Elle répond à chaque mail du bureau en moins d’une heure, même le soir : six mois plus tard, ses collègues lui en écrivent deux fois plus

Ne manquez aucune actuSuivez-nous sur Google News

Il était 21 h 40, et la lumière bleue du téléphone éclairait la nappe à carreaux. Claire avait posé sa fourchette à côté de l'assiette de gratin refroidi. Une vibration courte, puis une deuxième. Dans la cuisine, le lave-vaisselle lançait son cycle avec un grondement sourd, et Julien, en face d'elle, attendait la fin d'une phrase qu'elle ne finirait pas.

Une comptable fiable, une maison calme et un téléphone toujours près d'elle

Claire a trente-quatre ans et travaille depuis sept ans dans le service comptable d'une entreprise de matériel agricole, près d'Angers. Elle connaît chaque fournisseur par son prénom et chaque facture par son numéro. Le matin, elle arrive à huit heures, pose son thermos sur le bureau et ouvre sa messagerie avant même d'enlever son manteau. Ses collègues l'apprécient pour une raison simple : avec elle, les choses avancent. On lui demande un document, il arrive. Elle n'a jamais vu là un problème, plutôt une forme de fierté tranquille.

Le soir, elle rentre dans une petite maison avec jardin, à vingt minutes de route. Julien, son compagnon, est infirmier et fait souvent des horaires décalés. Leur fille, Lou, a six ans et réclame une histoire chaque soir avant de dormir. La vie est bien réglée, sans drame particulier. Il y a le marché du samedi, les courses du mercredi et les dîners chez ses parents un dimanche sur deux. Dans ce tableau ordinaire, un seul objet ne quitte jamais Claire : son téléphone professionnel, qu'elle garde dans la poche arrière de son jean.

Elle l'a reçu il y a deux ans, au moment d'une réorganisation du service. On lui avait dit que ce serait pratique pour les urgences, rien de plus. Au début, elle le laissait dans son sac en rentrant. Puis elle a pris l'habitude de jeter un œil, juste pour voir, pendant que les pâtes cuisaient. Rien de grave, quelques messages à peine. Elle répondait vite, parce que c'était facile et que cela lui évitait d'y repenser. Elle avait le sentiment de garder la main, de ne rien laisser traîner pour le lendemain matin.

Elle décide de répondre en moins d'une heure, pour soulager l'équipe

Tout a vraiment commencé au printemps, quand une collègue est partie en congé maternité sans être remplacée. Le service est passé de cinq à quatre personnes, avec la même quantité de dossiers à traiter. Claire a senti la tension monter dans le bureau, les soupirs devant les écrans, les cafés pris debout. Alors elle s'est fixé une règle personnelle, sans en parler à personne : aucun mail ne resterait sans réponse plus d'une heure. Pour elle, c'était une manière concrète d'aider les autres et de tenir la barque à flot.

Elle s'y est tenue avec une discipline étonnante. Au bureau, elle gardait la messagerie ouverte dans un coin de l'écran, et chaque petite enveloppe qui apparaissait la faisait basculer. Le soir, elle répondait depuis le canapé, depuis la salle de bains, parfois depuis le parking de l'école. Elle disait à Julien que ça prenait deux minutes, et c'était vrai, message par message. Mis bout à bout, ces deux minutes finissaient par grignoter une bonne partie de la soirée, mais elle ne faisait jamais le calcul.

Les retours ont été immédiats, et franchement agréables. Son responsable l'a remerciée devant tout le monde lors d'une réunion d'équipe. Un commercial lui a apporté des chocolats pour un devoir rendu un vendredi à 19 heures. Elle se sentait utile, indispensable même, et cette sensation avait quelque chose de rassurant. Je me disais que si je répondais vite, personne ne serait bloqué à cause de moi, raconte-t-elle aujourd'hui. Elle pensait aussi, au fond, que cette réactivité finirait par alléger le travail de tout le monde, elle comprise.

