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Vingt-trois heures quarante, une nuit d'août à Venelles, au nord d'Aix-en-Provence. Les cigales se sont tues, l'air reste lourd, et dans le jardin de Thierry un ventilateur blanc tourne seul contre le mur. Derrière la haie de lauriers, une fenêtre s'éclaire, puis se referme d'un coup sec. Thierry, sur sa terrasse, n'entend rien d'autre que le léger souffle de sa machine neuve.
Une maison tranquille sur les hauteurs de Venelles depuis quinze ans
Thierry a cinquante-huit ans et il travaille comme technicien chez un fabricant d'ascenseurs, du côté des Milles. Avec Martine, sa femme, il a acheté cette maison de plain-pied en 2009, un lotissement calme où les jardins se touchent à peine. Le soir, on entend les arrosages automatiques, un chien au loin, parfois une moto sur la départementale. Leurs voisins, Sophie et Karim, sont arrivés trois ans plus tard avec leurs deux enfants. Les relations sont cordiales, sans plus, faites de colis réceptionnés et de figues échangées par-dessus la clôture.
La vieille chaudière au fioul de Thierry tenait encore, mais elle coûtait de plus en plus cher chaque hiver. Le réservoir enterré l'inquiétait, les livraisons aussi, et Martine supportait mal l'odeur dans le cellier. Dans le quartier, plusieurs maisons étaient déjà passées à la pompe à chaleur air-eau, et personne ne s'en plaignait. On en parlait aux barbecues, chiffres à l'appui, entre deux merguez. Thierry avait fini par se convaincre que c'était le bon moment, avec les aides et un artisan recommandé par un collègue.
Il n'est pas du genre à improviser, Thierry. Il a comparé quatre devis, lu les fiches techniques, regardé les puissances acoustiques affichées en décibels. Le modèle choisi annonçait un niveau plutôt bas pour sa catégorie, et le vendeur avait insisté sur ce point. Il s'en souvient très bien, de cette phrase prononcée dans le showroom climatisé. Celle-là, vous pouvez la mettre partout, on l'entend à peine. Thierry avait souri, rassuré, et signé dans la foulée pour une installation au printemps.
Le seul mur libre se trouvait juste sous la chambre voisine
Restait à décider où poser le groupe extérieur, ce gros caisson muni d'un ventilateur. Côté terrasse, Martine refusait catégoriquement de voir une machine à côté de la table où ils dînent tout l'été. Côté rue, il aurait fallu traverser le garage et allonger les liaisons, ce qui ajoutait plusieurs centaines d'euros. L'artisan a alors montré le pignon est, un mur aveugle longeant la limite de propriété. C'était discret, proche du local technique, et la pose prenait une demi-journée de moins.
Ce que Thierry savait sans vraiment y penser, c'est que ce pignon faisait face à la maison de Sophie et Karim. À quatre mètres, derrière la haie, se trouvait la fenêtre de leur chambre, celle qu'ils laissent ouverte de juin à septembre. Soyons honnêtes, il l'a vue, cette fenêtre, le jour où l'artisan a tracé les fixations à la craie. Mais il s'est dit qu'un appareil vanté comme silencieux ne gênerait personne. Et puis le mur était chez lui, sur son terrain, sans aucune ambiguïté.
La pose a eu lieu fin avril, un jeudi, dans la bonne humeur. Le caisson a été fixé sur des supports muraux, à hauteur de hanche, posé directement contre le crépi. L'artisan a fait tourner la machine, vérifié les pressions, puis rangé ses outils en sifflotant. Le soir même, Thierry a croisé Karim à la boîte aux lettres et lui a montré l'installation avec une certaine fierté. Karim a hoché la tête, poli, en disant que c'était une bonne idée pour les factures.
« Celle-là, vous pouvez la mettre partout, on l'entend à peine, c'est ce que m'a dit le vendeur. »
En juillet, un souffle grave que personne ne relève vraiment
Au printemps, la pompe tournait peu, quelques heures le matin pour l'eau chaude et les dernières fraîcheurs. Tout a changé avec la canicule de juillet, quand Thierry a basculé l'appareil en mode rafraîchissement. Les nuits ne descendaient plus sous vingt-six degrés, et la machine tournait désormais jusqu'à deux ou trois heures. Thierry dormait fenêtres fermées, dans une chambre enfin fraîche, et n'entendait strictement rien. Il trouvait même que c'était le meilleur achat de sa vie, et le répétait volontiers.
Un samedi matin, Sophie l'a interpellé au-dessus de la haie, d'une voix un peu fatiguée. Elle lui a demandé si sa machine tournait toute la nuit, parce qu'elle entendait un ronflement grave vers une heure. Thierry a répondu que oui, peut-être, mais que l'appareil était réputé très silencieux. Il a proposé de baisser un peu la consigne, ce qu'il a fait le soir même. Sophie l'a remercié, et il a considéré que l'affaire était réglée entre gens de bonne volonté.
Ce qu'il n'avait pas remarqué, c'est la vibration transmise par le mur, cette résonance que le crépi renvoyait comme une caisse de guitare. On connaît tous ça, le frigo qu'on n'entend plus chez soi et qui agace terriblement l'invité de passage. La nuit, quand le lotissement se tait, ce souffle sourd devient le seul son qui reste. Martine, elle, a fini par le percevoir un soir en sortant la poubelle. Elle a dit que ça faisait comme un camion arrêté au loin, moteur allumé.
