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Dimanche matin, sept heures sur le radio-réveil, et pourtant la chambre est déjà grise de jour. Bernard se retourne sous la couette, entend la pluie fine sur les volets, et sourit dans l'oreiller. Hier soir, il a reculé toutes les horloges de la maison. Une heure offerte, pense-t-il, une heure qu'on ne lui reprendra pas avant le printemps.
Un dimanche d'octobre où Bernard croit avoir gagné quelque chose
Bernard a cinquante-huit ans, il est contrôleur dans une entreprise de transport à Angers, et il aime les choses réglées. Depuis vingt ans, il se lève à six heures et demie, déjeune à midi pile, dîne à dix-neuf heures trente. Sa femme, Claire, se moque gentiment de cette mécanique, mais elle en profite aussi. Dans la maison de la rue des Lilas, les horaires tiennent lieu de rituel, presque de politesse envers la journée qui commence.
Ce dernier dimanche d'octobre, il a fait le tour des pendules la veille au soir avec une sorte de jubilation. Le four, la voiture, la vieille horloge du salon qui retarde toujours un peu. Le téléphone s'était débrouillé tout seul, comme chaque année. Il s'est couché à l'heure habituelle, satisfait, avec l'impression de tricher légèrement avec le temps. Une heure de sommeil en plus, gratuite, sans rien demander à personne, voilà qui lui semblait une bonne affaire.
Au petit déjeuner, il l'a dit à Claire en beurrant sa tartine, l'air content de lui. Elle a haussé les épaules, sa tasse de thé entre les mains, en regardant la lumière blanche du jardin. Elle n'a jamais aimé ce changement, elle dit que ça la décale pour une semaine. Bernard a ri. Pour lui, une heure, c'est une heure, on la prend et on passe à autre chose. Dehors, les feuilles du tilleul tombaient déjà, épaisses et mouillées sur la pelouse.
Il décide de garder ses horaires, comme si rien n'avait bougé
Le lundi, Bernard applique sa règle, celle qu'il appelle en riant la discipline. Lever à six heures et demie, déjeuner à midi, dîner à dix-neuf heures trente. Puisque les pendules indiquent la bonne heure, pense-t-il, il suffit de les suivre. Pas question de se laisser aller, ni de traîner au lit sous prétexte que le ciel est encore clair. Pour lui, l'horloge commande, le corps obéit, et c'est précisément ce qui fait tenir une vie.
Il avait de bonnes raisons, il faut le reconnaître. À la cantine de l'entreprise, le service commence à midi et ne bouge pas. Le soir, Claire rentre de la pharmacie vers dix-neuf heures. Le journal télévisé passe à vingt heures, et il ne l'a pas manqué depuis des années. Tout son monde tourne sur des horaires fixes, alors pourquoi ferait-il autrement, lui, pour une simple aiguille déplacée une nuit d'automne.
Il y avait aussi une petite fierté là-dedans, soyons honnêtes. Bernard aime se dire que ces histoires de rythme, c'est bon pour les gens fragiles ou les enfants. Lui, il a fait les trois-huit pendant dix ans au début de sa carrière. Il se souvient de nuits blanches enchaînées sans broncher. Alors une heure de décalage, franchement, il ne voit pas ce qu'il y aurait à gérer. Claire n'a rien répondu, elle a juste rangé les tasses.
« Une heure de sommeil en plus, gratuite, franchement, je ne vois pas ce qu'il y a à gérer. »
Ce creux à l'estomac qui arrive bien avant midi
Le premier signe passe presque inaperçu. Le mercredi, vers onze heures, Bernard sent un creux au ventre en relisant un dossier. Il se dit qu'il a mal déjeuné, qu'il a pris une tartine de moins. Il boit un café à la machine et n'y pense plus. Le lendemain, même heure, même sensation, un peu plus insistante. Il fouille dans son tiroir et trouve un vieux paquet de biscuits, qu'il entame sans trop réfléchir.
Le soir, autre détail, encore plus discret. Pendant le dîner, il bâille déjà, alors que dehors il fait nuit noire depuis dix-huit heures. Il trouve ça curieux, cette nuit si tôt, cette impression que la journée s'est éteinte sous ses pieds. Il en parle à son collègue Karim, qui rit et dit que c'est novembre, que tout le monde se traîne. Bernard acquiesce, rassuré. On connaît tous ça, les soirées d'automne qui pèsent.
Le matin aussi, quelque chose a changé. Il se réveille avant son réveil, vers cinq heures et demie, les yeux grands ouverts dans le noir. Il reste allongé, agacé, à écouter le chauffage qui démarre avec un claquement. Une heure avant l'heure, pense-t-il sans faire le lien. Il met ça sur le compte d'un souci au travail, d'un dossier qui l'inquiète. Rien de grave, se dit-il. Ça passera bien tout seul d'ici quelques jours.
