Il s’installe dans un village du Gers et se plaint du coq voisin : à la mairie, on lui tend deux lois votées récemment

Ne manquez aucune actuSuivez-nous sur Google News

Il était cinq heures dix, et la chambre sentait encore la peinture fraîche. Derrière les volets bleus, de l'autre côté du chemin de terre, le coq lança son premier cri, rauque, interminable. Julien se redressa d'un coup, le cœur battant, la main tendue vers son téléphone posé sur le parquet. Dans le noir, il compta les cris jusqu'à onze avant de renoncer à se rendormir.

Une longère achetée pour fuir les klaxons de la rocade toulousaine

Julien a quarante-sept ans et il a passé vingt ans dans un appartement du quartier des Minimes, à Toulouse. Développeur informatique, il travaille désormais à distance trois jours par semaine. Avec Claire, sa compagne, infirmière libérale, ils rêvaient depuis longtemps d'un jardin, d'un potager et d'un horizon sans immeubles. Le Covid a fini de les convaincre. Ils ont cherché pendant huit mois, visité une quinzaine de maisons, et signé un soir d'octobre chez un notaire d'Auch.

La maison est une ancienne longère en pierre, posée à l'entrée d'un village de trois cents habitants, entre deux collines plantées de tournesols. Il y avait des travaux, beaucoup, mais le prix restait raisonnable comparé à la ville. Les premiers mois, ils ont tout aimé : le boulanger qui passe en camionnette le mardi, la place ombragée, les voisins qui saluent de la main depuis leur tracteur. Claire disait qu'elle respirait enfin, et Julien hochait la tête sans hésiter.

En face, de l'autre côté du chemin, habite Bernadette, soixante-huit ans, veuve d'un éleveur de canards. Elle a gardé quelques poules, deux oies et un grand coq roux qu'elle appelle Gaston. Le jour de leur emménagement, elle leur a apporté une douzaine d'œufs dans un panier en osier. Elle leur a raconté que sa famille vivait là depuis 1952, que la ferme avait toujours eu sa basse-cour. Julien avait trouvé ça charmant, presque une carte postale.

Les fenêtres ouvertes de l'été et le bureau installé côté chemin

Pendant l'hiver, Julien n'a presque rien remarqué. Les fenêtres restaient fermées, le double vitrage faisait son travail, et le coq se levait tard, comme le soleil. Au printemps, ils ont décidé d'aménager le bureau dans l'ancienne grange, côté chemin, parce que la lumière y était magnifique le matin. C'était un choix logique, réfléchi, même conseillé par l'architecte. Personne n'a pensé une seconde à la basse-cour située à trente mètres de là, juste derrière la haie de lauriers.

Puis l'été est arrivé, et avec lui la chaleur gersoise qui oblige à dormir fenêtres grandes ouvertes. Dès la fin mai, le jour se levait vers six heures, et Gaston commençait à chanter bien avant. Cinq heures, parfois cinq heures moins le quart. Julien, qui se couche tard pour finir ses lignes de code, a commencé à cumuler les nuits courtes. Il se disait que ça passerait, qu'il allait s'habituer, que c'était le prix à payer pour la campagne.

Soyons honnêtes, il a aussi acheté des bouchons d'oreille, puis un casque antibruit, puis une machine à bruit blanc. Rien n'y faisait vraiment, le cri perçait tout. Claire, elle, dormait comme une pierre et se moquait gentiment de lui au petit-déjeuner. Je t'avais dit que la campagne, ça vit, lui lançait-elle en riant. Lui ne riait plus beaucoup. Il commençait à regarder la haie de lauriers avec une rancune qu'il n'aurait jamais imaginée en signant chez le notaire.

« Je pensais que le bruit, c'était le bruit, partout pareil, et que j'avais forcément le droit de dormir tranquille. »

Un matin de juillet, la patience de Julien finit par lâcher

Le déclic est venu un mardi de juillet, après une nuit où il avait travaillé jusqu'à deux heures pour une livraison urgente. À cinq heures cinq, Gaston a chanté. Puis encore, et encore, pendant près d'une heure. Julien s'est levé, a traversé le chemin en tee-shirt et a frappé chez Bernadette. Elle a ouvert, surprise, un bol de café à la main. Il a demandé, poliment mais fermement, s'il était possible d'enfermer le coq la nuit, dans un poulailler mieux isolé.

Bernadette l'a regardé longtemps sans répondre, puis elle a posé son bol sur le rebord de la fenêtre. Elle a dit qu'elle n'allait pas changer ses habitudes à son âge, que les coqs chantaient chez elle depuis toujours. Mon père avait déjà des coqs ici quand votre maison était encore une grange à foin, a-t-elle ajouté d'une voix calme. Julien est reparti vexé, avec le sentiment désagréable d'être passé pour le Parisien de service, lui qui venait de Toulouse.

Il en a parlé le soir à Claire, qui lui a conseillé de laisser couler. Mais Julien avait lu quelque part, sur un forum, qu'on pouvait saisir le maire pour des nuisances sonores répétées. Il a passé la soirée à rédiger un courrier soigné, avec des horaires précis notés sur son téléphone pendant deux semaines. Il était persuadé d'être dans son bon droit. Après tout, le bruit, c'est le bruit, se disait-il, et le sommeil est une affaire de santé.

À la mairie, la secrétaire sort un dossier déjà bien rempli

La mairie n'ouvre que le lundi et le jeudi matin, dans une petite salle qui sent le café et le papier. Julien est arrivé à neuf heures pile, son courrier sous le bras. Martine, la secrétaire de mairie, l'a écouté sans l'interrompre, en tapotant son stylo sur le bureau. Quand il a fini, elle a eu un petit sourire fatigué. Vous savez, vous n'êtes pas le premier, a-t-elle dit, et vous ne serez sûrement pas le dernier non plus.

