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Sept heures du soir, fin septembre, et la lumière dorée traînait encore sur les tomates qui finissaient de mûrir. Claire posa le plat de courgettes sur la table de la terrasse, tira sa chaise, et entendit ce petit sifflement aigu près de son oreille. Elle frappa sa cheville sans regarder. Puis son mollet. Puis son bras, où une tache noire et blanche venait de se poser.
Un potager devenu la fierté d'une maison de lotissement tranquille
Claire a cinquante-quatre ans et travaille comme secrétaire médicale dans une petite ville de la Drôme. Avec Julien, son mari, elle habite depuis douze ans une maison de lotissement, avec un jardin de quatre cents mètres carrés. Pendant longtemps, ce jardin n'était qu'une pelouse un peu jaune, tondue le samedi matin par habitude. Puis il y a eu les confinements, le temps libre, l'envie de faire pousser quelque chose. Elle a retourné un coin de terre au fond, près de la haie de lauriers, et planté ses premières salades.
Quatre ans plus tard, le potager occupe presque un tiers du terrain. Il y a des tomates anciennes, des courgettes, des haricots grimpants, du basilic en quantité déraisonnable. Claire passe ses soirées d'été un arrosoir à la main, un podcast dans les oreilles, et elle en parle avec la fierté tranquille de ceux qui ont appris seuls. Julien, lui, s'occupe surtout de manger. Il dit en riant qu'il a épousé une maraîchère sans le savoir, et que ses collègues jalousent ses boîtes à déjeuner.
La terrasse en bois, refaite trois ans plus tôt, est devenue leur pièce principale de mai à octobre. Ils y dînent presque tous les soirs, y lisent le dimanche, y reçoivent les amis. Leur fille Manon, partie étudier à Lyon, y revient avec plaisir pendant les vacances. C'est le genre d'endroit où l'on se sent chez soi sans avoir à y penser. Personne, dans la maison, n'aurait imaginé qu'il puisse devenir un lieu qu'on fuit dès le coucher du soleil.
Une cuve de trois cents litres achetée pour bien faire
L'idée est venue l'été précédent, pendant la sécheresse. La préfecture avait imposé des restrictions d'arrosage, et Claire avait regardé ses tomates griller sans pouvoir rien faire. Elle s'était juré de ne plus revivre ça. En mars, elle a donc acheté un récupérateur d'eau de pluie de trois cents litres dans une jardinerie, un modèle vert foncé en plastique, censé imiter un tonneau. Julien l'a installé sous la descente de gouttière, au coin de la terrasse, sur deux parpaings pour gagner un peu de hauteur.
Le couvercle, Claire l'a retiré dès la deuxième semaine. Il était lourd, mal ajusté, et il fallait le soulever chaque fois qu'elle voulait plonger l'arrosoir. Le robinet du bas débitait trop lentement à son goût. Alors elle a posé le couvercle contre le mur du garage, en se disant qu'elle le remettrait à l'automne. Soyons honnêtes, on connaît tous ce genre de promesse faite à soi-même, celle qu'on oublie dès le lendemain matin sans aucune mauvaise conscience.
Le printemps a été pluvieux, la cuve s'est remplie vite, et Claire était ravie. Elle arrosait gratuitement, avec une eau tiède que ses plants semblaient préférer. Elle en a même parlé à sa voisine, Monique, qui envisageait d'en acheter une à son tour. C'est tellement simple, je ne comprends pas pourquoi je ne l'ai pas fait avant, lui avait-elle dit par-dessus la clôture. À ce moment-là, la cuve ouverte n'était qu'un détail pratique, une petite facilité qu'elle s'accordait sans y réfléchir davantage.
« C'est tellement simple, je ne comprends pas pourquoi je ne l'ai pas fait avant. »
Quelques piqûres en juillet, mises sur le compte de la chaleur
Les premières piqûres sont arrivées début juillet. Rien d'alarmant, quelques boutons sur les chevilles après le dîner, des démangeaisons qui passaient avec un peu de crème. Claire a pensé à la canicule, aux orages, à l'été simplement. Tout le monde se fait piquer en été, se disait-elle en grattant. Julien remarquait que ces moustiques-là piquaient en plein jour, ce qui l'étonnait un peu, mais il n'en a pas fait une histoire. Ils ont acheté une bougie à la citronnelle et continué à dîner dehors.
Un après-midi d'août, en plongeant l'arrosoir dans la cuve, Claire a vu de minuscules choses qui se tortillaient à la surface. Des sortes de virgules noires, qui plongeaient vers le fond dès que l'eau bougeait. Elle a trouvé ça curieux, presque amusant. Elle a pensé à des larves d'insectes quelconques, peut-être des moucherons, rien qui puisse avoir un rapport avec ses chevilles. Elle a arrosé ses tomates avec cette eau, puis elle est retournée à sa lecture sur la terrasse, sans y repenser.
Ce qui ne collait pas, pourtant, c'était l'heure. Les moustiques ne venaient plus seulement le soir. Ils étaient là au petit-déjeuner, à l'heure de la sieste, quand Claire étendait le linge. Ils restaient bas, autour des jambes, silencieux et obstinés. Manon, rentrée pour une semaine, a fini par lâcher, agacée, que c'était quand même dingue, qu'on ne pouvait plus s'asseoir dix minutes dans ce jardin. Claire a haussé les épaules. Elle pensait que la fin de l'été réglerait le problème toute seule.
