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Il est sept heures dix, et la bouilloire siffle dans la petite cuisine de la Croix-Rousse. Simone pousse la porte-fenêtre, un sachet de pain rassis à la main, et le roucoulement commence avant même qu'elle ait posé un pied dehors. Elle émiette la croûte au-dessus de la jardinière vide. Sur la rambarde, six pigeons gris attendent, serrés les uns contre les autres.
Sept heures, un balcon, et six pigeons qui connaissent l'horaire
Simone a 74 ans et habite ce troisième étage de la montée de la Grande-Côte depuis plus de quarante ans. Elle y a élevé deux fils, cousu des robes de mariée pour la moitié du quartier, puis enterré son mari, Robert, un hiver où il faisait très froid. Le balcon donne sur une cour intérieure pavée, bordée de façades ocre. Le matin, la lumière arrive de biais, en tranches dorées, et Simone aime la regarder glisser sur les volets d'en face.
Les pigeons sont arrivés après la mort de Robert, presque par hasard. Un jour, elle a secoué une nappe pleine de miettes, et deux oiseaux se sont posés sur la rambarde. Le lendemain, ils étaient trois. Elle a commencé à garder les restes de baguette dans un sac en tissu accroché à la poignée du placard. Au bout d'un mois, elle leur donnait des noms, ce qu'elle n'avouait à personne, pas même à son fils aîné, Thierry, qui l'appelle chaque dimanche soir.
Il y avait Moustache, un mâle au cou vert irisé, toujours le premier. Il y avait la Boiteuse, qui sautillait sur une patte abîmée. Les autres changeaient, mais la routine, elle, ne bougeait pas. Sept heures, la bouilloire, la porte-fenêtre, le pain émietté. Simone parlait aux oiseaux à mi-voix, comme on parle à un chat. Je ne fais de mal à personne, disait-elle à sa voisine de palier, Odette, quand celle-ci haussait un sourcil en la croisant avec son sac de croûtons.
Le pain rassis, une bonne raison de ne rien jeter
Pour Simone, nourrir les pigeons n'était pas une lubie, c'était une façon de ne pas gaspiller. Elle a grandi dans une ferme de l'Ain où l'on ne jetait jamais une miette, où le pain dur finissait dans la soupe ou chez les poules. Jeter une demi-baguette à la poubelle lui serrait le cœur. Donner le pain aux oiseaux, c'était boucler la boucle, rendre quelque chose au vivant. Elle y voyait même un petit geste écologique, au milieu d'une ville de béton et de voitures.
Avec les années, la ration a grossi. Elle a ajouté des graines achetées au marché de la Croix-Rousse, un mélange pour volailles que le marchand lui vendait au kilo. Puis du riz cuit, les jours où il en restait. Soyons honnêtes, on connaît tous quelqu'un qui finit par cuisiner pour les bêtes du quartier. Le matin, ce n'étaient plus six pigeons, mais parfois quinze, qui se disputaient la rambarde et débordaient sur le rebord du voisin du dessous, en battant des ailes.
Simone voyait bien qu'ils étaient plus nombreux, et cela lui faisait plaisir. Elle se disait que l'hiver était dur pour eux, que les villes ne leur laissaient plus grand-chose. Ils ont faim comme tout le monde, ces bêtes, expliquait-elle à Thierry au téléphone. Son fils riait, lui demandait de ne pas transformer l'appartement en volière. Elle balayait les plumes et les fientes chaque après-midi avec une vieille balayette, persuadée que, tant que son balcon restait propre, personne n'avait à s'en plaindre.
« Je ne fais de mal à personne, je leur donne juste ce qui reste de la baguette, c'est tout. »
Un store taché, un mot froissé, et une remarque dans l'escalier
Le premier signe est venu d'en bas, au deuxième étage. Karim, un infirmier de nuit qui rentre vers six heures et dort jusqu'à midi, a fait installer au printemps un store banne rayé bleu et blanc. Trois semaines plus tard, la toile était constellée de taches blanchâtres. Un matin, Simone a entendu une fenêtre claquer sous elle, puis une voix d'homme agacée, étouffée par le battement des ailes. Elle a cru à une dispute de couple et a refermé sa porte-fenêtre sans y penser davantage.
Quelques jours après, un papier plié en quatre attendait sur son paillasson. Écrit au stylo bille, il disait simplement : merci de ne plus nourrir les pigeons, ils salissent tout et m'empêchent de dormir. Pas de signature. Simone l'a lu debout dans l'entrée, ses lunettes au bout du nez. Elle s'est sentie vexée plus qu'inquiète. Elle a froissé le papier, l'a jeté dans le seau à épluchures, et le lendemain matin, elle a émietté le pain comme d'habitude, un peu plus vite peut-être.
Dans l'escalier, Odette lui a glissé que plusieurs voisins se plaignaient. Il paraît qu'il y a des rats dans la cour, maintenant, a-t-elle murmuré en tenant la rampe. Simone a haussé les épaules. Des rats, il y en a toujours eu à Lyon, a-t-elle répondu, et ce n'était pas la faute de quelques croûtons. Elle n'a pas remarqué que les graines tombées dans la cour, entre les pavés, formaient chaque soir un petit tapis que personne ne ramassait, et qui attirait autre chose que des oiseaux.