Elle a ouvert une armoire métallique et sorti une chemise cartonnée assez épaisse. Il y avait là des plaintes pour des cloches d'église, des grenouilles dans une mare, un tracteur trop matinal, et même des cigales. Martine lui a expliqué que le maire recevait ce genre de demandes plusieurs fois par an, surtout depuis l'arrivée de nouveaux habitants après le confinement. Elle a précisé que le maire, agriculteur lui-même, ne comptait pas prendre d'arrêté contre une basse-cour familiale existante.

Julien a insisté, a parlé de santé, de troubles du sommeil, de son travail. Il a évoqué un avocat, sans trop y croire lui-même. Martine ne s'est pas énervée. Elle a simplement tourné son écran vers lui et imprimé deux pages. Avant de dépenser de l'argent, lisez déjà ça, lui a-t-elle conseillé. Il est ressorti avec les feuilles pliées dans sa poche, un peu sonné, sans savoir encore s'il était en colère ou simplement en train de comprendre quelque chose.

« Mon père avait déjà des coqs ici quand votre maison était encore une grange à foin. »

Deux textes de loi qui donnaient raison au coq de Bernadette

La première page reprenait la loi du 29 janvier 2021, votée après l'affaire du coq Maurice sur l'île d'Oléron. Ce texte protège ce qu'on appelle le patrimoine sensoriel des campagnes françaises. Les sons et les odeurs de la vie rurale, le chant du coq, le meuglement des vaches, l'odeur du fumier, entrent désormais dans le patrimoine commun de la nation, inscrit dans le Code de l'environnement. Julien a relu deux fois ce passage, assis dans sa voiture devant la mairie, moteur coupé.

La seconde page concernait une loi plus récente, celle du 15 avril 2024, qui a inscrit le trouble anormal de voisinage dans le Code civil, à l'article 1253. Martine avait surligné en jaune le passage essentiel. La responsabilité du voisin n'est pas engagée lorsque le trouble vient d'une activité, notamment agricole, qui existait avant l'arrivée du plaignant. Il faut aussi que cette activité respecte la réglementation et se poursuive dans les mêmes conditions, sans aggravation.

Julien a fait le calcul tout seul, et il n'était pas compliqué. La basse-cour de Bernadette existait depuis plus de soixante-dix ans, bien avant son acte d'achat. Elle n'avait pas ajouté dix coqs ni construit un élevage industriel, elle gardait les mêmes quelques poules et son unique coq. J'ai compris que le nouveau venu dans l'histoire, c'était moi, pas Gaston, a-t-il raconté plus tard à des amis toulousains. Ce soir-là, il n'a pas envoyé son courrier recommandé.

Le bureau déménage, et Julien retraverse le chemin avec un panier

Il a fallu quelques jours à Julien pour digérer. Puis il a fait ce qu'il aurait peut-être dû faire dès le départ : regarder sa propre maison. Le bureau a déménagé côté jardin, dans la pièce qui donne sur les collines. La chambre aussi a changé de place, à l'étage, loin du chemin. Il a fait poser des volets pleins plus épais et un joint acoustique sur la fenêtre restante. Le tout lui a coûté environ mille huit cents euros, artisan compris.

Un dimanche de septembre, il est retourné frapper chez Bernadette, cette fois avec un panier de tomates de son potager. Il s'est excusé pour son ton de juillet. La vieille dame a ri et lui a servi un café sur la table de la cuisine. Elle lui a avoué qu'elle rentrait parfois Gaston plus tôt le soir, quand il faisait frais, ce qui retardait un peu son réveil. On connaît tous ça, finalement : un arrangement vaut mieux qu'un procès perdu d'avance.

Aujourd'hui, Julien entend encore le coq presque chaque matin, mais il s'en agace beaucoup moins. Il dit même que c'est devenu son réveil naturel les jours d'été. Claire le taquine en rappelant le courrier jamais envoyé, rangé dans un tiroir. Lui conseille désormais aux amis qui cherchent une maison à la campagne de venir écouter le village à l'aube avant de signer. Ce qui compte, explique-t-il, c'est de savoir ce qui était là avant vous, et qui ne bougera pas.

« Vous savez, vous n'êtes pas le premier, et franchement vous ne serez sûrement pas le dernier non plus. »

  • Avant d'acheter, revenez écouter le voisinage à l'aube et en soirée, en été si possible.
  • Repérez les exploitations, basses-cours, clochers et élevages présents autour du bien.
  • Retenez que la loi du 29 janvier 2021 protège les sons et odeurs caractéristiques des campagnes.
  • L'article 1253 du Code civil écarte le trouble anormal si l'activité préexistait et n'a pas changé.
  • Adaptez l'agencement de la maison : chambres et bureau à l'opposé de la source de bruit.
  • Privilégiez la discussion avec le voisin avant tout courrier ou démarche en mairie.

Suivi de l'histoire

Partager :WhatsAppFacebookX
Emilie Morlaes
Emilie Morlaes

Émilie Morlaes a toujours été passionnée par l'écologie et par une façon de vivre plus simple : produits sans chimie, bio, fait maison, consommation raisonnée. Ancienne gérante d'un salon de coiffure à La Grande-Motte, elle suit de près tout ce qui touche à l'environnement, à l'alimentation et aux produits du quotidien, et partage ici ce qui change concrètement pour vous.

Articles: 88