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Il était sept heures dix, le radiateur cliquetait en se réchauffant, et Hélène tirait le rideau de la chambre comme chaque matin. Dehors, la brume d'octobre noyait les toits de la Croix-Rousse. Elle a posé la main sur la poignée froide, puis l'a retirée aussitôt. Dans l'angle du cadre, contre le joint gris, des centaines de petites carapaces orange bougeaient lentement.
Un appartement sous les toits, et une fenêtre ouverte sur la colline
Hélène a cinquante-huit ans et vit depuis vingt ans dans ce troisième étage sans ascenseur, au bout d'une rue en pente. Elle est bibliothécaire dans un collège du quatrième arrondissement, elle part à vélo quand il ne pleut pas. Son appartement est petit mais lumineux, avec deux fenêtres en bois orientées plein sud. Elle les a fait repeindre il y a six ans, sans toucher aux vieux joints, qui tenaient encore très bien selon elle.
Son rituel matinal ne varie presque jamais, et elle en tire une sorte de fierté tranquille. Le café d'abord, ensuite les volets, puis dix minutes d'aération, même en plein hiver. Elle aime l'air vif qui entre et l'odeur de pierre mouillée qui monte de la cour. Sur le rebord, elle garde trois pots de géraniums et un petit romarin qui survit à tout, même aux oublis d'arrosage pendant les vacances.
Les insectes, elle les connaît surtout par les livres qu'elle range au centre de documentation. Enfant, dans la Drôme chez sa grand-mère, elle comptait les points des coccinelles sur les feuilles de rosier. On les appelait les bêtes à bon Dieu, et on les laissait s'envoler du bout du doigt en faisant un vœu. Pour elle, une coccinelle était un porte-bonheur rouge à sept points, rare et précieux. Jamais elle n'avait imaginé en voir plus de trois à la fois.
Un automne doux, et des fenêtres qu'elle laisse entrouvertes
Cet automne-là, le temps est resté étonnamment clément jusqu'à la mi-octobre, avec des après-midi presque tièdes. Hélène a pris l'habitude de laisser la fenêtre de la chambre en position oscillante une bonne partie de la journée. Elle trouvait que l'appartement sentait le renfermé, et elle ne voulait pas allumer le chauffage trop tôt. C'était une décision raisonnable, économique, presque écologique, dont elle parlait volontiers à ses collègues pendant la pause de midi.
Son voisin du dessous, Karim, un retraité de la SNCF qui bricole tout, lui avait d'ailleurs conseillé de ventiler davantage. Il disait que les vieux immeubles condensent beaucoup, et que la moisissure arrive vite derrière les armoires. Hélène l'avait écouté avec plaisir, contente d'avoir un argument de plus pour son habitude. Elle trouvait même agréable de voir le soleil de fin de journée frapper le mur de façade et réchauffer le bois des montants.
Soyons honnêtes, personne ne pense à surveiller les interstices de ses fenêtres un soir d'octobre en rentrant du travail. Hélène fermait le battant vers dix-neuf heures, tirait le rideau et passait à autre chose. Elle n'avait pas remarqué que le joint du bas s'était décollé sur quelques centimètres, ni que la façade sud était devenue, pendant ces journées chaudes, l'endroit le plus attirant du quartier pour certains petits visiteurs ailés.
« J'ai cru que c'était un porte-bonheur, et le samedi j'en avais des centaines dans le cadre de ma fenêtre. »
Quelques points orange sur le rebord, qu'elle prend pour de la chance
La première, elle l'a vue un mardi, posée sur une feuille du romarin, immobile au soleil. Elle a souri, a pensé à sa grand-mère, et l'a photographiée pour l'envoyer à sa fille installée à Nantes. Le lendemain, il y en avait quatre sur le cadre, et deux sur le rideau. Elle a trouvé ça charmant, un peu curieux pour la saison, mais elle n'y a pas accordé plus d'importance qu'à un rayon de soleil.
Pourtant, un détail la gênait sans qu'elle sache le nommer vraiment. Ces coccinelles n'avaient pas toutes la même couleur, certaines tiraient sur l'orange pâle, d'autres sur le rouge brique. Le nombre de points variait aussi, parfois deux, parfois une quinzaine, parfois aucun. Elle a pensé à des espèces différentes réunies par hasard. Sa fille lui a répondu par un cœur et un message rapide : tu as de la chance, maman, chez moi il n'y a que des moustiques.
Le jeudi soir, en fermant la fenêtre, Hélène a senti une petite odeur âcre, comme une feuille écrasée. Une coccinelle prise dans le battant avait laissé une trace jaune sur la peinture blanche. Elle a frotté avec une éponge, sans y penser davantage, puis elle est allée dîner. Elle se souvient d'avoir pensé que ces bêtes-là étaient plus collantes que celles de son enfance, et d'avoir aussitôt oublié cette idée en allumant la radio.
