Ne manquez aucune actuSuivez-nous sur Google News
Sept heures du matin, un samedi de mai, et la tondeuse de Gérard s'est arrêtée net dans un claquement sec. Il s'est penché, la main sur le genou, et a vu une pointe verte et dure dépasser du gazon, à trois mètres de la clôture. Elle ressemblait à une asperge. De l'autre côté du grillage, la haie de bambous du voisin bruissait doucement dans le vent.
Une maison au bord de la départementale, et l'envie de silence
Bernard et Sylvie ont acheté leur pavillon en 2019, dans un lotissement tranquille à la sortie d'un bourg du Loiret. La maison leur plaisait tout de suite, avec ses volets bleus, son garage double et son jardin en longueur. Un seul défaut sautait aux yeux : la départementale passait juste derrière la clôture du fond. Les camions de la coopérative y défilaient dès cinq heures du matin, et les phares balayaient la chambre en hiver.
Bernard, 58 ans, est chauffeur de car scolaire. Il connaît le bruit des moteurs mieux que personne, et il rêvait justement de ne plus l'entendre une fois rentré chez lui. Sylvie, elle, travaille à mi-temps dans une pharmacie du centre. Le soir, ils aiment dîner dehors, sous la pergola, avec un verre de rosé et la radio en sourdine. Mais la route gâchait tout, et les automobilistes voyaient leur table comme dans une vitrine.
Côté est, leur jardin touche celui de Gérard, 71 ans, ancien agent de la SNCF, veuf depuis quatre ans. Les deux hommes s'entendent bien, sans se fréquenter beaucoup. Ils se saluent par-dessus le grillage, échangent des courgettes en août, se prêtent un taille-haie. Gérard soigne sa pelouse comme d'autres lavent leur voiture, le dimanche matin, avec une méticulosité un peu maniaque. Il en est fier, et il le dit volontiers à qui veut l'entendre.
Au printemps, une haie qui pousse vite et ne coûte presque rien
L'idée des bambous est venue d'une jardinerie, un samedi d'avril. Bernard cherchait des thuyas, mais le vendeur lui a montré des pots de Phyllostachys, hauts déjà d'un mètre cinquante. En deux ou trois saisons, assurait-il, la haie dépasserait les trois mètres et formerait un mur vert. Toujours verts, élégants, presque sans entretien, et surtout rapides. Bernard a fait ses calculs dans le parking : c'était moins cher qu'une palissade et nettement plus joli.
Il en a pris douze pots, chargés dans la remorque, et les a plantés le long de la clôture du fond. Puis il en a ajouté quatre le long du grillage côté Gérard, pour masquer l'angle où la route se voyait encore. Personne ne lui a parlé de barrière à enterrer, et il n'a pas posé la question. Il a creusé, arrosé, paillé avec des copeaux, et il a regardé le résultat avec une vraie satisfaction.
Dès l'été suivant, la haie avait doublé de volume. Sylvie racontait à ses collègues que le bruit avait diminué, ou du moins qu'on ne voyait plus les camions. Le soir, le vent faisait chanter les feuilles, un froissement doux qui couvrait presque tout. Bernard disait qu'il avait l'impression d'être en vacances au fond de son propre jardin. Gérard lui-même trouvait ça joli, et il l'avait dit, en passant, un matin de juillet.
« Je croyais que c'était une ronce, je l'ai arrachée à la main et je n'y ai plus pensé. »
Une pointe verte au milieu du gazon, prise pour une herbe sauvage
La première pousse, Gérard l'a vue à l'automne de la deuxième année, sans y prêter attention. Une tige raide, près de la clôture, qu'il a prise pour une ronce ou une repousse de noisetier. Il l'a arrachée à la main, elle a cassé net au ras du sol, et il n'y a plus pensé. Soyons honnêtes, on connaît tous ça : un jardin produit toujours une herbe qui n'a rien à faire là.
Au printemps de la troisième année, les choses ont changé. Ce n'était plus une tige, mais six, puis dix, alignées comme si quelqu'un les avait semées. Certaines poussaient à deux mètres du grillage, d'autres plus loin, presque au milieu de la pelouse. Gérard les fauchait à la tondeuse, mais elles revenaient en quelques jours, plus épaisses. C'est ce samedi de mai que la lame a buté sur l'une d'elles, dure comme du bois.
Il a pris une bêche et creusé autour de la tige. À vingt centimètres sous le gazon, il a trouvé une sorte de grosse racine blanche, noueuse, horizontale, qui filait tout droit vers la maison. Elle venait de la clôture, sans aucun doute possible. J'ai tiré dessus comme sur une corde, et elle ne voulait pas venir, a-t-il raconté plus tard à sa fille. Ce soir-là, il a regardé la haie du voisin autrement.
Les coups de fil, la gêne, et une première dispute maladroite
Gérard a hésité plusieurs jours avant d'en parler. Il n'aime pas les histoires entre voisins, et Bernard avait toujours été correct avec lui. Finalement, il a sonné un dimanche après-midi, une racine coupée à la main, comme une pièce à conviction. Bernard a d'abord ri, puis il est devenu sérieux en voyant la longueur du morceau. Ce sont des bambous, ça ne fait pas de racines comme ça, a-t-il répondu, de bonne foi.
Il a appelé la jardinerie le lendemain. Le vendeur n'était plus là, et la personne au téléphone a parlé vaguement de variétés traçantes et non traçantes. Bernard a cherché sur internet, et il est tombé sur des photos qui l'ont glacé : des terrasses soulevées, des canalisations percées, des pousses sortant d'un carrelage. Sylvie a suggéré d'arracher les quatre pieds côté Gérard. Il a essayé, mais la motte refusait de bouger, prise dans un réseau dense.
