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Samedi, huit heures et quart, la porte du garage grince sur son rail rouillé. Bernard, 67 ans, cherche un tournevis entre les pots de peinture et les cartons de Noël. Sa main heurte quelque chose de froid, en plastique blanc, avec un fil enroulé autour. La vieille bouilloire est toujours là, sur l'étagère du haut, posée depuis deux ans à côté d'un grille-pain tout aussi mort.
Un garage où chaque objet attend son tour depuis longtemps
Bernard habite depuis trente ans un pavillon en crépi beige, à la sortie d'un bourg de la Sarthe. Ancien conducteur de bus, il a gardé de son métier le goût des horaires et des choses rangées. Le garage, pourtant, échappe à cette discipline depuis que la voiture dort dehors, sous l'auvent. On y trouve des chaises dépareillées, un vélo d'enfant, des bocaux vides et une caisse de câbles électriques dont personne ne connaît plus l'usage.
Sa femme, Monique, appelle cet endroit le purgatoire, avec un sourire qui n'est pas tout à fait une plaisanterie. Chaque objet qui cesse de fonctionner y atterrit, en attendant une décision qui ne vient jamais. Bernard n'aime pas jeter, il a grandi chez des parents qui réparaient tout, les chaussures comme les postes de radio. Il se dit toujours qu'un jour, il démontera la pièce, trouvera le fusible, remettra l'appareil en route.
La bouilloire, elle, a rendu l'âme un matin de février, deux ans plus tôt, avec un petit claquement sec. Le voyant rouge s'est éteint, l'eau est restée tiède, et Monique a sorti la casserole du placard pour le café. Le lendemain, ils en ont acheté une neuve, en inox, plus jolie. L'ancienne a pris le chemin du garage, comme les autres, avec la promesse muette d'être emmenée au bon endroit.
La promesse de faire les choses proprement, sans poubelle grise
Il faut dire que Bernard a des principes, et qu'il les tient. Il sait qu'un appareil électrique ne va pas dans la poubelle ordinaire, à cause des métaux et des composants. Sa petite-fille Inès, qui étudie l'environnement à Angers, le lui a expliqué un dimanche, en pointant du doigt le logo de la poubelle barrée sous le socle. Depuis, il refuse de tricher, même pour un objet de la taille d'une bouteille de lait.
La solution évidente, c'est la déchetterie intercommunale, à douze kilomètres, derrière la zone artisanale. Seulement, ses horaires ont changé l'année où la bouilloire est tombée en panne. Elle ouvre désormais le mardi et le jeudi après-midi, et le samedi uniquement pendant la belle saison, avec des files de remorques chargées de branchages. Bernard, qui garde ses petits-enfants le mardi et accompagne Monique chez le kiné le jeudi, n'y arrive jamais.
Alors il attend le bon moment, celui où il aura assez d'objets pour que le trajet vaille la peine. Un voyage pour une seule bouilloire, c'est de l'essence brûlée pour rien, répète-t-il, et il n'a pas tort. Le raisonnement tient debout, il est même plutôt écologique sur le papier. Mais pendant ce temps, le tas grossit lentement : un sèche-cheveux, une radio-réveil, un fer à repasser dont la semelle a fondu sur une chemise.
« La bouilloire, je l'ai gardée deux ans là-haut, je me disais toujours que j'irais à la déchetterie le samedi suivant. »
Une affichette jaune près des caisses que personne ne lit
Ce samedi-là, Bernard ne cherche pas la bouilloire, il veut seulement fixer une tringle à rideaux. Il redescend de l'escabeau, regarde l'étagère, et pour la première fois, l'accumulation le gêne. Monique passe la tête par la porte de la cuisine et lui rappelle qu'ils partent faire les courses dans vingt minutes. Sans trop réfléchir, il glisse la bouilloire dans un sac en toile, au cas où, sans savoir vraiment ce qu'il espère.
Le supermarché est un grand hypermarché de périphérie, avec un rayon électroménager qui occupe tout le fond du magasin. Bernard le traverse chaque semaine sans y prêter attention, entre les lave-linge alignés et les aspirateurs en démonstration. Ce matin, en poussant le chariot vers les produits frais, il remarque une affichette jaune scotchée près du comptoir du service après-vente. Il lit en diagonale, voit le mot reprise, et pense aussitôt à une offre commerciale.
Soyons honnêtes, on connaît tous ce genre de panneau qui promet quelque chose à condition d'acheter autre chose. Bernard suppose qu'il faut repartir avec un appareil neuf pour déposer l'ancien, comme lorsqu'on change de réfrigérateur. Il hausse les épaules et continue vers les yaourts. Monique, elle, a vu le sac en toile qui pend au crochet du chariot. Tu comptes la promener toute la journée, ta bouilloire, demande-t-elle en riant doucement.
Des coups de fil, une mairie et beaucoup de réponses floues
La remarque le pique un peu, parce qu'elle touche juste. Depuis deux ans, il a pourtant essayé de trouver une autre solution. Il a appelé la mairie, où une secrétaire aimable lui a conseillé la déchetterie, encore elle. Il a écrit à une ressourcerie de la ville voisine, qui ne prend que les appareils en état de marche. Il a même pensé au repair café du centre social, mais la séance mensuelle tombait toujours un jour où il était pris.
