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Samedi, sept heures et demie, la rosée brillait encore sur la pelouse de Gérard, à la sortie de Saint-Yrieix, près d'Angoulême. La tondeuse a toussé deux fois avant de démarrer, puis le bac s'est rempli d'une herbe épaisse, presque bleue, qui sentait le concombre. Il l'a portée à pleins bras jusqu'au potager, l'a posée au pied des tomates, et il a souri.
Un jardin charentais tenu depuis vingt ans avec patience
Gérard a soixante-quatre ans et il a été facteur pendant presque toute sa vie, dans les villages autour d'Angoulême. Depuis sa retraite, son potager est devenu son bureau, son club et sa salle de sport à la fois. Il occupe le fond du terrain, derrière le cabanon en bois qu'il a monté lui-même avec son beau-frère. Il y a là six rangs de tomates, des courgettes, des haricots verts, quelques poireaux et une bordure de capucines que sa femme Martine réclame chaque printemps.
Le matin, il fait toujours le même tour, une tasse de café à la main, en regardant les feuilles une par une. Il connaît les coins qui sèchent trop vite, ceux où l'eau stagne après un orage, et le pied de tomate qui donne toujours en premier. Martine dit en riant qu'il parle plus à ses courgettes qu'à elle. Lui répond que les courgettes, au moins, ne discutent jamais ses choix d'arrosage ni l'heure du déjeuner.
Depuis quelques étés pourtant, la Charente sèche plus tôt et plus fort qu'avant. Les restrictions d'eau tombent dès juin, et le récupérateur de pluie se vide en dix jours. Gérard a vu les feuilles de ses haricots se recroqueviller sous le soleil de l'après-midi, la terre se fendre en plaques dures comme du carrelage. Il s'est mis à lire des revues de jardinage au naturel, à écouter les conseils des voisins, avec une idée simple en tête : garder l'humidité dans le sol.
La pelouse tondue devient soudain la solution idéale
C'est au marché de La Couronne, un dimanche, que l'idée lui est venue pour de bon. Un maraîcher bio expliquait à une cliente qu'il ne laissait jamais un sol nu, qu'il le couvrait toujours de paille ou de feuilles. Gérard n'avait pas de paille, et les ballots coûtaient cher à la jardinerie. Mais il avait mille mètres carrés de pelouse qu'il tondait chaque semaine, et un tas de tonte qui pourrissait dans un coin depuis des années sans servir à rien.
Il a fait le calcul en rentrant, assis sur le muret, et tout paraissait logique. L'herbe était gratuite, abondante, naturelle, sans aucun produit chimique puisqu'il n'en mettait plus depuis longtemps. Elle allait protéger la terre du soleil, nourrir le sol en se décomposant, et lui éviterait d'arroser tous les soirs. Il a dit à Martine que c'était du compost qui se faisait tout seul, directement là où il fallait. Elle a haussé les épaules, mais elle trouvait l'idée plutôt maline.
Le samedi suivant, il a donc tondu tôt, et il a vidé le bac directement dans le potager, sans attendre. Il a voulu bien faire, alors il a mis une couche généreuse, une bonne dizaine de centimètres, en tassant un peu avec le dos du râteau. Plus c'est épais, moins ça sèche, s'est-il dit en essuyant ses mains sur son pantalon. Il a recommencé la semaine suivante, puis encore la suivante, ajoutant chaque fois l'herbe verte du matin sur la précédente.
« Plus c'est épais, moins ça sèche, je me disais, alors j'en ai mis une dizaine de centimètres d'un coup. »
Une odeur aigre monte du potager les jours de chaleur
Les premiers jours, tout semblait parfait, et il en était assez fier. Le sol restait frais sous la couche verte, il n'avait presque plus besoin de sortir l'arrosoir le soir. Les voisins, en passant devant la clôture, lui demandaient ce qu'il mettait là-dessus. Il expliquait avec plaisir, en montrant la terre humide quand il soulevait un coin. Soyons honnêtes, il aimait bien jouer un peu le jardinier avisé devant Jacques, le voisin d'en face qui achetait tout en jardinerie.
Puis un après-midi de forte chaleur, Martine est revenue de l'étendoir en fronçant le nez. Ça sent le vieux foin mouillé, ou l'ensilage, je ne sais pas, a-t-elle dit en montrant le fond du jardin. Gérard a reniflé l'air sans vraiment s'inquiéter, il a pensé à la ferme du coin qui épandait parfois du fumier. Il a remarqué aussi que la couche d'herbe avait changé de couleur, passant du vert vif à un brun jaunâtre, presque olive, par endroits.
En glissant la main dessous, il a senti une chaleur étrange, comme celle d'un tas de compost en plein travail. Il a trouvé ça plutôt bon signe, puisque la décomposition semblait avancer vite. Quelques feuilles basses de tomates jaunissaient, mais c'était peut-être la chaleur, ou un arrosage oublié. Il a haussé les épaules, il a remis une nouvelle couche de tonte fraîche par-dessus, et il est rentré regarder le Tour de France avec un verre de limonade.
