu'un jardin est vivant, que les pesticides n'y entrent pas et que la nature s'y sent chez elle.

Ce midi-là, l'automne était doux, comme souvent ces dernières années sur la Loire-Atlantique. Les feuilles du noisetier tombaient doucement, et le thermomètre de la terrasse affichait quatorze degrés. Anne trouvait la scène charmante, presque une carte postale qu'on aurait envie d'envoyer. Gérard arriva en traînant ses chaussons, ses lunettes relevées sur le front, un journal sous le bras. Ils restèrent là un long moment, côte à côte derrière la vitre, à regarder ce petit animal qui tournait en rond près des massifs de lavande fanée.

Ils décident de le laisser profiter tranquillement du soleil

Il profite des derniers beaux jours, dit Anne, avec cette tendresse qu'on réserve aux enfants. Gérard approuva, il pensait la même chose sans l'avoir formulé. Un animal sauvage, après tout, sait mieux que nous ce qui est bon pour lui. Ils décidèrent donc de ne rien faire, de ne pas sortir pour ne pas l'effrayer. Anne se dit même qu'il faisait des réserves avant l'hiver, qu'il cherchait des vers dans l'herbe tendre. Tout cela semblait logique, rassurant, et cela collait parfaitement à l'image qu'ils avaient d'un jardin accueillant.

Dans leur esprit, intervenir aurait été une faute plutôt qu'une aide. On leur avait toujours répété qu'il ne fallait pas toucher la faune sauvage, pas nourrir les animaux, pas les apprivoiser. Anne avait d'ailleurs expliqué cela à des générations d'élèves, lors des sorties en forêt. Elle se souvenait de ses propres mots devant une classe de CM1 : on regarde, on ne touche pas. Laisser le hérisson tranquille, c'était donc respecter ce principe, faire preuve de retenue, d'humilité devant un animal qui n'avait pas besoin d'eux.

Gérard prit tout de même une photo avec son téléphone, pour l'envoyer à leur fille installée à Rennes. Regarde notre visiteur de midi, écrivit-il, avec un petit soleil en émoticône. La réponse arriva vite, quelques cœurs et un mot gentil sur la chance d'avoir un jardin pareil. Puis Anne retourna à ses pommes, la compote devait cuire avant le déjeuner. Par la fenêtre, elle jetait de temps en temps un œil vers la pelouse. Le hérisson était toujours là, et cela, sur le moment, ne l'étonna pas vraiment.

« Il profite des derniers beaux jours, regarde comme il est mignon sur l'herbe. »

Un détail dans sa démarche que personne ne remarque vraiment

Vers une heure, en débarrassant la table, Anne remarqua que l'animal n'avait presque pas bougé. Il restait au milieu de la pelouse, exposé, sans chercher l'abri de la haie pourtant toute proche. Sa démarche avait quelque chose de flottant, comme s'il hésitait à chaque pas. Il s'arrêtait, repartait, titubait légèrement sur le côté. Elle se dit qu'il était peut-être jeune, encore maladroit, qu'il apprenait la vie. Soyons honnêtes, on préfère souvent l'explication qui nous laisse tranquilles, celle qui ne demande pas de sortir dans le froid.

Gérard, lui, nota autre chose sans y prêter attention : l'animal paraissait minuscule. À peine plus gros qu'une orange, pensa-t-il en passant, avant de retourner à ses mots croisés. Il se souvenait vaguement que les hérissons naissaient en été, et qu'il pouvait donc s'agir d'un petit de l'année. Rien d'alarmant, selon lui, puisque la nature fait bien les choses. Il pensa même à la soucoupe d'eau sous le cerisier, qu'il faudrait remplir. Ce fut tout, et l'après-midi continua dans la lenteur habituelle d'un dimanche d'automne.

Vers trois heures, Anne sortit étendre une nappe et passa à deux mètres du hérisson. Il ne se mit pas en boule, il ne fila pas vers les buissons. Il resta là, la tête basse, les yeux à demi fermés, indifférent à sa présence. Elle trouva cela curieux, presque attendrissant, comme un animal familier qui ne craint plus les humains. Pourtant, quelque chose dans cette immobilité la mit mal à l'aise. Elle rentra en se promettant de jeter un coup d'œil sur internet, juste par curiosité, après le goûter.

Le téléphone sonne dans le vide au centre de soins

Ce qu'elle lut en tapant hérisson en plein jour lui fit lâcher sa tasse sur la soucoupe. Les pages des associations disaient toutes la même chose, avec des mots différents. Un hérisson est un animal nocturne, et s'il se promène en journée, c'est presque toujours qu'il va mal. Faim, déshydratation, parasites, blessure, froid : la liste était longue. Elle appela Gérard, qui se pencha sur l'écran en remettant ses lunettes. Je crois qu'on s'est complètement trompés, dit-elle doucement, et lui ne trouva rien à répondre.

Ils sortirent ensemble, Gérard avec un vieux torchon de cuisine et des gants de jardinage. Le hérisson se laissa soulever presque sans résistance, ce qui, d'après ce qu'ils venaient de lire, n'était pas bon signe. Son ventre était froid au toucher, même à travers le tissu. Anne remarqua de minuscules points clairs sur ses piquants, et une odeur forte, un peu aigre. Ils le posèrent dans un carton à chaussures garni de papier journal, dans la buanderie, loin du bruit de la télévision.

