Il ramasse chaque octobre les noix du voisin tombées sur sa pelouse : cette année, c’est la perche contre la haie qui fait venir le voisin

Ne manquez aucune actuSuivez-nous sur Google News

Il était un peu plus de neuf heures, ce samedi d'octobre, et la rosée collait encore aux semelles. Sur la pelouse de Bernard, derrière la maison de Malemort, près de Brive, les noix craquaient sous ses pas. Il s'est penché, a rempli son seau en zinc, puis a attrapé la longue perche de bambou appuyée contre le grillage.

Trente automnes sous les branches d'un noyer qui n'est pas le sien

Bernard a 68 ans et il habite cette maison en pierre depuis 1994, quand il travaillait encore à la SNCF. Le jardin descend en pente douce vers un grillage vert, doublé d'une haie de laurier un peu clairsemée. De l'autre côté se dresse le noyer, un grand arbre au tronc gris, planté bien avant lui par la famille d'en face. Ses branches débordent largement au-dessus de la clôture, jusqu'à couvrir un bon tiers de la pelouse en été.

Chaque octobre, c'est la même chose, et Bernard ne s'en plaint pas vraiment. Les feuilles tombent, elles bouchent la gouttière, elles noircissent sur l'herbe et il faut les ratisser trois fois. En échange, il y a les noix, des grosses franquettes dont la coque se fend presque toute seule. Il les ramasse le matin, les fait sécher sur des claies au grenier, puis sa femme Monique les casse en hiver devant la télévision.

Pendant longtemps, le noyer appartenait à Raymond, un ancien agriculteur avec qui Bernard partageait parfois un apéritif au portail. Les deux hommes ne s'étaient jamais posé de question sur ces noix qui changeaient de jardin avec le vent. Raymond disait en riant que l'arbre avait choisi son camp, et Bernard lui rapportait toujours un pot de confiture de figues. Puis Raymond est parti en maison de retraite, et la maison a été vendue au printemps dernier à un jeune couple venu de Limoges.

Une vieille habitude de perche, prise pour rendre service

Au fil des années, Bernard avait pris un pli qu'il trouvait parfaitement anodin. Quand les noix tardaient à tomber, il prenait sa perche de bambou et frappait doucement les branches qui pendaient au-dessus de chez lui. Quelques coups secs, une petite pluie de coques vertes, et il évitait de les retrouver écrasées par la tondeuse. Raymond, à l'époque, l'avait même encouragé, parce que ses genoux ne lui permettaient plus de monter à l'échelle.

Pour Bernard, c'était presque un service rendu au propriétaire de l'arbre. Les branches qui avancent au-dessus de sa pelouse, il les voyait comme une sorte de prolongement de son jardin. Il ne serait jamais entré chez le voisin, il ne se serait jamais permis de toucher à ce qui restait de l'autre côté. Mais ce qui surplombait son herbe, ce qui faisait de l'ombre à ses tomates, lui semblait un peu à lui, par une logique de bon sens.

Les nouveaux voisins, Julien et Clara, il les avait croisés deux fois depuis leur arrivée, toujours brièvement. Un bonjour par-dessus la haie, une remarque sur la chaleur de juillet, un mot sur le chantier de leur cuisine. Il les trouvait discrets, un peu pressés, absorbés par leurs travaux et leur petite fille. Il n'avait pas pensé à leur parler du noyer, ni des noix, ni de la perche. Soyons honnêtes, à son âge, on ne demande pas la permission pour des gestes qu'on fait depuis trente ans.

« Je les ramasse depuis trente ans, ces noix, Raymond ne m'a jamais rien dit, au contraire, il me remerciait. »

Un panier posé au pied du tronc, côté voisin

Le premier signe, Bernard ne l'a pas vraiment remarqué, ou plutôt il ne l'a pas compris. Fin septembre, en regardant par-dessus la haie, il a aperçu un grand panier en osier posé au pied du noyer. À côté, une bâche bleue était étalée sur l'herbe, soigneusement tendue avec des piquets de tente. Il a souri en pensant que les jeunes allaient faire leur récolte, comme Raymond autrefois, et il est retourné à ses poireaux.

Quelques jours plus tard, il a entendu Clara parler au téléphone dans son jardin, assez fort pour que la voix porte. Elle expliquait à quelqu'un qu'il y avait beaucoup moins de noix que prévu, que l'arbre semblait fatigué cette année. Bernard a ressenti une petite gêne, sans savoir exactement pourquoi, puis il s'est dit que les noyers avaient leurs années. Le sien, enfin celui de Raymond, en avait connu de bien pires, après la sécheresse de 2003 notamment.

Ce samedi matin-là, il a donc repris la perche, comme chaque automne, avec Monique qui tenait le seau. Trois branches basses, une dizaine de coups, et les noix sont tombées en cascade sur la pelouse humide. C'est à ce moment qu'il a vu un mouvement derrière le laurier, une silhouette qui s'arrêtait net. Il a cru que c'était le chat des voisins. Une demi-heure plus tard, la sonnette de la porte d'entrée a retenti, deux coups brefs.

Sur le pas de la porte, une conversation qui tourne court

C'était Julien, en sweat gris, les mains enfoncées dans les poches, visiblement mal à l'aise. Il a commencé poliment, en disant qu'il ne voulait pas d'histoire, qu'ils venaient d'arriver et tenaient à la bonne entente. Puis il a expliqué qu'il avait vu la perche, et que ce n'était pas la première fois. Clara avait remarqué, la semaine précédente, des branches dépouillées du côté de la haie, alors que le reste de l'arbre était encore chargé.