« Je me disais que si je répondais vite, personne ne serait bloqué à cause de moi. »

Un soir de septembre, un message arrive pour une question évidente

Le premier signal est arrivé un mardi de septembre, vers 22 heures. Un collègue du service achats, Mathieu, lui demandait le code d'un fournisseur. Ce code figurait dans le logiciel commun, accessible à tous en trois clics. Claire a répondu, évidemment, mais elle est restée un moment le pouce suspendu au-dessus de l'écran. Pourquoi lui écrire à elle, à cette heure-là, pour une information qu'il pouvait trouver seul ? Elle a mis ça sur le compte de la fatigue de Mathieu et elle a éteint la lampe.

Les semaines suivantes, d'autres messages du même genre sont arrivés. Une question sur un formulaire, une demande de copie, un simple oui ou non sur une date. Des choses que n'importe qui dans le service aurait pu traiter. Claire remarquait parfois qu'elle était seule destinataire, alors que deux autres collègues avaient exactement les mêmes compétences. Elle a haussé les épaules. Soyons honnêtes, on préfère tous croire qu'on est sollicité parce qu'on est compétent, pas parce qu'on est disponible. Elle a donc continué comme avant, sans rien changer.

C'est Julien qui a mis le doigt sur quelque chose, un dimanche matin, autour du café. Il a vu le téléphone vibrer trois fois pendant qu'elle beurrait une tartine pour Lou. Tu as remarqué que ça sonne plus qu'avant ? a-t-il demandé, sans reproche, presque amusé. Claire a ri et répondu que c'était la rentrée, que tout le monde était débordé. Mais la phrase est restée dans un coin de sa tête. Le lundi suivant, en ouvrant sa messagerie, elle a compté les messages non lus, juste pour vérifier.

Elle accélère encore, et la boîte de réception se remplit plus vite

Sa première réaction a été de travailler plus vite. Elle s'est mise à préparer des réponses types, à traiter les messages dans le train de ses pauses, à arriver un quart d'heure plus tôt. Elle s'imaginait qu'en vidant la boîte plus rapidement, elle reprendrait de l'avance. Le résultat a été l'inverse. Plus elle répondait vite, plus les messages arrivaient vite. Certains collègues lui écrivaient désormais avant même d'avoir cherché eux-mêmes. Elle avait l'impression de vider une baignoire avec le robinet grand ouvert.

Elle a fini par en parler à sa sœur, Anaïs, qui travaille dans les ressources humaines d'une mutuelle. Au téléphone, Anaïs l'a écoutée longtemps sans l'interrompre, puis elle lui a demandé une chose très simple. Combien de mails tu reçois, comparé aux autres de ton service ? Claire n'en savait rien. Elle a pensé que la question était un peu absurde, que tout le monde devait en recevoir autant. Mais elle a promis de regarder. Elle a raccroché avec une vague gêne, comme quand on sent qu'on a évité une évidence.

Elle a aussi tenté d'en parler à son responsable, un matin, entre deux portes. Il l'a écoutée d'une oreille, le regard sur sa tablette, puis il a souri. Tu es tellement efficace, c'est normal qu'on pense à toi en premier. La phrase se voulait gentille, et elle l'était sans doute. Pourtant, Claire est retournée à son bureau avec la gorge serrée. Ce soir-là, elle a laissé son téléphone sur la console de l'entrée pendant une heure entière. À 21 heures, elle a trouvé sept messages en attente, dont deux relances.

« Tu as remarqué que ça sonne plus qu'avant, ce téléphone, même le dimanche matin ? »

Les chiffres de sa messagerie racontent une autre histoire que la sienne

Le samedi suivant, pendant que Lou dessinait à la table de la cuisine, Claire a ouvert l'ordinateur et fait le compte. Elle a trié les mails reçus depuis le printemps, mois par mois. Puis, avec l'accord de deux collègues complices, elle a comparé avec leurs propres boîtes sur la même période. Le constat était net. Six mois après sa règle de l'heure, elle recevait à peu près deux fois plus de messages internes que les autres. Ce n'était ni une question de poste ni une décision de son chef.

