Il voit les dalles de sa terrasse se soulever près de Chartres : depuis huit mois, il attend un procès que personne ne lui demandait d’engager

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Il était sept heures du matin, un samedi de mars, et le café fumait encore dans la tasse posée sur la rambarde. Gérard, 64 ans, a fait trois pas sur sa terrasse et senti la dalle basculer sous sa pantoufle, avec un petit claquement sec. Il s'est accroupi. Entre deux carreaux de grès, une fissure courait, et dessous, quelque chose de brun et de vivant.

Une maison près de Chartres et un saule qui faisait partie du paysage

Gérard et Monique habitent depuis vingt-deux ans un pavillon en meulière à la sortie de Lèves, à quelques kilomètres de Chartres. Lui a passé sa carrière comme technicien chez un fabricant de chaudières, elle était secrétaire dans une école primaire. Leur jardin n'est pas immense, mais il est soigné, avec un potager au fond et des rosiers le long de l'allée. La maison est tranquille, la rue aussi, et les voisins se saluent par-dessus les haies depuis toujours.

Juste derrière le grillage, chez le voisin, pousse un grand saule pleureur. Il était déjà là quand ils ont acheté, et Monique l'aimait beaucoup, surtout en été, quand ses branches se balançaient au moindre souffle de vent. Le voisin, Bernard, un ancien cheminot un peu bourru, l'avait planté avec sa femme au début des années quatre-vingt. Pour lui, cet arbre n'était pas une simple plante, c'était un souvenir, presque un membre de la famille.

Personne n'y voyait de problème. Les feuilles tombaient un peu sur la pelouse en automne, Gérard les ramassait sans grogner, et l'ombre rafraîchissait la terrasse pendant les après-midi brûlants de juillet. On connaît tous ça, ces arbres du voisin qu'on finit par considérer comme un peu les siens. Les deux hommes en parlaient parfois, un verre à la main, en se disant qu'il avait drôlement grandi, ce saule, et qu'il faudrait peut-être l'élaguer un jour.

Une terrasse neuve posée tout contre la limite du terrain

Il y a six ans, pour la retraite de Gérard, le couple s'est offert une vraie terrasse. Fini le vieux béton fissuré, place à de grandes dalles de grès cérame couleur sable, posées sur un lit de gravier compacté. Un artisan du coin s'en était chargé en une semaine, pour un peu plus de neuf mille euros. Gérard avait insisté pour qu'elle aille jusqu'au grillage, afin de gagner de la place pour la table et les transats.

À l'époque, l'artisan avait bien jeté un coup d'œil vers le saule, sans vraiment s'attarder. Il avait juste dit que ces arbres-là aimaient l'eau et qu'il faudrait surveiller. Gérard avait haussé les épaules, rassuré par l'idée que le tronc se trouvait à plus de quatre mètres de la clôture. Il pensait que les racines resteraient chez le voisin, comme si elles connaissaient le cadastre.

Les premières années ont été parfaites. Le couple déjeunait dehors dès le mois d'avril, les petits-enfants jouaient aux petites voitures sur les dalles lisses, et Monique y faisait sécher son linge. La terrasse était devenue la pièce principale de la maison, celle où l'on passait le plus de temps dès que le soleil se montrait. Personne ne regardait le sol de près, parce qu'il n'y avait aucune raison de le faire.

« C'est ma femme qui l'a planté, je ne le couperai pas, tu peux faire ce que tu veux. »

Un léger dénivelé que Gérard prend d'abord pour un tassement

Le premier signe est arrivé deux étés plus tôt, presque rien. Une dalle, celle du coin près du grillage, semblait dépasser de quelques millimètres. Gérard s'y est cogné l'orteil un soir, a juré, puis s'est dit que le gravier avait dû travailler avec les pluies. Il a tapé dessus avec un maillet en caoutchouc, la dalle s'est remise à peu près à niveau, et il a oublié l'affaire.

L'année suivante, ce sont trois dalles qui ont bougé, puis une petite fente est apparue dans le joint. Monique a remarqué que la table bancale tanguait toujours au même endroit. Elle en a parlé à son mari, qui a répondu que la terre argileuse de la région gonflait et se rétractait avec les saisons. C'était plausible, et soyons honnêtes, c'était surtout plus confortable que d'imaginer autre chose.

Puis il y a eu ce samedi de mars et la dalle qui a basculé sous la pantoufle. En soulevant le carreau fendu, Gérard a découvert une racine aussi épaisse que son poignet, qui serpentait sous le gravier en direction de la maison. Elle venait tout droit du grillage. Il est resté un long moment accroupi, la tasse refroidie à la main, en comprenant d'un coup d'où venait le désordre.

Le voisin refuse, l'avocat parle d'expertise et de mois d'attente

Le soir même, Gérard est allé sonner chez Bernard. Il lui a montré des photos sur son téléphone, la racine, les dalles soulevées, la fissure. Le voisin a écouté, les bras croisés, puis il a lâché qu'il n'abattrait jamais cet arbre. C'est ma femme qui l'a planté, je ne le couperai pas, tu peux faire ce que tu veux. La conversation s'est arrêtée là, et la porte s'est refermée un peu sèchement.