Une enveloppe du syndic glissée sous la porte un mardi
Le mardi suivant, en rentrant du marché, Simone a trouvé une enveloppe blanche à en-tête du cabinet qui gère la copropriété. Le courrier était poli mais sec. Il rappelait que des nuisances liées au nourrissage des pigeons avaient été signalées par plusieurs occupants, et qu'elles exposaient leur auteur à une contravention pouvant aller jusqu'à 450 euros. Simone a relu la phrase trois fois. Elle s'est assise sur la chaise de l'entrée, le cabas encore à la main, les poireaux dépassant du filet.
Sa première pensée a été que le syndic exagérait pour lui faire peur. Elle a appelé le cabinet, a attendu douze minutes en musique, puis est tombée sur une jeune femme qui lui a expliqué ne pas connaître le dossier en détail. On ne fait que transmettre, madame, a dit la voix, pressée. Simone a demandé qui avait porté plainte. On ne pouvait pas le lui dire. Elle a raccroché avec la sensation désagréable d'être accusée sans savoir de quoi, ni par qui, exactement.
Le soir, elle a appelé Thierry, ce qui n'était pas dans ses habitudes un mardi. Son fils a d'abord cru à un problème de santé, puis il a écouté en silence. Il a cherché sur son ordinateur pendant qu'elle parlait. Maman, ce n'est pas le règlement de copropriété, c'est plus large que ça, a-t-il fini par dire. Simone a protesté qu'elle était chez elle, sur son propre balcon, qu'on n'allait pas lui dicter ce qu'elle faisait de son pain. Thierry a promis de vérifier.
« Maman, ce n'est pas le règlement de copropriété, c'est plus large que ça, c'est une règle sanitaire. »
Ce n'était ni le syndic ni le voisin, mais un règlement sanitaire
Le samedi, Thierry est venu déjeuner avec des feuilles imprimées. Il les a posées à côté de la cocotte. Ce qui interdit de nourrir les pigeons, a-t-il expliqué, ce n'est ni le syndic ni Karim, c'est le règlement sanitaire départemental. Chaque département en a un, et celui du Rhône, comme beaucoup d'autres, interdit de jeter ou de déposer de la nourriture pour attirer les animaux errants, pigeons compris. La règle vaut sur la voie publique, mais aussi dans les cours et sur les balcons.
Simone a reposé sa fourchette. Sur un balcon privé, a précisé son fils, c'est l'idée de gêne qui compte : quand le nourrissage provoque des salissures chez les voisins, attire des rongeurs ou crée un risque pour la salubrité de l'immeuble. Le store de Karim, les rats de la cour, les plaintes dans l'escalier, tout cela entrait dans le cadre. Le syndic n'avait rien inventé. Il avait seulement relayé une règle qui existait bien avant le premier pigeon de Simone, et qu'elle ignorait complètement.
Quant aux 450 euros, ce n'était pas une menace en l'air. L'infraction au règlement sanitaire départemental relève d'une contravention de troisième classe, dont l'amende peut atteindre ce montant si l'affaire va jusqu'au bout. Je croyais leur rendre service, à ces oiseaux, a soufflé Simone en regardant la rambarde vide. Thierry lui a lu un dernier passage : le pain, en plus, ne leur vaut rien, et les concentrations de pigeons favorisent les maladies entre eux. Elle n'a rien répondu pendant un long moment, les mains croisées.
Le sac de pain reste au placard, et la cour change
Le lundi, Simone a frappé chez Karim. Il a ouvert en tee-shirt, les yeux encore gonflés de sommeil. Elle s'est excusée pour le store, a proposé de participer au nettoyage. Il a refusé l'argent mais accepté un gâteau aux pommes. Il lui a raconté les réveils à dix heures, quand les ailes frappaient sa vitre, et l'odeur, l'été. Simone ne s'en était jamais doutée. Depuis, il n'y a pas eu d'autre courrier, et le syndic a classé l'affaire après une simple lettre de sa part.
La première semaine a été la plus difficile. À sept heures, les pigeons revenaient, se posaient sur la rambarde, attendaient. Simone restait derrière la vitre, la tasse à la main, à les regarder repartir. Moustache a tenu cinq jours, puis il n'est plus revenu. Le pain rassis, elle le transforme désormais en chapelure ou en pain perdu pour ses petits-enfants. Elle a planté du thym et de la lavande dans la jardinière, pour les abeilles, et ça, a-t-elle vérifié, personne ne pourra le lui reprocher.
Elle en parle maintenant avec un sourire un peu triste. À la boulangerie, elle a prévenu deux dames du quartier qui faisaient comme elle, sans savoir. Elle leur répète ce que lui a appris Thierry : avant de nourrir une bête qui n'est pas à soi, il faut regarder ce que ça provoque autour. Dans la cour, les rats ont disparu après le passage du dératiseur, et les pavés sont redevenus gris. Je les aimais bien, mes pigeons, mais je ne veux pas qu'on me prenne pour la sorcière de l'immeuble, dit-elle.
« Je croyais leur rendre service, à ces oiseaux, et en fait j'empêchais mon voisin de dormir. »
- Le règlement sanitaire départemental interdit de nourrir les animaux errants, pigeons compris, quand cela crée une gêne.
- La règle s'applique sur la voie publique, mais aussi dans les cours, jardins et balcons privés.
- Salissures chez les voisins, bruit, rongeurs attirés : ce sont les gênes le plus souvent signalées.
- L'infraction est une contravention de troisième classe, jusqu'à 450 euros d'amende.
- Le pain rassis peut finir en chapelure, en pain perdu ou au compost plutôt que sur la rambarde.
- En cas de courrier du syndic, mieux vaut en parler directement avec les voisins concernés.
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