Bougies, répulsifs, voisin soupçonné : rien ne marche
Mais septembre n'a rien réglé, au contraire. À la fin du mois, la terrasse était devenue invivable. Le soir de ce dîner aux courgettes, Claire a compté onze piqûres sur une seule jambe. Ils ont rentré les assiettes au bout de dix minutes, en silence. Julien a acheté une raquette électrique, puis un diffuseur branché sur une prise extérieure, puis des bracelets répulsifs qui sentaient fort la citronnelle. Les moustiques reculaient un instant, puis revenaient, aussi nombreux, aussi patients qu'avant chaque tentative.
Claire a commencé à chercher un coupable ailleurs. Il y avait la piscine hors-sol de la famille d'en face, qu'on ne voyait plus beaucoup utilisée. Il y avait aussi le petit bassin du parc communal, à huit cents mètres de là, entouré de roseaux. Elle a même écrit un message à la mairie pour signaler une prolifération dans le quartier. Je pensais vraiment que ça venait de l'extérieur, que nous étions des victimes, raconte-t-elle aujourd'hui avec un petit rire un peu gêné.
Elle a fini par sonner chez Monique, sa voisine, pour lui demander si elle aussi était envahie. Monique a réfléchi un moment avant de répondre. Elle se faisait piquer, oui, de temps en temps, mais rien de comparable. Elle avait même renoncé à acheter son récupérateur, faute de place. Claire est rentrée chez elle troublée. Comment deux jardins séparés par une simple clôture pouvaient-ils vivre deux étés aussi différents. La question l'a tenue éveillée une partie de la nuit, à écouter le sifflement contre la moustiquaire.
« Je pensais vraiment que ça venait de l'extérieur, que nous étions des victimes. »
Ce n'était pas le quartier, c'était l'eau dormant au coin
La réponse est venue d'une conversation de salle d'attente. Une patiente du cabinet, employée d'une agence de démoustication, a vu les jambes de Claire et lui a posé une seule question : avez-vous de l'eau stagnante chez vous. Claire a pensé aux soucoupes des pots, puis, d'un coup, à la cuve. Aux petites virgules noires qui plongeaient au fond. La femme a hoché la tête. Ce sont des larves, lui a-t-elle expliqué, et le moustique tigre adore ce genre de réservoir tranquille.
Elle lui a appris ce que Claire ignorait totalement. Le moustique tigre vole rarement à plus de cent cinquante mètres de l'endroit où il est né. Il ne traverse pas le quartier, il reste autour de son eau. Si une maison est envahie, les moustiques viennent presque toujours de chez elle ou de chez le voisin immédiat. Le bassin du parc, la piscine d'en face, la mairie : rien de tout cela n'était en cause. La source se trouvait à dix mètres de sa chaise de terrasse.
Le soir même, Claire est allée regarder la cuve avec une lampe de poche. L'eau grouillait. Des dizaines de larves montaient respirer à la surface, d'autres, plus épaisses, flottaient presque immobiles, prêtes à éclore. J'ai eu l'impression d'avoir élevé moi-même tous ces moustiques, avec beaucoup de soin, a-t-elle dit à Julien en rentrant. Elle avait offert tout l'été une nurserie parfaite, ombragée, tiède, renouvelée à chaque orage. Ses propres efforts écologiques avaient nourri le problème qu'elle reprochait aux autres.
Un couvercle remis en place, et la terrasse retrouvée
La solution a coûté moins cher que la raquette électrique. Claire a vidé la cuve sur le compost, frotté les parois, puis Julien a tendu une moustiquaire fine sous le couvercle retrouvé contre le garage, fixée avec un gros élastique. L'eau de la gouttière passe, les femelles ne peuvent plus pondre. Le cycle du moustique tigre dure environ une semaine, de l'œuf à l'adulte. Couper l'accès à l'eau suffit donc à arrêter la production en quelques jours, sans aucun produit chimique.
Il a fallu deux semaines, le temps que les derniers adultes meurent, pour que la terrasse redevienne habitable. Début octobre, Claire et Julien ont dîné dehors un soir encore doux, sans bougie ni bracelet. Elle a fait le tour du jardin et trouvé d'autres petits pièges : un arrosoir oublié plein d'eau, une bâche creusée sur le tas de bois, des soucoupes sous les jardinières. Je ne supprime pas ma cuve, je la ferme, c'est tout, répète-t-elle à ceux qui lui demandent.
Monique a finalement acheté son récupérateur, avec un couvercle vissé, et Claire lui a offert un rouleau de moustiquaire. Au printemps prochain, elle compte aussi parler aux autres voisins de la rue, puisque cent cinquante mètres, c'est à peu près la longueur du lotissement. Un seul seau oublié suffit à gâcher l'été de trois maisons. Elle ne regrette pas sa cuve pour autant : ses tomates n'ont jamais manqué d'eau. Elle a simplement appris que l'eau qu'on garde doit être une eau qu'on ferme.
« J'ai eu l'impression d'avoir élevé moi-même tous ces moustiques, avec beaucoup de soin. »
- Fermer le récupérateur d'eau avec un couvercle ajusté ou une moustiquaire fine bien tendue.
- Vider chaque semaine soucoupes, arrosoirs, seaux et jouets qui retiennent l'eau.
- Retendre les bâches et dégager les gouttières où l'eau stagne.
- Regarder la surface de l'eau : de petites virgules noires mobiles sont des larves.
- Se souvenir qu'un cycle dure environ une semaine : agir vite coupe la reproduction.
- En parler aux voisins proches, dans un rayon d'environ 150 mètres.
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