Le matin des centaines, et les premiers appels sans réponse
Le samedi matin, le spectacle n'avait plus rien de charmant, et Hélène est restée plantée devant la vitre. Elles étaient serrées les unes contre les autres dans l'angle inférieur, formant une grappe compacte de la taille d'une main. D'autres remontaient le long du montant, lentement, comme si elles cherchaient une fente. En s'approchant, elle en a vu glisser sous le joint décollé, disparaître dans le bois. Elle a reculé d'un pas, le café encore à la main.
Son premier réflexe a été d'appeler Karim, qui est monté en pantoufles avec une lampe de poche. Il a regardé longtemps, s'est gratté la tête, puis a lâché une phrase qui l'a fait rire malgré elle : moi, j'en ai jamais vu autant, même au jardin ouvrier. Il a proposé une bombe insecticide qui traînait dans sa cave. Hélène a refusé net, à cause des géraniums, du romarin, et surtout de sa propre chambre qui serait imprégnée.
Elle a ensuite essayé le balai, ce qui a été une mauvaise idée. Les coccinelles se sont envolées dans tous les sens, certaines se sont écrasées en laissant ce même liquide jaune et odorant. Le tissu du rideau en garde encore une tache claire. Elle a appelé la mairie d'arrondissement, tombée sur un répondeur du week-end. Sur un forum de quartier, quelqu'un parlait de punaises, un autre de nid, un troisième de signe de pollution. Personne ne semblait vraiment savoir.
« Moi, j'en ai jamais vu autant, même au jardin ouvrier, et pourtant j'y passe tous mes étés. »
Une tache en forme de M, et une voyageuse venue de loin
La réponse est venue le dimanche, par une collègue de sa fille, Inès, qui travaille dans une association naturaliste lyonnaise. Au téléphone, elle a demandé à Hélène de prendre une photo très nette d'une seule coccinelle, de face. Sur l'écran agrandi, une petite tache noire dessinait clairement un M sur la tête blanche, juste derrière les yeux. Inès a ri doucement : c'est elle, c'est l'asiatique, vous pouvez arrêter de chercher le nid, il n'y en a pas.
La coccinelle asiatique, Harmonia axyridis, a été introduite en Europe pour manger les pucerons dans les cultures et les serres. Elle s'est ensuite répandue partout, très vite, et concurrence aujourd'hui nos espèces locales. Elle se reconnaît à cette tache en M ou en W sur le pronotum, selon le sens où on la regarde. Ses couleurs et ses points varient énormément, de zéro à une vingtaine, ce qui explique la confusion d'Hélène devant sa fenêtre.
Surtout, elle a un comportement que nos coccinelles indigènes ont beaucoup moins. Aux premiers froids, elle se rassemble en masse sur les façades claires et ensoleillées, puis cherche une fente pour hiverner au chaud. Ce n'était donc ni une invasion, ni un nid, ni un signe de saleté. C'était un dortoir d'hiver, choisi pour la chaleur du mur sud et le joint décollé. Le liquide jaune, c'était leur défense, une substance amère qui tache et sent mauvais.
Un aspirateur, un bas nylon et un joint neuf pour l'hiver
Inès lui a donné une méthode simple, que Hélène a appliquée l'après-midi même avec l'aide de Karim. Ils ont glissé un vieux bas nylon dans le tube de l'aspirateur, retenu par un élastique, puis aspiré doucement, à puissance minimale. Les coccinelles se sont retrouvées prisonnières du filet, sans être écrasées ni répandre leur liquide. Karim répétait en riant : c'est la pêche la plus bizarre de ma vie. Ils ont ensuite relâché le contenu loin, près d'une haie.
Le lundi, Hélène a acheté un rouleau de joint mousse adhésif et un tube de mastic acrylique, pour une quinzaine d'euros. Elle a nettoyé les montants, recollé le joint du bas, comblé les fentes autour du cadre et du coffre de volet. Elle a aussi posé une moustiquaire légère sur la fenêtre de la chambre, qu'elle continue d'ouvrir le matin. Les jours suivants, quelques retardataires se sont posées dehors, sur la vitre, mais aucune n'est entrée.
Ce qu'elle a compris, c'est qu'on connaît tous mal les bêtes qu'on croit connaître depuis l'enfance. Les insecticides n'auraient servi à rien, sinon à empoisonner sa chambre et les rares coccinelles locales mêlées au groupe. Elle a gardé la photo du M sur son téléphone et la montre volontiers aux élèves du collège. Elle a même préparé une petite vitrine pour le centre de documentation, avec des livres et une affichette expliquant comment reconnaître la voyageuse venue d'Asie.
« Regardez la tête, s'il y a un M ou un W noir, c'est l'asiatique, pas la peine de chercher un nid. »
- Regarder la tête : une tache noire en M ou en W signale la coccinelle asiatique.
- Ne pas écraser ni balayer : leur liquide jaune tache et sent mauvais.
- Aspirer doucement avec un bas nylon dans le tube, puis relâcher dehors loin de la maison.
- Calfeutrer joints de fenêtres, coffres de volets et fentes avec mousse adhésive ou mastic.
- Éviter les insecticides, inutiles dans la maison et nocifs pour les espèces locales.
- Surveiller les façades sud et claires dès les premiers froids d'octobre.
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