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Le dernier samedi d'octobre, vers dix heures, la tondeuse toussa deux fois avant de démarrer dans le garage. Gérard abaissa le levier de hauteur jusqu'au cran le plus bas, en appuyant fort avec le pouce. Dehors, une lumière basse traînait sur l'herbe humide, et l'odeur des feuilles mortes montait du fond du jardin. Il voulait finir une bonne fois pour toutes avant l'hiver.
Un samedi d'octobre, la dernière tonte de l'année commence au ras
Gérard a 64 ans, il est ancien conducteur de car, et il habite depuis vingt-deux ans une maison en briques à la sortie d'un bourg de l'Oise. Le terrain fait à peu près six cents mètres carrés, avec un grand noyer au fond et une haie de thuyas côté voisin. Sa femme, Martine, s'occupe du potager, lui de la pelouse. C'est un partage ancien, jamais discuté, qui fonctionne plutôt bien entre eux.
Chaque automne, la même question revient au moment de ranger la tondeuse sous la bâche du garage. Faut-il encore passer une fois, ou laisser l'herbe pousser jusqu'au printemps sans s'en occuper ? Gérard déteste voir une pelouse hirsute en décembre, avec les touffes couchées par la pluie. Il aime qu'un jardin ait l'air tenu, même quand personne ne le regarde. Les voisins le savent, ils le taquinent souvent sur sa manie des bordures nettes.
Ce samedi-là, il a donc décidé de frapper fort, comme il dit lui-même en souriant. Le cran le plus bas, deux centimètres environ, pour ne plus avoir à y toucher avant avril. Il a fait deux passages croisés, un dans la longueur, un dans la largeur. Le bac s'est rempli quatre fois, et le tas de tontes a fini sur le compost de Martine. À midi, le jardin ressemblait à un terrain de golf, ou presque, et il était fier de lui.
Une bonne raison de couper court, répétée depuis des années
Sa logique n'avait rien d'absurde, et beaucoup de jardiniers raisonnent exactement de la même façon. Une herbe courte sèche plus vite, pensait-il, elle pourrit moins sous les feuilles et elle repart propre au printemps. Son père faisait pareil dans le Nord, avec une vieille tondeuse hélicoïdale qu'il poussait à la main. Gérard avait gardé l'habitude, sans jamais vraiment se demander d'où elle venait. Soyons honnêtes, on reproduit souvent les gestes appris enfant sans les interroger.
Il y avait aussi une raison plus pratique, qu'il avoue volontiers aujourd'hui. Les dernières années, l'automne s'étirait, doux et humide, et l'herbe continuait de pousser jusqu'en décembre. Il avait dû ressortir la tondeuse deux fois, sur un sol détrempé, en laissant des traces de roues partout. Cette fois, il voulait s'éviter ces corvées tardives. En coupant très bas, il pensait gagner plusieurs semaines de répit et ranger enfin le matériel pour de bon.
Martine, elle, n'avait rien dit sur le moment, occupée à arracher ses derniers pieds de tomates. Elle se souvient seulement d'avoir trouvé la pelouse un peu pâle le soir même, presque jaune par endroits. Elle avait mis ça sur le compte de la lumière d'automne. Il faut bien que ça se repose aussi, avait répondu Gérard en refermant le garage. Personne, dans la maison, ne voyait alors le moindre problème dans ce gazon rasé de près.
« Je voulais être tranquille jusqu'en avril, et finalement j'ai passé tout mon printemps à genoux dans la mousse. »
En janvier, des taches vert vif apparaissent sous le noyer
L'hiver a été gris, sans vraie gelée, avec des semaines entières de pluie fine. Gérard sortait surtout pour le bois et les poubelles, sans regarder la pelouse de près. Un matin de janvier pourtant, en allant chercher des bûches, il a remarqué quelque chose d'étrange sous le noyer. Des plaques d'un vert très vif, presque fluo, tranchaient avec l'herbe terne autour. Sur le moment, il s'est dit que le gazon reprenait déjà, ce qui l'a plutôt rassuré.
Il a même appuyé du pied, pour voir, et le sol lui a paru curieusement moelleux. Une sensation de tapis épais, un peu spongieux, qui gardait la trace de sa chaussure. Il a haussé les épaules et il est rentré au chaud avec ses bûches. Le côté nord de la maison, entre la façade et la haie de thuyas, montrait les mêmes taches. Mais là aussi, il a préféré attendre le printemps plutôt que de s'inquiéter.
Martine a été la première à formuler une vraie question, un dimanche de février. C'est de l'herbe, ça, ou c'est autre chose, a-t-elle demandé en se penchant au bord de l'allée. Gérard a répondu que c'était sûrement une variété plus résistante qui prenait le dessus. Il connaissait la mousse, évidemment, comme tout le monde. Mais il l'imaginait sur les toits ou les murets, pas en train de grignoter sa pelouse si soignée.