Pendant ce temps, Gérard s'inquiétait pour son puits et pour la dalle de son abri de jardin. Sa fille, Nathalie, lui a conseillé d'écrire, pour garder une trace. Il a rédigé un courrier simple, poli, en demandant à Bernard d'intervenir avant l'été. La réponse a tardé. Quand les deux hommes se sont croisés devant les boîtes aux lettres, le ton est monté. Bernard trouvait que Gérard exagérait, Gérard trouvait que Bernard se défilait.
« Ce sont des bambous, ça ne fait pas de racines comme ça, je vous assure. »
Ce n'étaient pas des racines, mais des rhizomes qui voyagent
C'est un paysagiste, appelé par Sylvie, qui a tout remis à plat. Il est venu un mercredi, a planté sa bêche à plusieurs endroits et a hoché la tête. Ce que tout le monde appelait des racines étaient des rhizomes, des tiges souterraines qui courent horizontalement et lancent de nouvelles pousses. Le Phyllostachys, a-t-il expliqué, fait partie des bambous traçants. Sans obstacle, ses rhizomes peuvent parcourir plusieurs mètres par an sous un gazon bien arrosé.
Il a expliqué qu'arracher les pieds ne réglait rien si les rhizomes restaient en terre chez le voisin. Chaque morceau oublié pouvait repartir. La seule protection durable, selon lui, était une barrière anti-rhizome, une bande de polyéthylène épais enterrée verticalement sur environ soixante à soixante-dix centimètres, dépassant légèrement du sol. Vous auriez dû la poser le jour de la plantation, a-t-il dit à Bernard, sans reproche. Après, c'est toujours plus cher et plus pénible.
Nathalie, de son côté, avait appelé une permanence juridique de sa mairie. On lui avait rappelé une règle du Code civil : celui chez qui avancent les racines d'une plantation voisine a le droit de les couper lui-même, à la limite de son terrain. Pour les branches, il faut demander au voisin ; pour les racines, non. Et le propriétaire des plantations reste responsable des dégâts qu'elles causent. Pour Gérard, cela changeait tout le rapport de force.
Une tranchée, une facture, et des leçons pour les deux jardins
Les deux voisins ont fini par se rasseoir autour de la table de la pergola, avec un café. Bernard a accepté de faire poser une barrière anti-rhizome sur toute la longueur côté Gérard, et de supprimer les quatre pieds les plus proches. Le paysagiste a creusé une tranchée de soixante-dix centimètres, posé la bande, refermé. La facture s'est élevée à un peu plus de mille huit cents euros, sans compter la remise en état chez le voisin.
Côté Gérard, il a fallu décaisser le gazon sur une bande de trois mètres pour extraire les rhizomes un par un. Il a coupé lui-même ceux qui dépassaient à la limite, comme il en avait le droit, puis Bernard a payé le gazon neuf. La dalle de l'abri, heureusement, n'avait pas bougé. Je me sens bête, j'ai voulu acheter du calme et j'ai acheté un problème, a reconnu Bernard, un soir, en regardant la tranchée.
Aujourd'hui, la haie est toujours là, un peu plus courte, et le bruit de la route reste presque couvert. Gérard surveille encore sa pelouse chaque printemps, par habitude, et arrache parfois une pousse isolée. Les deux hommes se reparlent, avec une prudence nouvelle. Si vous avez des bambous, ou si votre voisin en a, quelques vérifications simples évitent ce genre d'histoire, et coûtent bien moins cher qu'une tranchée creusée trois ans trop tard.
« J'ai voulu acheter du calme pour le soir, et finalement j'ai acheté trois ans de problèmes. »
- Avant d'acheter, demandez si le bambou est traçant, comme le Phyllostachys, ou cespiteux, comme le Fargesia.
- Posez une barrière anti-rhizome enterrée sur 60 à 70 cm, dépassant de quelques centimètres du sol.
- Chaque automne, longez la barrière et coupez les rhizomes qui tenteraient de passer par-dessus.
- Si des pousses apparaissent chez vous, vous pouvez couper les racines à la limite de votre terrain.
- Photographiez les dégâts et écrivez au voisin : le propriétaire des plantations répond des dommages causés.
- Respectez aussi les distances de plantation : 2 mètres de la limite pour une haie de plus de 2 mètres.
Suivi de l'histoire
- 8 Oct 2026À 77 ans, elle paie 900 euros de taxe foncière chaque automne : sa fille s’arrête sur une ligne de l’avis qu’elle n’avait jamais lue
- 8 Oct 2026Elle installe une caméra au-dessus de sa porte après un colis volé : une semaine plus tard, le voisin d’en face frappe avec une lettre d’avocat
- 8 Oct 2026Il envoie chaque novembre la facture de ses gouttières bouchées au voisin du chêne : trois semaines plus tard, la réponse tient en une seule phrase
- 8 Oct 2026Il plante des bambous le long de sa clôture pour cacher la route : trois ans plus tard, des pousses percent la pelouse de son voisin, vous lisez
- 8 Oct 2026Elle répète à sa fille de neuf ans qu’elle est très intelligente : en novembre, la petite refuse net les exercices difficiles
- 8 Oct 2026Elle roule quarante kilomètres chaque samedi pour l’épicerie solidaire de Tours : une autre bénévole lui montre ce qu’elle laisse filer chaque année







