À 74 ans, elle nourrit chaque soir le chat roux de sa résidence : un matin, la mairie de Perpignan lui écrit pour lui demander d’arrêter

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Il est dix-neuf heures passées, et la lumière orange de Perpignan s'accroche encore aux façades de la résidence. Odette descend les trois marches du hall, une coupelle en grès dans une main, un sachet de croquettes dans l'autre. Le sachet crisse. Sous la haie de lauriers, deux yeux jaunes s'allument, puis une silhouette rousse se faufile entre les poubelles vertes, la queue droite comme un point d'exclamation.

Chaque soir à la même heure, le roux sort des lauriers

Odette a 74 ans et habite au rez-de-chaussée de cette résidence du quartier Saint-Martin depuis presque trente ans. Ancienne couturière, veuve depuis six hivers, elle connaît chaque voisin par son prénom et chaque bruit de l'immeuble par cœur. Le chat roux est arrivé il y a deux ans, maigre, une oreille entaillée, un soir de tramontane. Elle lui a tendu un reste de jambon, presque sans réfléchir, et il est revenu le lendemain.

Depuis, le rendez-vous ne bouge plus. À dix-neuf heures, elle pose la coupelle au pied du muret, près du local à vélos, et attend sur le banc. Elle l'a appelé Pépito, parce qu'il a la démarche d'un petit monsieur pressé. Il mange vite, se frotte une fois contre sa cheville, puis repart sans se retourner. Elle trouve que c'est une politesse de chat, discrète et suffisante.

Les voisins ont pris l'habitude de les voir tous les deux. Karim, le gardien, lui fait un signe de la tête en sortant les bacs. Les enfants du deuxième viennent parfois regarder Pépito manger, accroupis à distance respectueuse. Pour Odette, ce moment donne une forme à la soirée, comme l'heure des informations ou le coup de fil du dimanche à sa fille. On connaît tous ça, ces petits rituels qui tiennent une journée debout.

Elle ajoute une deuxième gamelle pour les nuits froides

L'hiver dernier, Odette a voulu bien faire. Les nuits de janvier ont été humides, et Pépito arrivait le poil collé, les pattes trempées. Elle a donc décidé de laisser une gamelle pleine toute la nuit, avec un bol d'eau, pour qu'il ne manque de rien jusqu'au matin. Sa voisine Josiane lui a même donné un vieux carton tapissé d'une couverture, glissé sous l'escalier extérieur, à l'abri du vent.

Elle avait ses raisons, et elles étaient bonnes. Un chat qui mange à heure fixe reste en meilleure santé, pensait-elle, et un chat bien nourri ne fouille pas les poubelles. Elle en parlait avec fierté à sa fille au téléphone, presque comme d'un petit-fils qu'on gâte. Je ne fais de mal à personne, lui disait-elle, je donne juste un peu de chaleur à une bête qui n'a rien.

Les semaines ont passé tranquillement. Les croquettes achetées au supermarché par sacs de quatre kilos coûtaient une douzaine d'euros par mois, une somme qu'elle jugeait raisonnable. Elle prenait soin de rincer la coupelle chaque matin, de ramasser les miettes, de ne rien laisser traîner sur le trottoir. Dans sa tête, tout était propre et sous contrôle. Elle n'imaginait pas une seconde que sa gamelle de la nuit nourrissait bien plus qu'un seul chat roux.

« Je ne fais de mal à personne, je donne juste un peu de chaleur à une bête qui n'a rien. »

Une chatte tigrée et trois petits apparaissent au printemps

Le premier signe, Odette l'a vu en mars, sans vraiment le regarder. Une chatte tigrée, plus craintive, attendait que Pépito ait fini pour s'approcher de la gamelle. Puis un soir, un chat noir au museau blanc s'est installé sur le muret, l'air de rien. Elle a souri, s'est dit que la nouvelle circulait vite chez les chats du quartier, et a simplement ajouté une poignée de croquettes.

En avril, la tigrée a disparu une dizaine de jours, puis elle est revenue, nettement plus mince. Fin mai, trois chatons trébuchaient sous les lauriers, et les miaulements ont commencé à résonner la nuit dans la cour. Au petit matin, Karim trouvait des sacs éventrés près des conteneurs. Une odeur âcre montait du coin du local à vélos, là où les chats avaient pris l'habitude de marquer leur territoire.

Odette a entendu les premières remarques dans l'ascenseur. Monsieur Ferrer, au troisième, se plaignait d'avoir été réveillé à deux heures par une bagarre sous sa fenêtre. Une jeune locataire avait retrouvé des traces de pattes sur le capot de sa voiture. Odette hochait la tête, gênée, sans faire le lien avec sa gamelle. Pour elle, les chats étaient là avant tout ça, et son petit geste du soir n'avait rien à voir avec ce désordre.

Le courrier de la mairie tombe un mardi matin

C'était un mardi de juin, vers neuf heures, quand elle a ouvert sa boîte aux lettres en revenant du marché. Entre une facture d'électricité et une publicité pour des fenêtres, une enveloppe à en-tête de la ville de Perpignan. Le courrier, poli mais ferme, signalait des plaintes pour nuisances liées au nourrissage d'animaux errants dans la résidence. On lui demandait de cesser, en rappelant le règlement sanitaire départemental.