Le râteau, l'engrais, le voisin : rien ne ramène l'herbe
Début mars, il a fallu se rendre à l'évidence en sortant enfin la tondeuse. Sur la moitié du terrain, il n'y avait plus d'herbe à couper, seulement une épaisse couche de mousse. Les brins de gazon restants, rares et fins, perçaient à peine à travers. Gérard a passé un samedi entier à griffer au râteau, en remplissant des brouettes de mousse humide. Le soir, il avait mal au dos, et le sol apparaissait nu, brun, presque pelé.
Il est allé à la jardinerie, où un vendeur lui a conseillé un engrais antimousse au sulfate de fer. Il l'a épandu un jour sec, la mousse a noirci en quelques jours, et il a cru l'affaire réglée. Trois semaines plus tard, les plaques vertes revenaient au même endroit. Il a alors appelé son voisin Patrick, jardinier amateur depuis toujours, qui entretient un gazon dense sous un grand chêne. Patrick est venu, a regardé longuement, sans rien dire.
Puis il s'est accroupi, a enfoncé un tournevis dans le sol, qui a résisté dès trois centimètres. Ta terre est dure comme du béton, a-t-il lâché, et à l'ombre de ton noyer, ça ne sèche jamais. Il a demandé à quelle hauteur Gérard tondait à l'automne. La réponse l'a fait sourire, un peu gêné pour lui. Deux centimètres en octobre, c'est comme mettre ton gazon en caleçon pour l'hiver, a-t-il dit. Gérard n'a pas ri tout de suite.
« Deux centimètres en octobre, c'est comme mettre ton gazon en caleçon pour l'hiver. »
Ce n'était pas la mousse qui avait gagné, c'était l'herbe qui avait lâché
Patrick lui a expliqué ce qu'il avait compris avec les années, à force d'erreurs. Une herbe coupée trop court perd une grande partie de ses feuilles, donc de sa capacité à faire des réserves. Avant l'hiver, c'est justement le moment où elle en a le plus besoin. Les racines restent superficielles, le gazon entre affaibli dans la mauvaise saison. La mousse, elle, n'a pas besoin de racines profondes ni de beaucoup de lumière pour s'installer.
Chez Gérard, toutes les conditions étaient réunies, et c'est ce qui l'a frappé en écoutant. L'ombre du noyer et de la haie, d'abord, qui privait l'herbe de soleil. Un sol tassé ensuite, par des années de passages de tondeuse sur terre mouillée. Et peut-être une terre un peu acide, ce que Patrick soupçonnait à cause des aiguilles de thuyas. La tonte rase n'avait pas créé la mousse, mais elle lui avait laissé toute la place.
Le sulfate de fer, lui, avait seulement brûlé les mousses en surface sans rien changer au fond du problème. Tant que l'herbe reste faible et le sol compact, la mousse revient, a résumé Patrick en se relevant. Gérard a repensé à son père et à sa tondeuse hélicoïdale. Lui jardinait en plein soleil, sur une terre légère, et ne coupait jamais en novembre. L'habitude transmise avait perdu en route tout ce qui la rendait raisonnable.
Un printemps à réparer et une nouvelle hauteur de coupe
Gérard a passé avril à reconstruire, avec l'aide de Patrick et de sa grelinette. Il a aéré le sol par petites surfaces, griffé les mousses mortes, puis ressemé un mélange adapté à l'ombre. Un test de terre acheté une dizaine d'euros a confirmé un sol légèrement acide. Il a donc apporté un peu de chaux sur les zones concernées. Entre les semences, le matériel loué et le reste, il estime avoir dépensé près de deux cents euros.
Sous le noyer, il a fini par accepter de ne pas avoir de pelouse parfaite. Martine y a planté des fougères, du lierre et quelques bulbes, qui se plaisent à l'ombre. Je voulais un tapis partout, maintenant je laisse un coin vivre comme il veut, dit-il. Les merles y fouillent les feuilles tous les matins, ce qui ne déplaît à personne. On connaît tous ce moment où l'on comprend qu'un jardin ne se commande pas entièrement.
Désormais, le levier de la tondeuse reste beaucoup plus haut, et Gérard l'a même marqué au feutre. À la dernière coupe d'automne, il laisse six à huit centimètres, sur un sol sec, jamais détrempé. L'herbe garde ainsi assez de feuilles pour passer l'hiver et concurrencer la mousse au printemps. Il limite aussi les passages sur la terre mouillée et ramasse les feuilles qui étouffent le gazon. Avant de ranger la tondeuse, voici ce qu'il vérifie maintenant chez lui, chaque année.
« Mon père coupait ras, mais lui avait du soleil et une terre légère, ce n'était pas le même jardin. »
- Laisser 6 à 8 cm d'herbe lors de la dernière tonte d'automne.
- Tondre sur un sol sec, jamais détrempé, pour ne pas tasser la terre.
- Repérer les zones d'ombre, où l'herbe a besoin d'une coupe plus haute.
- Aérer un sol compact avec une fourche ou une grelinette au printemps.
- Tester l'acidité de la terre avant d'ajouter de la chaux.
- Ramasser les feuilles mortes qui couvrent le gazon pendant l'hiver.
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