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Samedi, neuf heures et quart, dans un lotissement de Fontaine-lès-Dijon. Le taille-haie électrique ronronne, des brins de troène tombent sur la bâche verte étalée au pied de la clôture. Gérard, 64 ans, essuie ses lunettes du revers de la manche, il fait déjà doux. Dans le jardin d'à côté, un merle s'agite et lance son cri d'alarme, sec et répété, que personne n'écoute.
Trente ans de troènes taillés au même moment chaque printemps
Gérard habite cette maison depuis 1994, avec Monique, ancienne secrétaire de mairie. Lui a fait toute sa carrière comme technicien chez un fabricant de chaudières de la zone nord. La haie de troènes, il l'a plantée lui-même, une quarantaine de pieds le long de la rue et du côté du voisin. Elle mesure aujourd'hui un mètre quatre-vingts, bien carrée, dense comme un mur. Dans le quartier, on la cite en exemple, et certains voisins lui demandent parfois quel modèle de taille-haie il utilise.
Chaque année, la première taille tombe autour de la mi-mai, quand les jeunes pousses ont pris dix bons centimètres. Gérard ne réfléchit plus vraiment, c'est devenu un rituel aussi régulier que la tonte du dimanche. Il sort la rallonge orange, la bâche, les gants en cuir, puis il avance mètre par mètre. Monique ramasse les branchages avec un râteau et remplit les sacs pour la déchetterie de Marsannay. Le soir, ils boivent un verre sur la terrasse en regardant le travail fini, satisfaits.
De l'autre côté de la haie vit Julien, la quarantaine, arrivé il y a trois ans avec sa compagne et deux enfants. Il travaille à l'université, dans un laboratoire de sciences du vivant, et a laissé une partie de son terrain en prairie. Les relations sont cordiales, sans plus, faites de bonjours polis et de colis récupérés en cas d'absence. Gérard le trouve un peu sérieux, un peu donneur de leçons sur le compost. Mais jusque-là, aucun accrochage, rien qui laisse prévoir la suite.
Une taille avancée d'une semaine pour cause de petits-enfants
Cette année, Gérard a décidé de s'y mettre un peu plus tôt que prévu. Sa fille doit monter de Lyon le week-end suivant avec les trois petits, et il veut un jardin impeccable. Il a vu la météo annoncer de la pluie pour toute la semaine d'après, alors le samedi s'impose. La haie a beaucoup poussé avec le printemps humide, elle déborde sur le trottoir et gêne les poussettes. Pour lui, il n'y a vraiment aucune raison d'attendre, au contraire, tout plaide pour y aller.
Il a bien entendu parler, à la radio, d'une période où il ne faudrait pas tailler les haies. Mais il a retenu que cela concernait les agriculteurs, les grandes haies de bocage, les talus en bord de champ. Un troène de jardin, dans un lotissement, ce n'est pas la même chose, se dit-il. Monique, elle, a un doute, elle a lu quelque chose sur un groupe Facebook du quartier. Il balaie l'objection d'un geste, avec la certitude tranquille de celui qui fait ça depuis trente ans.
Ce matin-là, il commence par le côté rue, puis attaque la partie qui longe le terrain de Julien. Le taille-haie avance bien, les feuilles volent, l'odeur de sève verte monte dans l'air tiède. Il pense surtout à ne pas couper le fil, à garder une ligne droite, à soigner les angles. Vers onze heures, il a terminé, il range le matériel dans le garage et passe le jet sur la terrasse. Il a même pris une photo de la haie pour l'envoyer à sa fille.
« Je taille cette haie depuis trente ans au mois de mai, et personne ne m'avait jamais rien dit. »
Des brindilles tressées au milieu des branchages sur la bâche
C'est Monique qui remarque la chose en vidant la bâche dans un grand sac. Au milieu des branches coupées, il y a une petite masse de brindilles et d'herbes sèches, tressées serré. Elle la prend dans sa main, l'observe, la trouve curieusement légère et ronde. Elle se dit que c'est sûrement un vieux nid de l'an dernier, abandonné depuis longtemps dans le feuillage. Elle le pose sur le muret, avec l'intention vague de le montrer aux petits-enfants la semaine suivante.
Gérard jette un coup d'œil distrait, hausse les épaules, et retourne à son café. Il ne voit ni œuf ni oisillon, juste un peu de mousse et quelques plumes collées sur le bord. Pour lui, cela n'a rien d'anormal, des nids, il en trouve à chaque taille ou presque. Les merles adorent les troènes, c'est connu, et ils reviennent toujours au même endroit. Il se dit simplement qu'ils iront nicher ailleurs, dans le noisetier du fond par exemple.
Pourtant, dans l'après-midi, un détail le chiffonne sans qu'il sache l'expliquer. Un merle tourne en rond au-dessus de la haie, se pose, repart, revient, en criant sans arrêt. Le manège dure une bonne heure, jusqu'à ce que l'oiseau finisse par disparaître vers les jardins du bas. Soyons honnêtes, on a tous déjà vu ça sans y prêter attention plus de quelques secondes. Gérard aussi, il ferme la baie vitrée parce que le bruit l'empêche de suivre le match à la télévision.