Elle a mis un moment à comprendre ce qui s'était passé. Personne n'avait décidé de la surcharger. Simplement, chaque réponse rapide avait appris quelque chose à ses collègues : pour obtenir une information vite, il fallait passer par elle. Elle était devenue le chemin le plus court, celui qu'on prend sans réfléchir, comme on se gare toujours à la même place. Sa disponibilité avait créé une habitude chez les autres. Plus elle répondait vite, plus elle confirmait que c'était la bonne porte où frapper.

Anaïs, quand Claire l'a rappelée, n'a pas semblé surprise. Elle lui a expliqué qu'elle voyait souvent ce phénomène dans les équipes, chez les personnes les plus serviables. Les autres ne sont pas de mauvaise foi, ils suivent juste ce qui marche, a-t-elle dit. Claire a ressenti un mélange étrange de soulagement et d'agacement contre elle-même. Soulagement, parce qu'il y avait une explication. Agacement, parce qu'elle avait elle-même construit le piège, message après message, en croyant aider. Le problème n'était pas son efficacité, mais le signal qu'elle envoyait.

Des plages de réponse fixes, et une boîte qui redevient respirable

Elle a changé de méthode dès le lundi suivant. Désormais, elle consulte ses mails à trois moments précis : neuf heures, treize heures trente et seize heures trente. Entre ces créneaux, la messagerie reste fermée et les notifications sont coupées. Le téléphone professionnel dort dans un tiroir de l'entrée à partir de dix-huit heures trente. Elle a ajouté une ligne sous sa signature indiquant ses horaires de réponse. La première semaine a été inconfortable, presque angoissante, comme si elle trahissait quelqu'un. Puis, peu à peu, le flux a commencé à baisser.

Au bout de deux mois, elle a refait le compte. Le nombre de messages reçus avait nettement diminué et se rapprochait de celui de ses collègues. Les questions simples trouvaient leur réponse ailleurs, dans le logiciel ou auprès d'un voisin de bureau. Elle a aussi découvert que son entreprise, comme toutes celles de plus de cinquante salariés en France, devait prévoir des règles sur le droit à la déconnexion, inscrit dans le Code du travail depuis 2017. Elle a demandé à les lire. Un accord existait bien, rangé dans l'intranet, que personne ne consultait.

Aujourd'hui, le gratin ne refroidit plus sur la nappe à carreaux. Lou a retrouvé ses histoires du soir sans interruption, et Julien plaisante sur le tiroir de l'entrée. Je ne suis pas moins efficace, je suis juste moins joignable, résume Claire. Pour ceux qui se reconnaissent, quelques repères simples peuvent aider. Regarder combien de messages on reçoit par rapport aux autres. Choisir des créneaux de réponse et les annoncer. Couper les notifications le soir. Et demander à voir l'accord ou la charte de déconnexion de son entreprise.

« Les autres ne sont pas de mauvaise foi, ils suivent juste ce qui marche le mieux pour eux. »

  • Comparer le nombre de mails reçus avec celui de collègues au même poste sur quelques mois.
  • Fixer deux ou trois créneaux de lecture par jour et fermer la messagerie entre eux.
  • Indiquer ses horaires de réponse dans sa signature pour installer de nouvelles habitudes.
  • Couper les notifications professionnelles le soir et le week-end, téléphone rangé hors de vue.
  • Demander l'accord ou la charte sur le droit à la déconnexion, obligatoire dans les entreprises de plus de cinquante salariés.
  • Orienter les questions simples vers les outils partagés plutôt que d'y répondre soi-même.

Suivi de l'histoire

Partager :WhatsAppFacebookX
Emilie Morlaes
Emilie Morlaes

Émilie Morlaes a toujours été passionnée par l'écologie et par une façon de vivre plus simple : produits sans chimie, bio, fait maison, consommation raisonnée. Ancienne gérante d'un salon de coiffure à La Grande-Motte, elle suit de près tout ce qui touche à l'environnement, à l'alimentation et aux produits du quotidien, et partage ici ce qui change concrètement pour vous.

Articles: 254