Son voisin Gérard, un ancien électricien, lui a proposé un jour de jeter un œil à la bouilloire. Il l'a ouverte sur l'établi, a sorti son multimètre, puis a secoué la tête. La résistance est grillée, ça coûterait plus cher que d'en racheter une, a-t-il tranché. Bernard a remercié, remis le couvercle, et rangé l'objet à sa place sur l'étagère. Le diagnostic était clair, mais il ne réglait pas la question du dernier voyage.
Il y a eu aussi les conseils contradictoires, entendus au marché ou à la boulangerie. Quelqu'un affirmait qu'il suffisait de laisser l'appareil près des containers à verre. Un autre jurait que les éboueurs le prenaient avec les encombrants, deux fois par an, sur inscription. Bernard a vérifié : les encombrants, chez lui, c'est pour les meubles. À force, l'affaire est devenue une petite honte domestique, ce genre de tâche minuscule qui pèse justement parce qu'on n'en vient jamais à bout.
« Je passais devant ce comptoir tous les week-ends, franchement je croyais que c'était encore une affaire de publicité. »
Au comptoir, un vendeur prend l'objet sans demander de ticket
Les courses terminées, Monique s'arrête devant le comptoir et pose elle-même le sac en toile sur le plateau. Bernard proteste à voix basse, il ne veut pas faire perdre son temps au jeune vendeur en polo rouge. Celui-ci, un garçon d'une vingtaine d'années prénommé Yanis selon son badge, sort la bouilloire, l'examine rapidement et la dépose dans un grand bac grillagé derrière lui. Il y a déjà un mixeur, deux téléphones fixes et une perceuse.
Bernard demande ce qu'il doit acheter en échange, et le vendeur sourit comme s'il entendait la question dix fois par jour. Rien du tout, monsieur, c'est le un pour zéro, répond-il. Il explique que les magasins qui consacrent au moins 400 m² à l'électroménager doivent reprendre gratuitement les petits appareils. La règle concerne ceux dont aucun côté ne dépasse 25 centimètres, sans obligation d'achat, même si l'objet a été acheté ailleurs. Le bac part ensuite dans une filière de recyclage.
Bernard reste un instant immobile, la main sur la poignée du chariot. Il pense aux deux ans d'étagère, aux trajets jamais faits, aux coups de téléphone. La solution se trouvait à cent mètres des yaourts qu'il achète chaque samedi. Je passais devant tous les week-ends, je croyais que c'était de la publicité, murmure-t-il. Yanis ajoute que la plupart des clients l'ignorent, et que le bac se remplit surtout quand quelqu'un en parle autour de lui.
Le samedi suivant, le purgatoire du garage se vide enfin
Le soir même, Bernard remonte au garage avec une règle graduée, ce qui fait beaucoup rire Monique. Il mesure chaque objet de l'étagère, un par un, avec le sérieux d'un inspecteur. Le sèche-cheveux passe, la radio-réveil aussi, le grille-pain dépasse de deux centimètres. Le fer à repasser rentre tout juste. Pour les objets plus grands, le vendeur lui a expliqué qu'en cas d'achat d'un appareil équivalent neuf, l'ancien peut aussi être repris, c'est le un pour un.
Le samedi suivant, il revient avec une caisse en plastique et dépose quatre appareils dans le bac grillagé, sans rien acheter. Le grille-pain attendra un passage à la déchetterie, mais il ne sera plus seul à encombrer l'étagère pendant des mois. Bernard en parle à Gérard, qui découvre la règle lui aussi, puis au club de pétanque. Trois d'entre eux ont, comme lui, un tiroir rempli de chargeurs et de vieux téléphones qu'ils n'osaient pas jeter.
Inès, au téléphone, le félicite et lui rappelle que ces appareils contiennent du cuivre et des plastiques récupérables. Bernard, lui, retient surtout la sensation d'un garage un peu plus léger. Il a pris l'habitude de regarder les affichettes près des caisses avec attention, désormais. Sur la porte du réfrigérateur, Monique a collé un petit papier avec les gestes à retenir, écrit de sa main ronde, pour les prochaines pannes et pour les voisins qui passent prendre le café.
« Rien du tout, monsieur, c'est le un pour zéro, vous pouvez la laisser même si elle vient d'ailleurs. »
- Les magasins avec au moins 400 m² dédiés à l'électroménager reprennent les petits appareils gratuitement.
- Aucun achat n'est exigé si l'appareil mesure moins de 25 cm sur son plus grand côté.
- L'appareil peut avoir été acheté dans une autre enseigne, il est quand même repris.
- Pour un appareil plus grand, la reprise se fait lors de l'achat d'un équivalent neuf, le un pour un.
- Mesurez vos objets avant de partir et cherchez le comptoir du service après-vente.
- Le logo de la poubelle barrée sur l'appareil signale qu'il ne va jamais dans la poubelle ordinaire.
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