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Il était sept heures moins dix, et le givre dessinait des fougères sur le pare-brise de la Clio grise. Dans la cour pavée, près de Besançon, Gérard grattait la vitre avec une vieille carte de fidélité, le souffle en nuage. Il s'est assis, a tourné la clé à moitié. Et là, sous le capot, un son fin et aigu est monté, puis s'est tu.
Une cour pavée, une Clio grise et trente ans d'habitudes
Gérard a soixante-sept ans et il habite la même maison depuis trente ans, à la sortie d'un village près de Besançon. Ancien technicien chez un fabricant de montres, il a gardé le goût des gestes précis et des horaires réguliers. Chaque matin, il part chercher le pain, puis il rejoint sa fille pour déposer ses deux petits-enfants à l'école. La Clio grise dort dans la cour, sous un vieux tilleul, à côté du tas de bois qu'il fend en octobre.
Sa femme, Monique, le taquine souvent sur sa ponctualité de pendule. Elle dit qu'on pourrait régler l'horloge de l'église sur le bruit de son moteur. Gérard en rit, mais c'est vrai : à sept heures moins cinq, la voiture tousse, chauffe une minute, puis s'éloigne sur le chemin gravillonné. Le soir, il rentre vers dix-huit heures, gare la Clio au même endroit, capot tourné vers le mur de la grange, où le vent du nord ne passe pas.
Le quartier est calme, quelques maisons, des jardins, des haies de thuyas et des chats qui vont d'une cour à l'autre. Il y a le tigré des voisins, une petite noire timide qui appartient à personne, et un gros roux que tout le monde appelle Pacha. Gérard les connaît de vue, sans plus. Il ne les nourrit pas, il ne les chasse pas non plus. Ils font partie du décor, comme le tilleul et le clocher qu'on aperçoit au loin.
Garer la voiture à l'abri du vent, une bonne idée
Quand novembre est arrivé avec ses premières gelées, Gérard a pris une décision qui lui semblait pleine de bon sens. Plutôt que de laisser la Clio au milieu de la cour, il l'a rapprochée encore du mur de la grange, presque collée. Le moteur, disait-il, souffre moins quand il est protégé du vent glacé qui descend du plateau. Il avait lu ça quelque part, ou un garagiste le lui avait dit, il ne savait plus très bien.
Il a aussi décidé de rentrer un peu plus tôt, vers dix-sept heures, pour éviter les routes verglacées à la tombée de la nuit. Le moteur restait donc chaud plus longtemps, dans ce recoin abrité où le froid mordait moins. Monique trouvait que c'était raisonnable. Avec l'âge, disait-elle, on n'a plus envie de jouer avec les plaques de glace. Et puis la batterie, déjà fatiguée, appréciait sans doute ces nuits un peu moins rudes.
Soyons honnêtes, à aucun moment Gérard n'a pensé aux chats. Pour lui, une voiture était une affaire de mécanique, d'huile et de pneus. Il vérifiait le niveau du liquide de refroidissement, la pression, l'état des essuie-glaces. Il avait même acheté une bâche pour le pare-brise. Tout était pensé pour que la Clio démarre au quart de tour par moins cinq degrés. Il ignorait qu'il venait de créer, sans le savoir, le coin le plus confortable de tout le quartier.
« J'ai entendu un chat, je te jure, il est quelque part là-dedans, sous le moteur. »
Des traces de pattes sur le capot, puis un silence
Le premier signe est apparu un mardi, sur le capot couvert d'une fine pellicule de givre. Gérard a remarqué de petites empreintes rondes, alignées, qui partaient du pare-chocs et s'arrêtaient près du pare-brise. Il a souri, pensant à Pacha, le gros roux qui aime se percher partout. Un chat qui marche sur une voiture, rien de plus banal. Il a gratté la vitre, démarré, et il est parti chercher sa baguette comme d'habitude.
Les jours suivants, il a trouvé des poils clairs coincés près de la grille d'aération, et une odeur légère, un peu musquée, en ouvrant la portière. Monique a parlé d'une fouine, parce qu'une voisine avait eu des câbles rongés l'hiver précédent. Gérard a haussé les épaules. Ça sent la cour, c'est tout, a-t-il répondu, en refermant la portière un peu trop fort. Il avait d'autres soucis, la chaudière à purger et les pneus neige à monter.
On connaît tous ça, ces petits détails qu'on enregistre sans vraiment les regarder. Une trace ici, une odeur là, un bruit qu'on attribue au vent. Le jeudi, en tournant la clé, Gérard a cru entendre un frottement bref dans le compartiment moteur, comme une branche contre la tôle. Le moteur a démarré normalement. Il a pensé à une courroie qui grince à cause du froid, et il s'est promis d'en parler au garagiste à la prochaine vidange.
