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Fin octobre, un samedi, neuf heures. La brume traînait encore au fond du jardin quand Gérard a sorti le taille-haie électrique du cabanon. Le moteur a toussé, puis s'est mis à ronronner. En une matinée, les asters fanés, les échinacées noircies et les grandes tiges de fenouil sont tombés en tas sur la pelouse, prêts à partir à la déchetterie.
Un jardin tiré au cordeau depuis vingt ans
Gérard a 64 ans et il a passé sa carrière comme technicien de maintenance dans une usine de la vallée. Depuis sa retraite, son jardin de pavillon, à la sortie de Montbrison, est devenu son atelier à ciel ouvert. Il y a planté des rosiers anciens le long de la clôture, des massifs de vivaces devant la terrasse et un petit potager au fond. Chaque allée est bordée, chaque bordure est nette, et les voisins le félicitent souvent en passant devant le portail.
Sa femme, Josiane, aime les fleurs mais laisse volontiers le travail à son mari. Elle dit en riant qu'il soigne ses massifs comme il réglait autrefois ses machines, avec méthode et sans laisser de jeu. Le calendrier est affiché sur la porte du cabanon, écrit au feutre noir. Taille des rosiers en mars, paillage en avril, arrosage du soir en été. Et fin octobre, le grand nettoyage, celui qui fait place nette avant l'hiver.
Pendant des années, tout a semblé fonctionner. Les rosiers fleurissaient en juin, les asters éclataient de violet en septembre, et Gérard ne se posait pas de questions. Il voyait bien quelques pucerons au printemps, comme tout le monde, mais ils disparaissaient vite. Il se souvient même d'avoir compté des coccinelles sur ses boutons de roses avec ses petits-enfants, un dimanche de mai. Soyons honnêtes, il ne faisait pas vraiment le lien entre les unes et les autres.
Le grand nettoyage d'automne, fait pour de bonnes raisons
Pour Gérard, couper les vivaces à l'automne relève du bon sens. Les tiges sèches lui paraissent tristes, brunes, cassantes, et il pense qu'elles abritent surtout des maladies. Son père faisait pareil, et le jardinier de l'émission qu'il regardait le dimanche aussi. Un jardin propre, pour lui, c'est un jardin sain. Il ratisse les feuilles mortes, arrache ce qui dépasse, coupe tout à ras du sol et laisse la terre nue jusqu'au printemps.
Cet automne-là, il a même acheté un nouveau taille-haie pour aller plus vite. Les grandes touffes de rudbeckias, les tiges creuses des fenouils, les hampes de verveine de Buenos Aires, tout y est passé en une matinée. Il a rempli trois fois la remorque de sa voiture. À la déchetterie, l'agent lui a fait remarquer qu'il faisait toujours partie des premiers à venir avec ses déchets verts, chaque année, à la même date.
Le soir, Gérard a contemplé ses massifs depuis la fenêtre de la cuisine. La terre brune était lisse, les bordures dessinées, plus rien ne dépassait. Josiane trouvait cela un peu vide, mais elle n'a rien dit. Gérard, lui, était content. Il m'a dit, plus tard, avec un sourire un peu gêné, qu'il avait l'impression d'avoir rangé la maison avant les invités. Personne ne pouvait lui reprocher quoi que ce soit, pensait-il, un jardin comme ça.
« Je croyais qu'un jardin propre, c'était un jardin sain, mon père faisait pareil, alors je ne me posais même pas la question. »
Au printemps, un détail que personne ne remarque
L'hiver a passé sans histoire, doux et pluvieux. En mars, Gérard a taillé ses rosiers, comme prévu sur le calendrier. Les premières pousses rouges sont sorties, vigoureuses. Les vivaces ont redémarré du pied. Rien d'anormal, à première vue. Mais un matin d'avril, en buvant son café sur la terrasse, Josiane a remarqué qu'on n'entendait presque plus de bourdonnement autour des premières fleurs de giroflée. Elle l'a signalé à Gérard, qui a haussé les épaules.
Il a mis cela sur le compte du froid matinal. Les insectes arriveraient plus tard, avec la chaleur, comme d'habitude. Il avait d'autres soucis, le potager à préparer, les tomates à repiquer. Pourtant, un autre détail aurait dû l'arrêter. Les petites abeilles noires qui nichaient chaque année dans les tiges coupées de la vieille ronce, au fond, avaient elles aussi disparu. Il les voyait d'ordinaire entrer et sortir des trous, au soleil de midi.
Gérard ne savait pas encore que ces deux absences racontaient la même histoire. On connaît tous ça, ce petit signal qu'on range dans un coin de la tête parce qu'il ne fait pas mal. Le jardin restait beau, les feuilles bien vertes, les boutons de roses gonflaient. Josiane m'a confié qu'elle avait juste dit, un soir à table, que c'était bien calme dehors cette année. Gérard avait répondu que c'était plutôt reposant.
