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Samedi matin, sept heures et demie, la pluie tambourinait sur la gouttière de zinc. Dans le garage de sa maison d'Ingersheim, près de Colmar, Thierry serrait le dernier collier du tuyau gris. Il a tiré la chasse d'eau de l'étage, tendu l'oreille. La pompe a ronronné, le réservoir s'est rempli. Il a souri : l'eau du ciel arrivait enfin jusque dans ses toilettes.
Une maison de famille au pied des vignes, et des habitudes bien réglées
Thierry a cinquante-huit ans et travaille comme technicien de maintenance dans une usine de la zone de Colmar. Avec Martine, sa femme, il habite depuis vingt-deux ans une maison crépie de jaune, au bout d'une rue qui grimpe vers les vignes. Les deux enfants sont partis, mais les petits-enfants reviennent souvent le week-end. La maison n'est jamais vraiment calme, et la salle de bains de l'étage tourne à plein régime dès le vendredi soir.
Le couple tient ses comptes sur un cahier à spirale rangé dans le tiroir de la cuisine. Électricité, fioul, assurance, eau : chaque facture y est recopiée, avec la date et le montant. Thierry aime voir les chiffres baisser d'une année sur l'autre. Il a déjà isolé les combles, changé la chaudière et posé des mousseurs sur les robinets. Chaque fois, il a noté l'économie dans la marge, avec une petite flèche tracée au crayon.
L'eau, pourtant, restait son point faible. Leur dernière facture annuelle dépassait quatre cents euros, pour un peu plus de cent mètres cubes consommés. Martine trouvait cela normal, avec les visites, le jardin et les lessives. Thierry, lui, ruminait chaque fois qu'il voyait la chasse d'eau partir. De l'eau potable, traitée, contrôlée, qui finissait dans la cuvette en quelques secondes. Il disait que c'était comme laver sa voiture avec de l'eau minérale.
L'idée de la cuve vient d'un voisin et d'un été trop sec
Tout a commencé l'été précédent, pendant une sécheresse qui avait jauni les pelouses du quartier. La préfecture avait limité l'arrosage, et Thierry regardait ses tomates griller derrière la maison. Son voisin Gérard, ancien plombier, avait installé depuis longtemps une cuve enterrée pour son potager. Un soir, par-dessus la haie, Gérard lui a lancé une phrase qui a tout déclenché. Moi, j'arrose avec la pluie depuis quinze ans, et je pourrais même alimenter mes toilettes avec.
Thierry a passé l'hiver à se renseigner sur des forums et dans les rayons d'un magasin de bricolage. Il a choisi une cuve aérienne de mille litres, posée dans le garage, reliée à la descente de gouttière. Une petite pompe, un filtre, un réseau de tuyaux séparé qui monte jusqu'à la chasse d'eau de l'étage. Le tout lui a coûté un peu moins de neuf cents euros, en comptant le matériel et deux week-ends de travail.
Il avait fait ses calculs sur le cahier à spirale, colonne par colonne. Les toilettes représentent, d'après ce qu'il avait lu, une part importante de la consommation d'un foyer. Avec les petits-enfants, il estimait économiser vingt à vingt-cinq mètres cubes par an. Au prix du mètre cube chez eux, cela faisait presque cent euros. La cuve serait remboursée en moins de dix ans, disait-il à Martine. Elle haussait les épaules, amusée, mais elle le laissait faire.
« Moi, j'arrose avec la pluie depuis quinze ans, et je pourrais même alimenter mes toilettes avec si je voulais. »
La première facture arrive, et le chiffre ne bouge presque pas
Au printemps, les pluies ont été généreuses, et la cuve débordait presque chaque semaine. Thierry descendait au garage pour vérifier le niveau, comme on va voir un nouvel animal. Le compteur d'eau de la ville, dans son regard au bord du trottoir, tournait nettement moins vite. Il le relevait lui-même, le dimanche, et notait les chiffres. Pour lui, l'affaire était entendue : la prochaine facture allait enfin confirmer ses efforts et ses tuyaux.
La facture est arrivée en juillet, glissée dans la boîte aux lettres avec une publicité de pizzeria. Thierry l'a ouverte debout dans l'entrée, avant même d'enlever ses chaussures. La consommation d'eau potable avait bien baissé, c'était écrit noir sur blanc. Mais le total, lui, n'avait diminué que de quelques euros. Il a relu deux fois, puis il s'est assis sur la marche de l'escalier. Ça ne colle pas, a-t-il dit tout haut, il y a forcément une erreur quelque part.
Sur la facture, une ligne avait retenu son attention sans qu'il comprenne vraiment pourquoi. À côté de la consommation relevée, figurait un volume estimé pour l'assainissement, plus élevé que l'eau facturée au compteur. Il a d'abord pensé à une coquille du logiciel, ou à un relevé mal saisi. Martine lui a conseillé de laisser tomber jusqu'à la rentrée. Soyons honnêtes, il n'a pas laissé tomber du tout, et il a mal dormi cette nuit-là.