Le dimanche matin, le voisin sonne avec son téléphone à la main
Le lendemain, vers dix heures, la sonnette retentit pendant que Gérard lit le journal. C'est Julien, en tee-shirt, visiblement contrarié, son téléphone tendu devant lui comme une pièce à conviction. Sur l'écran, une photo prise de son côté de la clôture, quelques jours plus tôt, montrant un nid caché dans le troène. On y voit nettement une femelle de merle couchée dessus, le bec dépassant entre les feuilles. Il explique qu'il suivait cette couvée depuis deux semaines avec ses enfants, pour un projet d'école.
Le ton monte vite, plus vite que l'un comme l'autre ne l'auraient voulu. Julien affirme qu'on ne taille pas une haie en mai, que c'est interdit, que tout le monde le sait. Il parle de l'Office français de la biodiversité, de signalement, de plainte, d'amende. Gérard se défend, répète qu'il est chez lui, que sa haie déborde sur la voie publique, que la mairie l'exige. Il dit, à moitié en colère : J'ai jamais rien fait d'illégal de ma vie, c'est quand même pas une haie qui va changer ça.
Après le départ du voisin, Gérard tourne en rond dans le salon pendant une bonne demi-heure. Il appelle son beau-frère, ancien gendarme, qui lui dit qu'il croit que c'est interdit depuis quelques années. Il fouille ensuite sur internet et tombe sur des messages contradictoires, des forums enflammés, des articles qui parlent de dates sans préciser pour qui. Monique, de son côté, ressort le nid du muret et le regarde autrement, avec un pincement. Elle murmure qu'il y avait peut-être des œufs, finalement, tombés dans l'herbe.
« Les enfants venaient voir le nid tous les soirs avant de se coucher, on comptait les jours. »
La date n'était pas en cause, le nid l'était beaucoup plus
Le lundi, Gérard appelle la mairie, puis la direction départementale des territoires, puis une association naturaliste de Dijon. C'est une bénévole, Claire, qui prend le temps de lui expliquer les choses calmement, au téléphone. Elle commence par le rassurer sur un point précis, qui le soulage sur le moment. Aucune loi n'interdit à un particulier de tailler sa haie au printemps, dans son jardin. La période de non-taille, de la mi-mars à la fin juillet, s'impose aux agriculteurs qui touchent des aides de la politique agricole commune.
Puis elle ajoute la suite, et Gérard sent son estomac se serrer. Les oiseaux comme le merle sont des espèces protégées, et leurs nids aussi, tant qu'ils sont occupés. Détruire un nid avec des œufs ou des petits est un délit, quelle que soit la date, et même dans un jardin privé. Ce n'est donc ni le mois de mai ni la taille elle-même qui posent problème. C'est ce qui se trouvait dans la haie au moment où la lame est passée, et que personne n'avait vérifié.
Claire lui conseille, la prochaine fois, d'inspecter la haie avant de commencer, en écartant doucement les branches. Elle lui explique qu'un oiseau qui s'agite et crie autour d'un buisson est souvent un parent qui défend sa couvée. Gérard repense au merle de la veille, aux allers-retours, à la baie vitrée qu'il avait fermée pour ne plus l'entendre. Il raccroche et reste longtemps assis dans la cuisine, sans rien dire. Monique pose une main sur son épaule, sans commentaire, parce qu'il n'y en a pas besoin.
Une poignée de main sur le trottoir et une haie taillée autrement
Le mardi soir, Gérard traverse la rue et sonne chez Julien, une bouteille de crémant de Bourgogne à la main. Il explique ce qu'il a appris, sans chercher d'excuse, et reconnaît qu'il n'a pas regardé. Julien, plus calme, admet qu'il s'est trompé sur l'interdiction de tailler et qu'il a parlé trop vite. Il ne fera pas de signalement, dit-il, mais il aimerait qu'on prévienne la prochaine fois. Les enfants, eux, ont déjà trouvé un autre nid dans le lierre du garage, et l'histoire s'apaise doucement.
Pour Gérard, l'affaire aurait pu coûter beaucoup plus cher qu'une bouteille et un moment de gêne. La destruction d'un nid d'espèce protégée peut mener jusqu'au tribunal, avec une amende lourde, même si les poursuites restent rares. Il le dit lui-même, un peu penaud, en racontant l'histoire à sa fille le week-end suivant. Il a désormais une autre habitude, plus lente, qui consiste à regarder avant de couper. Et il a décidé de laisser une partie de la haie plus haute, du côté du voisin, sans la tailler avant septembre.
On connaît tous ce réflexe du jardin propre, des lignes nettes, de la haie qui fait plaisir à voir depuis la rue. Mais une haie de troènes, en mai, c'est aussi un immeuble occupé par des familles qu'on ne voit pas. Gérard l'a compris à ses dépens, avec une sorte de honte tranquille qu'il ne cache pas. Il a gardé le nid vide, posé sur l'étagère du garage, à côté du taille-haie. Il dit qu'il lui sert de rappel, chaque printemps, au moment de brancher la rallonge orange.
« Ce qui m'embête, c'est pas la loi, c'est que j'ai fermé la fenêtre pour plus entendre ce merle. »
- Un particulier peut légalement tailler sa haie au printemps : la période mi-mars à fin juillet vise les agriculteurs.
- Détruire un nid occupé d'une espèce protégée est un délit, quelle que soit la date.
- Avant de tailler, écartez les branches et cherchez nids, œufs ou oisillons, surtout de mars à août.
- Un oiseau qui crie et tourne autour d'un buisson signale souvent une couvée.
- Si un nid est occupé, laissez la zone intacte et reportez la taille à la fin de l'été.
- En cas de doute, une association naturaliste locale ou l'OFB peut vous renseigner.
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