Les plants faiblissent et les traitements habituels ne servent à rien
Trois semaines après la première couche, un matin de juin, Gérard a compris que quelque chose n'allait pas du tout. En soulevant l'herbe au pied des courgettes, il est tombé sur une croûte grise, compacte, luisante, qui se décollait comme une galette mouillée. Dessous, la terre était noire et collante, et une odeur d'œuf pourri lui est montée au visage. Les jeunes courgettes avaient des trous partout, et les tiges de haricots étaient rongées à ras du sol.
Il a d'abord pensé à une maladie, peut-être le mildiou dont tout le monde parlait cette année-là. Il a appelé son beau-frère Didier, qui jardine à Ruelle depuis toujours et qui a toujours une réponse à tout. Didier a parlé de purin d'ortie, de bouillie bordelaise, de changer les tomates de place l'an prochain. Gérard a pulvérisé, il a arrosé moins, puis plus, puis il a arraché deux pieds qui ne se relevaient pas.
Rien ne changeait, et les dégâts s'étendaient d'un rang à l'autre, nuit après nuit. Je ne comprenais plus rien, je faisais tout bien et ça empirait, raconte-t-il aujourd'hui en secouant la tête. Martine a suggéré les granulés bleus contre les limaces, mais il refusait d'en mettre, à cause des hérissons qu'il voyait parfois traverser la pelouse le soir. Il commençait sérieusement à se dire qu'il n'était peut-être pas fait pour ce jardinage naturel dont tout le monde vantait les mérites.
« Quand j'ai soulevé l'herbe, ça faisait une galette grise et ça sentait l'œuf pourri, j'ai cru à une maladie. »
Sous la lampe frontale, la vérité grouille dans l'herbe
C'est Jacques, le voisin d'en face, qui lui a donné l'idée d'aller voir la nuit. Un soir vers vingt-trois heures, Gérard est sorti avec sa lampe frontale, en pantoufles, dans l'herbe mouillée. Ce qu'il a vu l'a laissé planté au bord du rang pendant une bonne minute. Des limaces partout, des grises, des noires, des petites et des grosses, qui sortaient de la couche d'herbe par dizaines pour grimper sur ses plants.
Le lendemain, il a apporté une poignée de cette croûte gluante à la boutique de jardinage associative d'Angoulême. La bénévole, une ancienne maraîchère nommée Sylvie, a souri en voyant le sachet. Votre herbe a fermenté, monsieur, elle n'a pas pu respirer, a-t-elle expliqué. L'herbe fraîche est pleine d'eau, et en couche épaisse elle se tasse, l'air ne passe plus, et elle pourrit au lieu de sécher. Ce n'était ni une maladie ni un mauvais sol, seulement trop d'herbe trop verte.
Sylvie lui a raconté le reste, tranquillement, en tenant la galette grise entre deux doigts. Cette masse humide et tiède forme un abri rêvé pour les limaces, qui y trouvent fraîcheur, nourriture et cachette en plein jour. La fermentation peut aussi chauffer le collet des jeunes plants et priver les racines d'air. Gérard a écouté sans rien dire, un peu vexé, un peu soulagé aussi. On connaît tous ça, la bonne idée appliquée trop fort, et qui finit par se retourner contre soi.
Un paillage plus léger qui a sauvé la fin de saison
De retour chez lui, Gérard a retiré toute la croûte à la fourche, en remplissant trois brouettes pleines qu'il a mélangées au compost avec des feuilles sèches. Il a laissé la terre respirer quelques jours, ramassé les limaces le soir dans un seau, et replanté des courgettes achetées au marché. Le samedi suivant, il a tondu comme d'habitude, mais il a étalé l'herbe en fine couche sur une bâche au soleil, au lieu de la porter directement au potager.
Deux jours plus tard, l'herbe était devenue paille, légère, couleur foin, et elle crissait sous les doigts. Il l'a posée au pied des légumes en trois centimètres à peine, sans tasser, en laissant un petit espace autour des tiges. Il en rajoute un peu chaque semaine, au fur et à mesure que la couche se décompose. Maintenant je la fais sécher comme mon grand-père faisait les foins, dit-il en riant. Le sol reste frais, et les limaces se font rares.
Au bout du compte, l'erreur lui a coûté quelques dizaines d'euros de plants, deux rangs de haricots et une partie de sa fierté de jardinier. Mais il en parle désormais à tous les voisins qui s'arrêtent devant la clôture, avec la croûte de juin en guise d'avertissement. Il a gardé quelques gestes simples, qu'il recommande à qui veut bien l'écouter. Martine, elle, a obtenu ses capucines, et elle rappelle volontiers qu'elle avait trouvé l'odeur suspecte bien avant lui.
« La nuit, avec la frontale, j'en ai compté des dizaines qui sortaient de l'herbe pour grimper sur mes courgettes. »
- Laisser sécher la tonte un à deux jours au soleil, étalée finement, avant de l'utiliser.
- Ne pas dépasser trois à cinq centimètres de paillage d'herbe, sans tasser.
- Garder un petit espace libre autour des tiges des jeunes plants.
- Rajouter de fines couches au fil des semaines plutôt qu'une grosse d'un coup.
- Soulever le paillage de temps en temps : odeur aigre ou croûte gluante, il faut aérer.
- Mélanger l'excédent de tonte avec des feuilles sèches au compost.
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