Un coup de fil au service des eaux, puis un rendez-vous en mairie
Le lundi suivant, Thierry a appelé le service des eaux depuis sa pause, dans le parking de l'usine. Il a attendu longtemps, avec une musique d'attente qui sautait toutes les trente secondes. Une conseillère patiente a fini par décrocher et a repris son dossier ligne par ligne. Elle lui a demandé s'il avait installé un système de récupération d'eau de pluie. Il a répondu oui, fièrement, persuadé qu'elle allait le féliciter pour son geste écologique et économe.
La réponse l'a pris de court. La conseillère lui a expliqué qu'un signalement avait été fait, sans doute à partir des écarts de consommation. Elle lui a demandé s'il avait déclaré son installation en mairie. Thierry ne voyait pas de quoi elle parlait. Pour l'arrosage du jardin, jamais personne ne lui avait rien demandé. On connaît tous ça, ces petites démarches dont on ignore l'existence jusqu'au jour où elles vous rattrapent au téléphone.
Il a pris rendez-vous à la mairie d'Ingersheim, un jeudi en fin d'après-midi. Une employée l'a reçu dans un bureau qui sentait le café réchauffé et le papier chaud. Elle a sorti un formulaire et lui a posé des questions précises sur la cuve, les usages, le réseau intérieur. Thierry répondait, un peu tendu, comme à un examen. Je voulais juste économiser de l'eau, a-t-il fini par dire, je n'ai rien volé à personne.
« Je voulais juste économiser de l'eau, je n'ai rien volé à personne, je ne comprends pas ce qu'on me reproche. »
Ce n'était pas l'eau qu'on lui faisait payer, mais celle qui repart
L'employée a souri et lui a tout déroulé calmement. Quand on utilise l'eau de pluie à l'intérieur de la maison, pour les toilettes notamment, il faut le déclarer en mairie. Ce n'est pas une punition, a-t-elle précisé, c'est une obligation prévue par la réglementation. La raison tient en une image simple : l'eau de la chasse ne disparaît pas. Elle repart dans les canalisations, puis dans le réseau d'égout, jusqu'à la station d'épuration de l'agglomération.
Or le traitement de ces eaux usées se paie, à travers la redevance d'assainissement inscrite sur chaque facture. Habituellement, elle est calculée sur le volume d'eau potable consommé au compteur. Avec la cuve, une partie de l'eau rejetée échappait au compteur, sans échapper à l'égout. Le service avait donc appliqué une estimation, en attendant mieux. Thierry a compris d'un coup la ligne mystérieuse de sa facture. Il payait moins l'eau, mais toujours son passage dans les tuyaux de la ville.
Pour sortir de l'estimation, la mairie lui a parlé d'une solution précise : un compteur dédié sur le circuit d'eau de pluie. Ainsi, les volumes réellement envoyés vers les toilettes seraient mesurés, puis ajoutés au calcul de l'assainissement. Thierry a soupiré, puis il a ri un peu malgré lui. Donc ma pluie gratuite, elle a un prix quand même, a-t-il lâché. L'employée a hoché la tête : la pluie est gratuite, l'épuration ne l'est pas.
Un compteur de plus dans le garage, et des comptes refaits au crayon
Gérard est venu l'aider à poser le compteur un samedi matin, avec sa vieille caisse à outils. Le petit cadran bleu tourne désormais à côté de la pompe, dans le garage. Thierry a rempli la déclaration, l'a déposée en mairie, puis transmis le numéro du compteur au service des eaux. Quelques semaines plus tard, sa situation a été régularisée. Il n'a pas eu d'amende, mais il a dû accepter que l'économie espérée fonde nettement dans ses colonnes.
Sur le cahier à spirale, il a tout recalculé. L'eau potable économisée reste une vraie économie, et la ressource locale est moins sollicitée pendant les étés secs. Mais la part assainissement continue de courir sur chaque litre qui part à l'égout. Le retour sur investissement ne se compte plus en dix ans, plutôt en quinze ou vingt. Martine le taquine parfois devant les petits-enfants. Ton bassin de la reine, dit-elle, il coûte plus cher qu'une piscine gonflable.
Thierry ne regrette pourtant pas sa cuve, et il le dit sans détour aux voisins qui l'interrogent. Il arrose toujours le potager avec, et il en est fier pendant les arrêtés sécheresse. Ce qui le gêne, c'est d'avoir découvert les règles après coup, par une facture incompréhensible. Désormais, à ceux qui veulent l'imiter, il conseille de faire les choses dans l'ordre. D'abord la mairie, puis le service des eaux, ensuite seulement les tuyaux et la pompe dans le garage.
« Donc ma pluie gratuite, elle a un prix quand même, c'est le passage dans les tuyaux que je paie. »
- Déclarer en mairie toute utilisation intérieure d'eau de pluie, toilettes ou lave-linge, avant la mise en service.
- Prévenir aussi le service des eaux ou d'assainissement qui gère votre facture.
- Prévoir un compteur sur le circuit d'eau de pluie si les volumes rejetés à l'égout doivent être mesurés.
- Garder deux réseaux strictement séparés, sans aucune connexion entre eau de pluie et eau potable.
- Refaire son calcul d'économie en intégrant la redevance assainissement, qui reste due sur l'eau rejetée.
- Réserver l'eau de pluie au jardin si l'on veut éviter ces démarches et cette redevance supplémentaire.
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