Le miaulement du lundi et la clé qui reste à moitié
Le lundi suivant, il faisait moins six. Gérard a tourné la clé d'un cran, le tableau de bord s'est allumé, et c'est là qu'il l'a entendu. Un miaulement aigu, étouffé, qui venait de l'avant de la voiture. Il a retiré la main d'un coup, comme s'il s'était brûlé. Le silence est revenu. Il est resté assis, le cœur battant, à se demander s'il n'avait pas rêvé, ou si ce n'était pas la radio d'un voisin.
Il est sorti, a fait le tour de la Clio, s'est accroupi sur les pavés gelés pour regarder sous le moteur avec sa lampe de poche. Rien, seulement des ombres et la tache d'huile habituelle. Il a ouvert le capot, et n'a rien vu non plus entre le bloc et la batterie. Il a appelé Monique. J'ai entendu un chat, je te jure, il est quelque part là-dedans, a-t-il dit en montrant le moteur du doigt.
Monique a tendu l'oreille, puis elle a appelé doucement, comme on appelle un chat dans le jardin. Pas un bruit. Gérard a téléphoné à sa fille pour la prévenir qu'il serait en retard, puis au garage du village, qui ouvrait à huit heures. Le garagiste, Karim, a écouté en riant à moitié. Il lui a dit de ne surtout pas démarrer, et qu'il passerait dans dix minutes, parce que ce genre d'histoire, il en voyait chaque hiver.
« Ne démarre surtout pas, je passe dans dix minutes, ce genre d'histoire j'en vois tous les hivers. »
Lovée contre le bloc moteur, la petite noire du quartier
Karim est arrivé avec une baladeuse et une paire de gants épais. Il s'est allongé sur un carton, a éclairé l'arrière du bloc, près de la boîte de vitesses, là où la tôle forme un petit creux. Deux yeux verts ont brillé. Recroquevillée contre le carter encore tiède de la veille, la petite chatte noire sans maître était là, immobile, les oreilles plaquées. Elle avait passé la nuit dans la chaleur résiduelle du moteur, à l'abri du vent.
Il a fallu un quart d'heure et une soucoupe de lait apportée par Monique pour qu'elle consente à sortir. Elle a filé sous la haie de thuyas sans se retourner, apparemment indemne. Karim s'est relevé en époussetant son blouson. Il a expliqué que par temps froid, les chats cherchent les endroits chauds, et qu'un moteur coupé depuis quelques heures en est un parfait. Les traces, les poils, l'odeur, le frottement du jeudi, tout s'emboîtait d'un coup.
Moi, chaque hiver, j'en sors au moins deux ou trois de sous un capot, et ils n'ont pas toujours cette chance, a dit Karim. Gérard a pâli en repensant au frottement entendu quelques jours plus tôt. Ce n'était ni une courroie usée ni une fouine. C'était un animal qui avait sauté au dernier moment. En rapprochant sa voiture du mur et en rentrant plus tôt, il avait offert au quartier un abri parfait, sans jamais l'imaginer.
Trois coups sur le capot, un klaxon, puis le contact
Depuis ce lundi, Gérard a changé un geste, un seul, et il le fait avec la rigueur d'un horloger. Avant de s'asseoir, il frappe trois fois du plat de la main sur le capot, puis, installé au volant, il donne un coup de klaxon bref. Il attend quelques secondes avant de tourner la clé. Karim lui a assuré que cela suffit, dans la plupart des cas, à faire déguerpir un chat endormi contre le moteur.
La réparation qu'il a évitée, il préfère ne pas y penser. Karim lui a raconté des courroies arrachées, des ventilateurs tordus, plusieurs centaines d'euros de pièces, et surtout des animaux blessés qu'on retrouve trop tard. Au début, ça me paraissait ridicule de taper sur ma propre voiture, maintenant je ne pourrais plus m'en passer, dit Gérard. Le matin, les voisins entendent désormais ce petit rituel, et certains l'ont adopté à leur tour.
La petite noire, elle, revient parfois rôder dans la cour. Monique lui a installé une caisse en bois garnie d'une vieille couverture, contre le mur de la grange, à côté du tas de bûches. Gérard fait semblant de trouver ça excessif, mais c'est lui qui vérifie chaque soir que la couverture est sèche. Pour ceux qui garent leur voiture dehors cet hiver, voici les gestes qu'il recommande désormais à tous ceux qui l'écoutent au café.
« Moi, chaque hiver, j'en sors au moins deux ou trois de sous un capot. »
- Taper plusieurs fois du plat de la main sur le capot avant de monter en voiture.
- Donner un coup de klaxon bref et attendre quelques secondes avant de démarrer.
- Surveiller les traces de pattes, les poils ou une odeur inhabituelle près du moteur.
- Au moindre miaulement, couper le contact et ne pas redémarrer avant d'avoir vérifié.
- Si l'animal reste coincé, appeler un garagiste plutôt que de forcer à mains nues.
- Proposer aux chats du quartier un abri sec, une caisse avec une couverture par exemple.
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