À 71 ans, il brûle le tas de feuilles gardé pour les hérissons : trois semaines plus tard, un agent communal sonne à son portail

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Le râteau grinçait sur le gravier, et l'odeur de terre humide montait jusqu'au mur du fond. Il était à peine neuf heures, ce samedi de fin novembre, quand Gérard a craqué l'allumette. Le tas de feuilles, haut comme une brouette retournée, a d'abord fumé blanc, puis une flamme orange a léché les tiges de noisetier. Gérard a reculé d'un pas, content.

Un jardin de lotissement où Gérard connaît chaque pied de rosier

Gérard a 71 ans et il habite la même maison depuis 1987, au bout d'une impasse d'un bourg tranquille de Saône-et-Loire. Ancien chauffeur de car scolaire, il a gardé l'habitude de se lever tôt et de faire le tour du terrain avant même son café. Le jardin n'est pas immense, quatre cents mètres carrés à peine, mais il le connaît comme on connaît un visage familier. Chaque rosier a son histoire, chaque arbuste a été planté à une date dont il se souvient encore très précisément.

Sa femme, Monique, s'occupe du potager le long de la clôture, et lui se charge du reste, des haies, de la pelouse et du grand noisetier. Depuis qu'ils sont à la retraite, le jardin rythme leurs semaines plus sûrement que le calendrier accroché dans la cuisine. Le mardi, c'est la tonte en saison, le jeudi, le marché, et le samedi matin, le grand ménage des allées. Les petits-enfants viennent un dimanche sur deux, et c'est souvent eux qui réclament de voir les animaux du fond.

Car il y a des animaux, au fond du jardin, et c'est un peu la fierté de Gérard. Un merle qui niche dans le lierre, des mésanges qui reviennent chaque hiver à la mangeoire, et surtout les hérissons. Il en a vu un pour la première fois il y a six ans, un soir d'août, traversant la pelouse sans se presser. Depuis, il en guette chaque printemps le retour, et il a appris à reconnaître leurs crottes noires et luisantes près du compost.

Pour les hérissons, il décide de laisser les feuilles en tas

Tout a commencé par un reportage à la télévision, un soir d'octobre de l'an dernier, entre le journal et le film. Un naturaliste expliquait que les hérissons disparaissaient des jardins trop propres, faute d'abri pour passer l'hiver. Gérard a regardé Monique, et Monique a haussé les épaules en souriant, parce qu'elle savait déjà ce qu'il allait faire. Le lendemain, au lieu de remplir les sacs pour la déchetterie, il a poussé les feuilles mortes dans le coin derrière le noisetier.

Il a ajouté quelques branches de taille par-dessus, pour que le vent n'emporte rien, et il a laissé un passage sous la clôture. Soyons honnêtes, au début il trouvait ça un peu négligé, ce tas brun au fond d'un jardin qu'il avait toujours voulu impeccable. Mais il se disait qu'il faisait quelque chose d'utile, et que ça lui évitait en plus trois allers-retours en voiture jusqu'à la déchetterie intercommunale. C'était une bonne raison, et même deux bonnes raisons à la fois.

Au printemps suivant, il a eu sa récompense, ou du moins il l'a cru. Un matin d'avril, en soulevant une branche, il a aperçu une boule de piquants qui s'éloignait lentement vers la haie. Il a appelé Monique, qui est arrivée en chaussons, et ils sont restés là un moment, tous les deux, sans rien dire. Cette année, il a donc refait le tas, plus gros encore, avec les feuilles du noisetier et celles que le vent amenait de chez le voisin.

« Je croyais bien faire, honnêtement, je voulais leur faire un abri tout propre pour l'hiver. »

Une odeur de pourri qui lui fait changer d'avis en novembre

C'est vers la mi-novembre que quelque chose l'a gêné, sans qu'il sache vraiment dire quoi. Le tas s'était tassé avec les pluies, il dégageait une odeur un peu aigre, et des moucherons tournaient au-dessus. Gérard s'est mis en tête que le tas était en train de pourrir, que l'humidité allait rendre l'abri inutilisable, et qu'un hérisson n'irait jamais dormir là-dedans. Il en a parlé à son beau-frère au téléphone, qui lui a dit que lui, il faisait toujours un petit feu avant l'hiver.

Ce beau-frère vit à la campagne, dans une ferme, et il brûle ses branches depuis toujours sans que personne n'y trouve rien à redire. Pour Gérard, c'était un argument solide, celui de l'habitude et de l'expérience. Il s'est dit qu'il allait brûler le vieux tas, nettoyer la place, puis refaire un abri tout neuf avec des feuilles sèches. Ça lui semblait logique, presque soigneux, une manière de bien finir la saison avant les gelées annoncées pour décembre.

Monique, elle, n'était pas très convaincue, mais elle n'a pas insisté. Je lui ai juste dit de faire attention au noisetier, raconte-t-elle aujourd'hui, je n'imaginais pas qu'il y avait autre chose à craindre. Le vendredi soir, Gérard a vérifié la météo, pas de vent, ciel couvert. Il a sorti le tuyau d'arrosage, au cas où, et il a posé une boîte d'allumettes sur le rebord de la fenêtre de la buanderie, prête pour le lendemain.