Des mots dans la boîte aux lettres, puis le silence glacé
Mi-juillet, un petit mot manuscrit attendait Thierry sous l'essuie-glace de sa voiture. Sophie y expliquait que leur fille de six ans se réveillait plusieurs fois par nuit et que Karim dormait mal depuis trois semaines. Elle demandait s'il était possible de couper l'appareil après vingt-deux heures. Thierry s'est senti agressé, un peu, et a répondu par un message un peu sec. Il a écrit qu'il avait payé cher un modèle silencieux et qu'il ne pouvait pas vivre dans une fournaise.
Il a quand même appelé l'artisan, qui est passé un mardi en fin de journée, à l'heure où le quartier bruisse encore. L'homme a écouté, la main posée sur le caisson, puis a haussé les épaules. Pour lui, l'appareil fonctionnait parfaitement et respectait les valeurs annoncées par le constructeur. Il a proposé de régler un mode nuit qui limite la vitesse du ventilateur. Thierry l'a activé, persuadé d'avoir fait plus que sa part, et n'a plus reçu de mot pendant deux semaines.
Puis les saluts ont cessé. Karim regardait ailleurs en sortant ses enfants, Sophie fermait ses volets plus tôt. Le 9 août, le facteur a tendu à Martine une lettre recommandée avec accusé de réception. C'était l'avocat des voisins, mandaté par leur protection juridique, qui adressait une mise en demeure pour trouble anormal de voisinage. Le courrier évoquait un bruit nocturne répété et réclamait une solution sous un mois. Martine a posé l'enveloppe sur la table de la cuisine sans un mot, et Thierry l'a relue trois fois.
« J'ai passé des heures sur les fiches techniques et cinq minutes sur l'emplacement, c'était l'inverse qu'il fallait faire. »
Le sonomètre de l'acousticien raconte une tout autre histoire
Sur les conseils de son propre assureur, Thierry a fait venir un acousticien d'Aix, une femme d'une quarantaine d'années prénommée Claire. Elle est arrivée un soir à vingt-trois heures, avec un sonomètre sur trépied et une valise de câbles. Avec l'accord de Sophie, elle s'est installée devant la fenêtre ouverte de la chambre voisine. Elle a mesuré le bruit ambiant machine coupée, puis machine en marche, plusieurs minutes à chaque fois. Thierry attendait dans son jardin, bras croisés, persuadé que les chiffres allaient lui donner raison.
Les chiffres ne lui ont pas donné raison. Claire lui a expliqué que ce qui compte, dans son métier, ce n'est pas le niveau affiché sur la fiche du fabricant. C'est l'écart entre le bruit habituel du lieu et le bruit avec la machine, ce qu'on appelle l'émergence. La nuit, entre vingt-deux heures et sept heures, un écart de plus de trois décibels suffit à caractériser une gêne. Le jour, le seuil retenu est de cinq. Devant la chambre de Sophie, elle relevait près de neuf décibels d'émergence.
Thierry n'en revenait pas, son appareil était l'un des plus discrets du marché. Claire a souri, sans moquerie. Votre machine n'est pas bruyante, monsieur, c'est le silence de ce quartier qui la rend énorme. Elle a montré le mur, qui servait de caisse de résonance, et la fenêtre si proche, à hauteur exacte du ventilateur. Dans une rue passante, le même modèle serait passé inaperçu. Ici, à minuit, dans un lotissement sans circulation, la moindre vibration ressortait nettement. Ce n'était ni la puissance ni la marque qui posaient problème.
Un déplacement, un capot, et une poignée de main retrouvée
Claire a proposé deux solutions, qu'elle conseillait de combiner pour Thierry. Déplacer le groupe vers le fond du jardin, posé au sol sur des plots antivibratiles, loin de toute fenêtre. Et l'entourer d'un capot acoustique, un caisson ajouré doublé de mousse, qui absorbe une partie du souffle. Le déplacement a coûté environ mille quatre cents euros, liaisons rallongées comprises, et le capot un peu plus de huit cents. Thierry a calculé que c'était presque le montant des aides perçues au printemps.
Fin septembre, Claire est revenue mesurer, même heure, même fenêtre. L'émergence était tombée sous les trois décibels, et Sophie a reconnu qu'elle n'entendait presque plus rien. Thierry a écrit à l'avocat pour transmettre le rapport, et la procédure s'est arrêtée là. Un dimanche, il a apporté une cagette de tomates par-dessus la haie. Karim l'a prise, un peu gêné, puis a lâché que finalement, ils auraient tous dû se parler plus tôt. Thierry a dit qu'il était d'accord, et il le pensait.
Aujourd'hui, quand un voisin du lotissement lui demande conseil, Thierry commence toujours par la même question. Où comptes-tu la mettre, et qu'y a-t-il en face. Il raconte le mur, la fenêtre, la lettre recommandée posée sur la table. Il dit qu'il a passé des heures sur les fiches techniques et cinq minutes sur l'emplacement, et que c'était l'inverse qu'il fallait faire. Martine ajoute, en riant à moitié, que le modèle le plus silencieux du monde ne protège personne d'une mauvaise place.
« Votre machine n'est pas bruyante, monsieur, c'est le silence de ce quartier qui la rend énorme. »
- Repérer avant la pose les fenêtres de chambre voisines, et éviter de les viser directement.
- Ne pas fixer le groupe extérieur contre un mur qui résonne, préférer un socle au sol sur plots antivibratiles.
- Garder en tête le seuil d'émergence de 3 décibels la nuit et 5 le jour, mesuré chez le voisin.
- Prévoir un capot ou un écran acoustique dans le budget, surtout dans un quartier très calme.
- Activer un mode nuit qui réduit la vitesse du ventilateur entre 22 heures et 7 heures.
- Prévenir ses voisins avant les travaux et leur demander de signaler tout bruit dès les premières nuits.
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