Des rosiers noirs de pucerons et aucune coccinelle
Début mai, la situation a basculé en quelques jours. En inspectant ses rosiers, Gérard a découvert des manchons verts et gris serrés autour de chaque jeune tige. Des pucerons par centaines, collés jusque sous les boutons. Les feuilles se recroquevillaient, poisseuses, et des fourmis montaient en file le long des branches. Il a cherché les coccinelles du regard, branche après branche, en se penchant au ras des boutons. Il n'en a pas trouvé une seule, ni adulte ni larve.
Il a d'abord tenté le jet d'eau, puis le savon noir dilué dans un pulvérisateur, recette donnée par son voisin Bernard. Les pucerons repartaient deux jours plus tard. Il a appelé la jardinerie du coin, où une vendeuse lui a proposé un insecticide. Gérard a refusé, à cause du potager tout proche et des petits-enfants qui jouent dans l'herbe. Il a acheté à la place une boîte de larves de coccinelles, un peu à contrecœur, pour vingt-huit euros.
Les larves ont mangé quelques colonies, puis se sont dispersées. Le problème revenait sans cesse. Gérard ne comprenait pas, il répétait qu'il avait pourtant tout bien fait. Il en a parlé à Bernard par-dessus la haie, qui n'avait guère plus de pucerons que d'habitude. Celui-ci jardine pourtant de façon bien moins soignée. Ses massifs restent hirsutes tout l'hiver, ce qui agaçait d'ailleurs Gérard depuis des années. Cette différence, il ne l'avait jamais regardée en face.
« J'ai cherché les coccinelles branche par branche, je me suis penché partout, et je n'en ai pas vu une seule, pas une. »
Ce que les tiges sèches cachaient tout l'hiver
La réponse est venue d'une animatrice de l'association de jardiniers locale, Claire, venue faire une visite de quartier en mai. Elle a écouté Gérard, regardé les massifs nus, puis elle est allée chez Bernard. Là, elle a ramassé une vieille tige creuse de fenouil restée debout tout l'hiver et l'a fendue avec son ongle. À l'intérieur, une petite cellule de terre, les restes d'un nid d'abeille solitaire. Sur une feuille sèche à côté, deux coccinelles engourdies.
Claire a expliqué simplement ce qu'elle observait dans les jardins qu'elle suit. Les coccinelles adultes passent l'hiver cachées, souvent en groupe, dans les touffes sèches, les feuilles mortes ou les tiges. Les chrysopes, dont les larves dévorent elles aussi les pucerons, font de même. Les abeilles solitaires pondent dans les tiges creuses et leurs larves y attendent le printemps. En rasant tout fin octobre, Gérard avait emporté leurs abris à la déchetterie, avec les occupants dedans.
Gérard est resté longtemps silencieux devant la tige fendue. Il m'a raconté qu'il revoyait ses trois remorques pleines, et qu'il avait eu un peu honte. Ce n'était ni la météo ni un mauvais sort, c'était son sécateur. Au printemps, les pucerons arrivent tôt et se multiplient très vite, tandis que leurs prédateurs mettent un peu plus de temps. Sans abri sur place, ces derniers devaient venir de loin, trop tard, et en trop petit nombre.
Un jardin un peu moins net, et des coccinelles revenues
L'automne suivant, Gérard a rangé son taille-haie au fond du cabanon. Il a laissé debout les tiges d'échinacées, de fenouil et d'asters, en se contentant de couper ce qui gênait le passage. Josiane trouve les têtes givrées très jolies en décembre, et les mésanges viennent picorer les graines. Il a aussi gardé un tas de feuilles au pied de la haie. Le coût de ce changement est nul, sauf peut-être un peu de fierté devant les voisins.
Fin mars, quand les gelées se sont espacées, il a coupé les vieilles tiges à une vingtaine de centimètres, en laissant quelques morceaux creux debout pour les abeilles. Il a posé les autres en fagot contre le mur sud, sans les jeter. En mai, il y avait encore des pucerons sur les rosiers, mais les premières coccinelles étaient là aussi. Trois semaines plus tard, les colonies avaient fondu. Il n'a pas racheté de larves ni de savon noir.
Gérard ne fait pas la leçon, il raconte juste ce qu'il a vu chez lui, avec un léger rire. Il dit qu'il a appris à regarder autrement un massif fané. Bernard, de l'autre côté de la haie, s'en amuse encore. Pour ceux qui voudraient regarder leur propre jardin cet automne, quelques gestes simples reviennent dans ce qu'il a fait. Ils ne demandent ni matériel ni dépense, seulement d'attendre un peu avant de sortir le sécateur.
« Quand Claire a fendu la tige devant moi, j'ai revu mes trois remorques pleines à la déchetterie, et franchement, j'ai eu un peu honte. »
- Laisser les tiges sèches et creuses des vivaces debout pendant tout l'hiver.
- Couper en fin d'hiver, fin février à fin mars selon les gelées, pas en octobre.
- Garder quelques tronçons de tiges creuses de 20 à 30 cm pour les abeilles solitaires.
- Poser les tiges coupées en fagot dans un coin abrité plutôt que les jeter.
- Conserver un tas de feuilles mortes au pied d'une haie comme abri.
- Au printemps, patienter quelques semaines avant de traiter les premiers pucerons.
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