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La cuisine est encore noire quand Thierry pose les pieds sur le carrelage froid. Au-dessus du four, les chiffres verts affichent 4 h 58. Dehors, sur la route de Sévrier, pas une voiture, seulement le ronron lointain d'une chaudière chez le voisin. Il remplit la bouilloire en silence pour ne pas réveiller Nadine, et c'est la septième fois en sept jours.
Trente ans de réveils réglés comme une horloge suisse
Thierry a cinquante-quatre ans et conduit le car scolaire qui ramasse les collégiens entre Sévrier et Saint-Jorioz. Il habite avec Nadine une maison mitoyenne aux volets bordeaux, à dix minutes du lac. Depuis près de trente ans, sa vie tient dans quelques horaires immuables. Il se couche à vingt-deux heures trente, se lève à six heures quinze, prend son café debout devant la fenêtre. Le car démarre du dépôt à sept heures moins le quart. Ses collègues le surnomment le métronome, et il en tire une petite fierté.
Nadine, elle, travaille à la médiathèque et a des horaires plus souples. Elle se moque gentiment de cette discipline, mais elle reconnaît qu'elle a du bon. Thierry ne se plaint jamais de fatigue, ne fait pas de sieste, ne connaît pas les nuits blanches. Il dort comme un caillou, dit-elle aux amis, il pose la tête et c'est fini. Le samedi, il se lève à la même heure que la semaine, par principe. Le dimanche aussi, sauf quand il part tôt pêcher la féra sur le lac.
Cette régularité, il la doit en partie à son métier. Un chauffeur qui transporte cinquante enfants n'a pas le droit de piquer du nez dans un virage de la rive ouest. Il a appris à respecter son sommeil comme on respecte une révision du moteur. Pas d'écran au lit, pas de café après seize heures, un repas léger le soir. Rien de spectaculaire, juste des habitudes tenues. Le dernier dimanche d'octobre, au moment du passage à l'heure d'hiver, il ne voit donc aucune raison de s'inquiéter.
Le dimanche du changement d'heure, il décide de ne rien changer
Ce dimanche-là, Thierry fait le tour de la maison pour reculer les pendules. Le four, la radio de la cuisine, la vieille horloge du couloir héritée de sa mère. Son téléphone s'est réglé tout seul pendant la nuit. Nadine savoure l'heure gagnée et traîne au lit jusqu'à neuf heures passées. Lui s'est levé à son heure habituelle, enfin, à ce que son corps croyait être son heure habituelle. Il trouve la matinée longue, mais il met ça sur le compte du dimanche pluvieux.
Le soir, la question ne se pose même pas pour lui. Vingt-deux heures trente affichées au réveil, il éteint la lampe comme d'habitude. Nadine lui fait remarquer qu'il bâille depuis le journal télévisé. Il répond que c'est la pluie, que le temps gris endort tout le monde en Haute-Savoie. Pour lui, l'heure officielle est une affaire de pendules, pas de corps. On recule l'aiguille, on garde ses horaires, et la vie continue. Il le dit avec le calme de celui qui a toujours eu raison.
Soyons honnêtes, beaucoup raisonnent comme lui. Une heure, ce n'est rien, à peine le temps d'un épisode de série. On a connu des décalages plus rudes en revenant de vacances ou après un mariage. Thierry se souvient vaguement des débats à la radio sur la suppression du changement d'heure. Il a toujours haussé les épaules. Je suis un homme de rythme, pas un homme de pendule, a-t-il dit à Nadine en riant. Ce soir-là, il s'endort en moins de cinq minutes, comme toujours.
« Je suis un homme de rythme, pas un homme de pendule, c'est ce que je répétais à Nadine ce dimanche-là. »
Lundi, mardi, mercredi, les yeux grands ouverts avant l'aube
Le lundi, Thierry se réveille dans le noir complet. Il tend le bras vers le réveil et lit 5 h 04. Il reste allongé, attend que le sommeil revienne, compte les rainures du plafond qu'il ne voit même pas. Rien ne vient. À cinq heures et demie, il se lève pour ne pas réveiller Nadine en se tournant sans arrêt. Il boit son café dans une cuisine glacée, en se disant que c'est la nuit du changement d'heure qui traîne encore.
Le mardi, même scénario, à quelques minutes près. Le mercredi aussi. Chaque fois, il se sent parfaitement réveillé, presque reposé, ce qui le déroute davantage. Il ne se réveille pas en sursaut, il n'a pas fait de cauchemar, il n'a pas envie d'aller aux toilettes. Ses yeux s'ouvrent, voilà tout, comme si quelqu'un avait appuyé sur un interrupteur. En revanche, vers vingt heures, il lutte devant la télévision. Ses paupières tombent pendant le film, et Nadine doit le secouer pour qu'il monte se coucher.
Le jeudi, au dépôt, il en parle à Karim, un collègue plus jeune qui fait la ligne de Faverges. Karim lui dit qu'il a l'air en forme pour quelqu'un qui dort mal. Thierry répond qu'il ne dort pas mal, qu'il dort court. Il ne sait pas très bien expliquer la différence, mais il la sent. Sur la route, il reste vigilant, il fait attention. Pourtant, en fin de tournée, vers dix-sept heures, il sent une lourdeur qu'il ne connaissait pas, une envie de s'arrêter sur le bas-côté.