La fumée passe la haie et un voisin finit par téléphoner

Le feu n'a pas pris comme prévu, et c'est là que les choses ont commencé à mal tourner. Les feuilles étaient trop humides, elles se sont mises à fumer épais, une fumée grise et lourde qui rampait au ras du sol. Gérard a soufflé, remué avec une fourche, ajouté du papier journal, puis quelques brindilles sèches du cabanon. En une demi-heure, le nuage avait franchi la haie et s'était installé dans la rue, juste à l'heure où les voisins sortaient les voitures.

Chez les Lambert, de l'autre côté de la haie, on avait étendu du linge dans le jardin le matin même. La petite dernière de la maison est asthmatique, et sa mère a vite rentré les draps, puis fermé toutes les fenêtres. Elle est venue sonner chez Gérard, poliment mais fermement, pour lui demander d'éteindre. On connaît tous ça, ce moment où l'on se sent pris en faute pour quelque chose qu'on croyait banal, et où l'on se défend un peu trop vite.

Gérard a arrosé le tas, qui a fumé encore davantage pendant un bon quart d'heure. Je ne voyais pas où était le mal, c'était trois feuilles et deux branches, dit-il en repensant à cette matinée. Il a appelé la mairie le lundi, de lui-même, pour savoir s'il avait le droit, persuadé qu'on lui répondrait que oui. La secrétaire est restée évasive et lui a dit qu'elle allait transmettre sa question au service concerné.

« C'était trois feuilles et deux branches, je ne voyais vraiment pas où était le mal. »

L'agent communal arrive avec un papier et une tout autre explication

Trois semaines plus tard, un jeudi après-midi, un agent de la police municipale a sonné au portail. Il s'appelle Karim, il a une quarantaine d'années et un carnet qu'il n'a finalement pas ouvert. Gérard l'a fait entrer dans la cuisine, Monique a sorti des tasses, et l'agent a posé sur la toile cirée un document imprimé. C'était un extrait du règlement sanitaire départemental, avec un paragraphe surligné en jaune sur le brûlage des déchets verts à l'air libre.

L'agent a expliqué calmement que brûler ses feuilles, ses tontes ou ses branches dans son jardin est interdit, en ville comme dans un bourg comme le leur. La fumée des végétaux humides dégage des particules fines en quantité, bien plus qu'on ne l'imagine, et c'est ce qui gêne les voisins. Il a précisé que l'amende pouvait monter jusqu'à 450 euros, mais que pour cette fois il s'en tenait à un rappel. Gérard a hoché la tête, un peu rouge, sans trouver quoi répondre.

Puis l'agent a posé une question qui a tout changé. Il a demandé pourquoi le tas était là, au départ, et Gérard a raconté les hérissons, le reportage, la boule de piquants d'avril. Karim a souri et lui a dit que, justement, son tas était le meilleur abri possible et qu'il n'aurait jamais dû y toucher. L'odeur aigre, les moucherons, le tassement, tout cela était normal : c'est la décomposition qui rend l'abri chaud et vivant pendant l'hiver.

Désormais, Gérard ne touche plus au tas avant le mois d'avril

Ce que Gérard a compris ce jour-là, c'est qu'il avait eu raison l'année d'avant et tort cette année. Le tas pourrissant n'était pas raté, il faisait exactement son travail, et le brûler revenait peut-être à détruire un abri déjà occupé. Fin novembre, un hérisson peut déjà s'être installé sous les feuilles pour hiberner. Gérard préfère ne pas y penser trop longtemps, mais il a fouillé les cendres avec précaution le lendemain, sans rien trouver, et ça l'a soulagé.

Il a refait un tas, plus modeste, avec les dernières feuilles ramassées dans l'allée et quelques branches de la haie. Il a planté un piquet à côté, avec une petite pancarte écrite au feutre par sa petite-fille pour que personne n'y touche. Le mot d'ordre est simple, et l'agent le lui a répété avant de partir : on laisse tout en place jusqu'en avril, quand les hérissons se réveillent. Les branches qu'il ne veut pas garder, il les porte désormais à la déchetterie ou les broie.

Avec les Lambert, les choses se sont arrangées autour d'un café, quelques jours après la visite de Karim. Monique a même proposé de leur donner un coin du compost, et la petite voisine vient regarder le tas depuis la haie. Gérard, lui, n'a pas eu d'amende, mais il a gardé le papier surligné, plié dans le tiroir de la buanderie, près des allumettes qu'il ne sort plus. Au printemps, dit-il, on verra bien qui sortira de là-dessous.

« Il m'a dit que mon tas qui sentait le pourri, c'était justement le meilleur des abris. »

  • Le brûlage des déchets verts à l'air libre est interdit par le règlement sanitaire départemental.
  • L'amende prévue peut atteindre 450 euros en cas d'infraction constatée.
  • Un tas de feuilles et de branches au fond du jardin sert d'abri d'hiver aux hérissons.
  • Ne plus toucher au tas de novembre jusqu'en avril, même s'il se tasse ou sent la décomposition.
  • Les branches en trop vont à la déchetterie, au broyage ou au compost, jamais au feu.
  • Laisser un petit passage sous la clôture pour que les hérissons puissent circuler.

Suivi de l'histoire

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Emilie Morlaes
Emilie Morlaes

Émilie Morlaes a toujours été passionnée par l'écologie et par une façon de vivre plus simple : produits sans chimie, bio, fait maison, consommation raisonnée. Ancienne gérante d'un salon de coiffure à La Grande-Motte, elle suit de près tout ce qui touche à l'environnement, à l'alimentation et aux produits du quotidien, et partage ici ce qui change concrètement pour vous.

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