Odette s'est assise sur le banc, les jambes coupées, le cabas posé à ses pieds. Elle a relu trois fois la lettre, cherchant un montant, une menace, une date de convocation. Le mot règlement lui serrait la gorge. J'avais l'impression d'être une délinquante, a-t-elle raconté plus tard, moi qui n'ai jamais eu une contravention de ma vie. Le soir même, pour la première fois depuis deux ans, elle n'est pas descendue.

Pépito l'a attendue au pied du muret, puis il a miaulé sous sa fenêtre jusqu'à vingt-deux heures. Odette, derrière son rideau, pleurait doucement. Le lendemain, elle a appelé sa fille, qui lui a conseillé d'obéir sans discuter. Elle a tenté de joindre le service indiqué sur le courrier, mais la ligne sonnait occupée. Josiane, elle, était furieuse et parlait déjà d'écrire au journal. Personne ne savait vraiment ce que la mairie pouvait exiger.

« J'avais l'impression d'être une délinquante, moi qui n'ai jamais eu une contravention de ma vie. »

Ce que dit vraiment le règlement, et ce qu'il demande à la commune

C'est finalement une bénévole d'une association de protection animale, contactée par Josiane, qui a débloqué la situation. Nadia est venue un samedi matin, un classeur sous le bras, et s'est assise dans la cuisine d'Odette devant un café. Elle a expliqué que le règlement sanitaire départemental interdit bien de nourrir des animaux errants lorsque cela attire des nuisances : saleté, odeurs, prolifération. La lettre n'avait donc rien d'absurde, mais elle ne racontait pas tout.

Car la loi prévoit aussi autre chose, et Nadia a posé le doigt dessus. Les chats vivant en groupe dans un lieu public relèvent du statut de chats libres. Le maire a la responsabilité de les faire capturer, stériliser, identifier par puce ou tatouage, puis relâcher sur place, souvent avec l'aide d'associations. Le problème, ce n'était ni le chat roux ni la générosité d'Odette, c'était une colonie qui s'agrandissait faute de stérilisation.

Odette a mis du temps à comprendre que la mairie ne lui reprochait pas d'aimer un chat. Ce qui gênait, c'étaient la gamelle laissée la nuit et les portées successives. Nadia lui a proposé d'écrire ensemble au service municipal pour signaler la colonie et demander une campagne de stérilisation. Vous n'êtes pas le problème, lui a-t-elle dit, vous êtes peut-être même la solution. Odette a souri pour la première fois depuis dix jours.

Trois semaines plus tard, Pépito porte une puce

La réponse de la mairie est arrivée plus vite que prévu. Une convention existait déjà avec l'association de Nadia, et une campagne a été organisée fin juin. En deux matinées, les bénévoles ont posé des cages-trappes près du local à vélos. Pépito, la tigrée, le chat noir et deux des chatons ont été stérilisés, identifiés au nom de l'association, puis relâchés. Le troisième chaton a été adopté par la famille du deuxième étage.

Odette a désormais un rôle précis, validé avec Nadia et le gardien. Elle nourrit les chats à heure fixe, ramasse la gamelle dès qu'ils ont mangé, et ne laisse plus rien dehors la nuit. Le coin du local a été lavé, les sacs-poubelle sont rangés dans des bacs fermés. Les miaulements nocturnes ont presque disparu. Monsieur Ferrer lui a même tenu la porte de l'ascenseur, un matin, avec un demi-sourire.

Soyons honnêtes, tout aurait pu mal finir, avec une colonie de vingt chats et une voisine fâchée avec tout l'immeuble. Odette en tire une leçon simple, qu'elle répète à qui veut l'entendre. Avant de nourrir un chat de rue, mieux vaut savoir s'il est stérilisé, prévenir le syndic, et appeler la mairie ou une association. Quelques gestes suffisent souvent à transformer un conflit de voisinage en arrangement durable.

« Je croyais que la mairie m'en voulait d'aimer ce chat, en fait elle voulait surtout qu'il arrête de faire des petits. »

  • Vérifier si le chat porte une puce ou un tatouage, signe qu'il est déjà suivi.
  • Ne jamais laisser de nourriture dehors la nuit, et ramasser la gamelle après le repas.
  • Prévenir le syndic ou le gardien avant d'installer un point de nourrissage.
  • Signaler une colonie à la mairie, qui doit organiser stérilisation et identification des chats libres.
  • Contacter une association de protection animale qui a souvent une convention avec la commune.
  • Garder les abords propres pour éviter odeurs et plaintes de voisinage.

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Emilie Morlaes
Emilie Morlaes

Émilie Morlaes a toujours été passionnée par l'écologie et par une façon de vivre plus simple : produits sans chimie, bio, fait maison, consommation raisonnée. Ancienne gérante d'un salon de coiffure à La Grande-Motte, elle suit de près tout ce qui touche à l'environnement, à l'alimentation et aux produits du quotidien, et partage ici ce qui change concrètement pour vous.

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