Gérard a ensuite appelé son assurance habitation, qui lui a expliqué que les dommages causés par un arbre voisin relevaient d'un conflit de voisinage. On lui a conseillé de passer par la protection juridique. Un avocat chartrain l'a reçu, a parlé de mise en demeure, de conciliateur, puis d'une éventuelle action devant le tribunal pour obtenir réparation. Il a évoqué une expertise, des délais de plusieurs mois, peut-être plus d'un an.

Alors Gérard a attendu. Il a envoyé une lettre recommandée, reçu une réponse polie mais ferme, et la terrasse a continué de se déformer. Il a posé des planches pour que Monique ne trébuche plus. Les petits-enfants n'avaient plus le droit de courir dehors. Je me disais que c'était au juge de trancher, raconte-t-il, que je n'avais pas le droit de toucher à quoi que ce soit chez lui. Huit mois sont passés ainsi.

« Je me disais que c'était au juge de trancher, que je n'avais pas le droit de toucher à quoi que ce soit chez lui. »

Ce que le beau-frère paysagiste lui apprend autour d'un barbecue

La révélation est venue d'un déjeuner de famille, en septembre. Le beau-frère de Monique, Thierry, paysagiste dans le Perche depuis trente ans, a vu les planches et demandé ce qui se passait. Gérard a tout raconté, le saule, le refus, l'avocat, la procédure. Thierry a posé sa fourchette et l'a regardé avec un sourire un peu désolé. Mais tu as le droit de les couper, tes racines, tu n'as besoin de personne.

Il lui a expliqué que l'article 673 du Code civil prévoit justement ce cas. Celui sur la propriété duquel avancent les racines du voisin peut les couper lui-même, à la limite séparative, sans demander d'autorisation. Ce n'est ni un juge ni le propriétaire de l'arbre qui décide, c'est celui qui subit l'avancée. Et ce droit ne s'éteint pas avec le temps, même si l'arbre est là depuis quarante ans.

En revanche, a précisé Thierry, pour les branches, c'est l'inverse. Le voisin peut être contraint de couper celles qui dépassent chez Gérard, mais Gérard ne peut pas sortir son sécateur et le faire à sa place. Tu peux exiger, pas tailler toi-même, a-t-il résumé. Gérard est resté silencieux un moment. Il avait passé huit mois à attendre une décision qui, pour l'essentiel, lui appartenait depuis le premier jour.

Une tranchée le long du grillage et une terrasse enfin à plat

Dès la semaine suivante, Thierry est revenu avec une mini-pelle et une scie d'élagage. Gérard a prévenu Bernard par courtoisie, sans lui demander son accord. Ils ont creusé une tranchée de soixante centimètres de profondeur le long du grillage, côté Gérard, et sectionné net toutes les racines qui passaient. Thierry a conseillé d'éviter de trop entailler près du tronc, pour ne pas fragiliser l'arbre et risquer sa chute. Ils ont ensuite posé une barrière anti-racines verticale avant de reboucher.

Au total, la remise en état de la terrasse a coûté environ deux mille quatre cents euros, dalles neuves et main-d'œuvre comprises. Gérard a pu abandonner la procédure, et l'avocat lui a seulement facturé sa première consultation. Le saule, lui, est toujours debout, et Bernard a fini par venir voir la tranchée. Tu vois, il est encore là, ton arbre, lui a dit Gérard. Le voisin a hoché la tête, presque soulagé.

Avec le recul, Gérard regrette surtout le temps perdu et l'ambiance gâchée dans la rue. Il conseille désormais à tous ceux qui le questionnent de regarder de près ce qui pousse le long de leur clôture. Les saules, peupliers et bouleaux sont réputés gourmands en eau et voyagent loin sous terre. Une dalle qui se soulève, un joint qui se fend, un muret qui penche méritent qu'on soulève un carreau avant d'appeler un avocat.

« Mais tu as le droit de les couper, tes racines, tu n'as besoin de personne pour ça. »

  • Les racines qui avancent chez vous peuvent être coupées par vous-même, à la limite séparative (article 673 du Code civil).
  • Les branches qui dépassent doivent être coupées par le propriétaire de l'arbre, que vous pouvez y contraindre.
  • Prévenez le voisin par courtoisie, même si son accord n'est pas requis pour les racines.
  • Évitez de trop entailler près du tronc pour ne pas fragiliser l'arbre.
  • Une barrière anti-racines posée verticalement limite les repousses sous une terrasse.
  • Surveillez saules, peupliers et bouleaux, connus pour leurs racines qui voyagent loin.

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Emilie Morlaes
Emilie Morlaes

Émilie Morlaes a toujours été passionnée par l'écologie et par une façon de vivre plus simple : produits sans chimie, bio, fait maison, consommation raisonnée. Ancienne gérante d'un salon de coiffure à La Grande-Motte, elle suit de près tout ce qui touche à l'environnement, à l'alimentation et aux produits du quotidien, et partage ici ce qui change concrètement pour vous.

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