Anne composa le numéro d'un centre de soins pour la faune sauvage trouvé en ligne. Répondeur, message enregistré, horaires du dimanche limités. Elle laissa un message, la voix un peu tremblante, en épelant son adresse deux fois. Gérard proposa de lui donner du lait, comme on le voit dans les vieux dessins animés. Anne l'arrêta net, elle venait justement de lire que le lait de vache peut rendre un hérisson gravement malade. Ils restèrent là, impuissants, à regarder le carton, avec ce sentiment désagréable d'avoir perdu un après-midi entier.

« Je crois qu'on s'est complètement trompés, il ne cherchait pas le soleil du tout. »

La balance de cuisine affiche un chiffre qui change tout

Une bénévole rappela vers dix-huit heures, une voix calme qui se présenta sous le prénom de Sylvie. Elle posa d'abord une seule question : est-ce que vous l'avez pesé. Anne sortit sa balance de cuisine, celle des confitures, et y posa le carton vide pour faire la tare. Puis le hérisson, enroulé dans son torchon. L'aiguille numérique s'arrêta sur 340 grammes. Au bout du fil, Sylvie resta silencieuse une seconde. Avec ce poids-là fin octobre, il ne passera pas l'hiver tout seul, dit-elle simplement.

Elle expliqua que les jeunes nés tardivement, en fin d'été, n'ont pas toujours le temps de constituer leurs réserves. Pour hiberner, un hérisson doit en général atteindre environ cinq cents grammes, parfois plus selon les régions. En dessous, il risque de mourir pendant l'hibernation, faute de graisse pour tenir. Celui-ci, en plus, sortait de jour : il cherchait désespérément à manger, affaibli, sans doute plein de parasites. Ce n'était pas du tout le soleil qu'il venait chercher. C'était, pour lui, une dernière tentative pour survivre.

Sylvie donna quelques consignes précises, qu'Anne nota sur le dos d'une enveloppe. Le garder au calme, au chaud, avec une bouillotte enveloppée dans une serviette, jamais directement contre lui. Une coupelle d'eau, éventuellement un peu de pâtée pour chat, mais surtout pas de lait ni de pain. Et l'apporter au centre dès le lendemain matin. Vous avez bien fait de le rentrer, ajouta-t-elle, ce sont les heures qui comptent. Anne raccrocha, s'assit sur le tabouret de la buanderie, et regarda longtemps le carton respirer doucement.

Ce qu'Anne vérifie désormais chaque automne dans son jardin

Le lendemain, Gérard conduisit jusqu'au centre, le carton calé sur les genoux d'Anne, chauffage allumé. Une soigneuse examina l'animal et confirma ce que Sylvie craignait : déshydratation, vers intestinaux, tiques. Il allait rester plusieurs mois en convalescence, nourri et pesé chaque semaine, avant d'être relâché au printemps. Anne laissa un don de cinquante euros dans la boîte de l'accueil, sans hésiter. On nous a dit qu'on pourrait peut-être le récupérer pour le relâcher chez nous, raconte-t-elle. On a gardé le carton, au cas où.

Depuis, Anne regarde son jardin autrement, surtout quand les journées raccourcissent. On connaît tous ce réflexe de trouver mignon ce qui, en réalité, appelle au secours. Elle en parle à ses voisines, au marché, à la boulangerie. Elle a même affiché le numéro du centre sur le frigo, à côté des dessins des petits-enfants. Gérard, lui, a ouvert un passage de treize centimètres sous la clôture du fond pour que les hérissons puissent circuler. Et il a définitivement rangé la tondeuse automatique, qui peut blesser les animaux cachés dans l'herbe.

Voici ce qu'Anne retient, et qu'elle répète désormais à qui veut l'entendre, ses notes encore pliées dans le tiroir de la cuisine. Un hérisson dehors en plein jour n'est presque jamais en promenade. Un petit qui paraît trop léger à l'approche de l'hiver ne doit pas être laissé à son sort. La balance de cuisine, finalement, a servi plus utilement ce jour-là que pour toutes ses confitures. Le reste, ce sont les gestes simples qui suivent, et un coup de téléphone qu'il ne faut surtout pas remettre au lendemain.

« Avec ce poids-là fin octobre, il ne passera pas l'hiver tout seul, il faut l'amener. »

  • Un hérisson actif en plein jour est presque toujours en détresse : ne pas attendre.
  • Le soulever avec des gants ou un torchon et le placer dans un carton au calme.
  • Le peser : à l'automne, sous environ 500 grammes, il ne peut pas hiberner seul.
  • Lui offrir une bouillotte tiède enveloppée et une coupelle d'eau, jamais de lait ni de pain.
  • Appeler au plus vite un centre de soins pour la faune sauvage et suivre ses consignes.
  • Ouvrir un passage d'environ 13 cm sous les clôtures et éviter les robots tondeuses.

Suivi de l'histoire

Partager :WhatsAppFacebookX
Emilie Morlaes
Emilie Morlaes

Émilie Morlaes a toujours été passionnée par l'écologie et par une façon de vivre plus simple : produits sans chimie, bio, fait maison, consommation raisonnée. Ancienne gérante d'un salon de coiffure à La Grande-Motte, elle suit de près tout ce qui touche à l'environnement, à l'alimentation et aux produits du quotidien, et partage ici ce qui change concrètement pour vous.

Articles: 466