Tisane, rideaux occultants et une nuit de faux espoir
Le vendredi soir, Nadine prend les choses en main. Elle sort du placard une tisane de tilleul achetée au marché d'Annecy, celle qu'elle réserve aux soirs de stress. Elle propose aussi de fermer les volets roulants jusqu'en bas, pour que la moindre lueur ne le tire pas du lit. Thierry accepte sans conviction. Il boit sa tisane, éteint à vingt-deux heures trente, et se réveille à 4 h 55. Les volets fermés n'y ont rien changé, puisqu'il fait encore nuit noire dehors à cette heure-là.
Le samedi, il tente l'inverse et se couche plus tard, vers minuit, en se forçant devant un documentaire. Il se dit qu'en repoussant le coucher, il repoussera le réveil. Raté. À cinq heures dix, ses yeux s'ouvrent quand même, et il a seulement perdu une heure et demie de sommeil. La journée du dimanche est pénible, avec un mal de tête sourd et une humeur de chien. Nadine le trouve irritable pour un rien, et il finit par s'excuser d'avoir claqué la porte du garage.
C'est le dimanche soir, une semaine pile après le changement d'heure, que l'inquiétude prend une autre couleur. Thierry repense à son père, qui s'était mis à dormir très peu à la soixantaine. Il lit sur son téléphone des forums où l'on parle d'insomnie du petit matin, de dépression, de thyroïde. Il se demande s'il vieillit d'un coup. Je me suis dit que mon corps me lâchait, que c'était le début de quelque chose, confie-t-il plus tard. Le lundi, il appelle sa sœur Agnès, infirmière en service de nuit à Chambéry.
« Mes yeux s'ouvraient à cinq heures pile, comme si quelqu'un avait appuyé sur un interrupteur dans ma tête. »
Ce n'était ni l'âge ni l'angoisse, seulement une horloge en retard
Agnès écoute son frère raconter sa semaine sans l'interrompre. Elle lui pose une seule question, celle qui change tout. À quelle heure tu te réveillais avant le changement d'heure. Six heures quinze, répond-il, comme toujours. Elle lui fait alors remarquer que cinq heures en hiver, c'est six heures selon l'ancienne heure d'été. Son corps n'est pas détraqué, il est simplement resté réglé sur l'ancien horaire. Il continue de le réveiller au moment où il en a l'habitude, et de l'endormir trop tôt le soir.
Agnès connaît bien le sujet, puisqu'elle passe ses semaines à décaler son propre sommeil. Elle lui explique ce qu'elle a appris au fil des années de gardes. Chacun possède une horloge interne qui tourne sur environ vingt-quatre heures et qui règle le sommeil, la température, la faim. Ce qui la remet à l'heure chaque jour, c'est d'abord la lumière qui entre dans les yeux. Les pendules de la maison, elles, ne lui disent rien du tout. Reculer l'aiguille ne recule pas l'horloge du dedans.
Thierry se sent un peu bête, et en même temps soulagé. Il avait cherché une maladie là où il n'y avait qu'un décalage, comme un voyageur revenu d'un pays voisin. En gardant ses horaires à la lettre, il pensait se protéger, alors qu'il demandait à son corps de sauter une heure d'un coup. Et le matin, en restant enfermé dans la cuisine éclairée au néon, il ne lui donnait aucun repère clair. Tu as fait ton métronome, mais le métronome n'avait pas été prévenu, lui dit Agnès en riant au bout du fil.
Dix jours de lumière et de quarts d'heure pour se recaler
Agnès lui propose une méthode toute simple, celle qu'elle applique pour elle après ses semaines de nuit. D'abord, sortir au jour chaque matin, à la même heure, au lieu de rester sous la lampe de la cuisine. Thierry prend donc l'habitude de marcher dix minutes vers le lac dès qu'il fait clair, avant de prendre le car. Ensuite, profiter au maximum de la lumière de l'après-midi, et ne pas céder au sommeil devant la télévision à vingt heures. Enfin, décaler le coucher par petites touches, pas d'un bloc.
Concrètement, il repousse son coucher d'un quart d'heure tous les deux jours, en restant actif le soir. Il range l'atelier, prépare le repas avec Nadine, garde la lumière allumée dans le salon. Les premiers jours, il se réveille encore à cinq heures et quart, puis à cinq heures quarante. Au bout d'une dizaine de jours, il ouvre les yeux à six heures, sans réveil. Ce n'est pas magique, dit-il, c'est juste qu'il fallait arrêter de se battre contre son corps et lui donner les bons signaux.
Aujourd'hui, Thierry raconte l'histoire au dépôt avec un certain humour. Plusieurs collègues reconnaissent les mêmes réveils trop précoces, les mêmes coups de barre en fin de journée. On connaît tous ça sans y mettre de mot. Lui a noté dans son agenda de penser au prochain changement d'heure une semaine à l'avance. Je préparerai le terrain doucement, un quart d'heure par-ci, un quart d'heure par-là, assure-t-il. Et s'il se réveille encore très tôt bien après, il en parlera à son médecin, pour être sûr que l'horloge n'était pas seule en cause.
« Je me suis dit que mon corps me lâchait, que c'était le début de quelque chose de grave. »
- Comparer son heure de réveil actuelle avec celle d'avant le changement d'heure.
- Sortir à la lumière du jour chaque matin à heure fixe, même dix minutes.
- Profiter de la lumière de l'après-midi et éviter de somnoler devant la télévision.
- Décaler le coucher par quarts d'heure tous les deux jours plutôt que d'un bloc.
- Anticiper le prochain changement d'heure une semaine à l'avance.
- Consulter son médecin si les réveils précoces persistent au-delà de deux à trois semaines.
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