Bernard s'est senti piqué, comme pris en faute devant chez lui. Il a répondu que ces branches étaient au-dessus de sa pelouse, qu'il ramassait ces noix depuis trente ans et que Raymond n'avait jamais rien dit. Julien a hoché la tête, sans élever la voix. Écoutez, je comprends, mais l'arbre est à nous maintenant, et les noix sur les branches aussi. Le ton est resté courtois, mais la porte s'est refermée sur un silence épais.

Le soir, Bernard n'a presque pas touché à son assiette de soupe. Monique lui répétait qu'il n'avait rien volé, que ces noix seraient tombées de toute façon. Lui tournait la question dans tous les sens sans trouver de réponse nette. Il a appelé son frère Gérard, ancien gendarme à Tulle, qui lui a dit d'un ton définitif que tout ce qui dépasse chez toi est à toi. Le lendemain, son ami Michel, au club de pétanque, lui a affirmé exactement le contraire.

« Écoutez, je comprends, mais l'arbre est à nous maintenant, et les noix sur les branches aussi. »

Ce que dit la règle, entre la branche et la pelouse

Agacé par ces avis contradictoires, Bernard a fini par pousser la porte de la maison de justice et du droit, à Brive. Une juriste l'a reçu un mardi matin, dans un petit bureau qui sentait le café réchauffé. Elle l'a écouté raconter toute l'histoire, la perche, Raymond, le panier en osier, puis elle a sorti un vieux Code civil fatigué. Elle lui a expliqué que deux situations se mélangeaient dans sa tête, et qu'elles n'avaient pas du tout le même statut.

Les noix qui tombent toutes seules sur sa pelouse, par le vent, par leur poids, lui appartiennent bien. Il peut les ramasser tranquillement, les sécher, les manger ou les donner, sans rien demander à personne. En revanche, celles qui pendent encore aux branches restent la propriété du voisin, même si la branche surplombe son jardin. Les cueillir à la main, les secouer ou les gauler avec une perche, c'est se servir dans la récolte d'un autre.

Bernard est resté un moment silencieux, le bonnet sur les genoux. Alors pendant trente ans, j'ai gaulé les noix de Raymond, et lui me remerciait. La juriste a souri et lui a répondu que Raymond, justement, était d'accord, et que tout tenait à cela. Elle a ajouté qu'il pouvait aussi demander au voisin de couper les branches qui avancent chez lui, mais pas les tailler lui-même. Sur ce point, Bernard a préféré ne rien dire.

Une bouteille de vin de noix pour recoudre la haie

Le samedi suivant, Bernard a sonné à son tour chez Julien et Clara, une bouteille de vin de noix à la main, fait maison par Monique. Il s'est excusé simplement, en expliquant qu'il pensait sincèrement être dans son droit, à cause de l'habitude prise avec Raymond. Julien a paru soulagé. Clara a proposé un arrangement que personne n'avait imaginé : Bernard garde tout ce qui tombe chez lui, et il les aide à gauler l'arbre entier, puis on partage.

Au bout du compte, l'affaire ne portait que sur quelques kilos de noix, peut-être une trentaine d'euros au marché de Brive. Mais elle aurait pu empoisonner des années de voisinage, entre deux maisons séparées par un simple grillage. On connaît tous ces histoires de haies et d'arbres qui finissent devant le conciliateur, parfois pour bien moins que ça. Bernard dit aujourd'hui qu'il a surtout appris que l'accord tacite d'un ancien voisin ne passe pas avec la vente de la maison.

La perche de bambou est toujours appuyée contre le grillage, mais elle ne sert plus que les jours de récolte commune. Le matin, Bernard continue de ramasser les noix tombées sur sa pelouse, sans gêne, avec son seau en zinc. Clara lui fait signe par-dessus le laurier, et la petite fille vient parfois l'aider à remplir le seau. Il raconte l'histoire au club en riant, et il ne manque jamais de préciser où passe exactement la frontière, entre la branche et l'herbe.

« Alors pendant trente ans, j'ai gaulé les noix de Raymond, et lui trouvait ça très bien. »

  • Les fruits tombés naturellement sur votre terrain vous appartiennent : vous pouvez les ramasser.
  • Ceux qui pendent encore aux branches du voisin restent à lui, même au-dessus de chez vous.
  • Cueillir, secouer ou gauler ces fruits sans accord revient à prendre la récolte d'autrui.
  • Un accord passé avec l'ancien propriétaire ne vaut pas forcément avec les nouveaux voisins.
  • Vous pouvez demander au voisin de couper les branches qui avancent, sans les tailler vous-même.
  • En cas de désaccord, la maison de justice et du droit ou un conciliateur peut aider gratuitement.

Suivi de l'histoire

Partager :WhatsAppFacebookX
Emilie Morlaes
Emilie Morlaes

Émilie Morlaes a toujours été passionnée par l'écologie et par une façon de vivre plus simple : produits sans chimie, bio, fait maison, consommation raisonnée. Ancienne gérante d'un salon de coiffure à La Grande-Motte, elle suit de près tout ce qui touche à l'environnement, à l'alimentation et aux produits du quotidien, et partage ici ce qui change concrètement pour vous.

Articles: 607