Dix jours plus tard, il s'endort devant le journal
Ça ne passe pas. Le jeudi de la deuxième semaine, Claire le retrouve endormi dans le canapé à vingt heures dix, la télécommande sur le ventre. Le présentateur parle d'une grève à la SNCF, Bernard ronfle doucement. Elle le secoue, il sursaute et jure qu'il ne dormait pas. Elle lui fait remarquer que c'est la troisième fois cette semaine. Il grommelle, vexé, et monte se coucher à vingt et une heures, ce qui ne lui arrive jamais.
Le lendemain, il commence à s'inquiéter pour de bon. La faim de onze heures, les paupières lourdes le soir, les réveils trop matinaux, tout cela finit par ressembler à quelque chose. Il pense au diabète de son père, à la thyroïde d'une cousine. Il cherche sur internet, se perd dans des forums, ferme l'ordinateur plus angoissé qu'avant. Je deviens peut-être vieux, voilà tout, dit-il à Claire en enfilant son manteau, d'une voix plus basse qu'il ne voudrait.
Il prend rendez-vous chez son médecin, puis annule, puis reprend. Il essaie de se forcer à tenir jusqu'au journal avec un café à dix-neuf heures, ce qui lui gâche la nuit suivante. Il saute la collation de onze heures pour se discipliner, et arrive à la cantine affamé, irritable. Karim le trouve bizarre. Claire, elle, l'observe sans rien dire depuis plusieurs jours, avec un petit air de quelqu'un qui a déjà compris quelque chose.
« Je deviens peut-être vieux, voilà tout, c'est ce que je me disais en enfilant mon manteau. »
Ce n'était pas son âge, c'était son horloge intérieure
C'est Claire qui pose la question, un soir, en épluchant des pommes de terre. Elle lui demande quelle heure il serait, pour son corps, quand il a faim à onze heures. Bernard réfléchit, compte sur ses doigts, et reste un moment silencieux. Midi, évidemment. L'ancien midi. Celui de la semaine d'avant. Et quand il s'endort devant le journal de vingt heures, son corps, lui, croit qu'il est vingt et une heures passées.
Elle lui explique ce qu'elle a lu à la pharmacie, dans une brochure sur le sommeil. L'organisme a sa propre horloge, réglée par la lumière du matin, les repas et les habitudes. Quand on recule les pendules d'une heure, elle ne suit pas du jour au lendemain. Elle met plusieurs jours à se recaler, parfois davantage chez ceux qui tiennent des horaires très fixes. Moi, chaque année, je mets une bonne semaine à retrouver mon appétit normal, dit-elle simplement.
Et puis il y a la lumière, ajoute-t-elle. Le matin, il fait jour plus tôt qu'avant le changement, donc il se réveille plus tôt. Le soir, la nuit tombe dès dix-huit heures, et le corps comprend que la journée est finie. Bernard repose son couteau. Il pensait avoir gagné une heure, et il s'est battu pendant dix jours contre elle. Tout ça pour une aiguille, murmure-t-il, à moitié soulagé, à moitié penaud, en regardant la fenêtre noire.
Un quart d'heure par jour et une marche au soleil
Le lendemain, Bernard change de tactique, à sa manière, méthodiquement. Au lieu de lutter, il décale. Il déjeune à onze heures quarante-cinq, puis midi le surlendemain, en avançant par quart d'heure. Le soir, il dîne un peu plus tôt et se couche à vingt-deux heures quinze, puis vingt-deux heures trente. Claire lui avait conseillé d'y aller doucement plutôt que d'imposer brutalement l'heure officielle. Il note tout sur un carnet, comme un chantier qu'il pilote lui-même.
Surtout, il sort le matin. Plutôt que de prendre la voiture jusqu'au bureau, il se gare plus loin et marche vingt minutes sous le ciel pâle de novembre. La lumière du matin, lui a dit Claire, aide l'horloge interne à se remettre à l'heure plus vite. Les premiers jours, il trouve ça ridicule. Au bout de quatre matins, il remarque qu'il se réveille avec son réveil, et plus avant. J'ai l'impression de remettre ma montre intérieure à l'heure, dit-il à Karim.
Une semaine plus tard, la faim de onze heures a disparu, et il regarde le journal jusqu'au bout. Il n'a pas revu le médecin. Il garde une leçon modeste, qu'il répète à qui veut l'entendre : le corps n'obéit pas aux pendules, il les rattrape. Au printemps, quand il faudra avancer l'heure, il compte s'y prendre à l'avance. Claire sourit en l'écoutant. Elle sait déjà qu'il en fera un tableau, avec des colonnes et des quarts d'heure soigneusement cochés.
« Mon corps croyait qu'il était midi, et moi je regardais la pendule en me demandant ce qui clochait. »
- Dans les jours qui suivent le changement, décalez vos repas par quarts d'heure plutôt que d'un bloc.
- Avancez aussi l'heure du coucher progressivement, de quinze minutes en quinze minutes.
- Sortez le matin, même vingt minutes, pour profiter de la lumière du jour.
- Évitez le café en fin de journée pour tenir le soir : il dérègle la nuit suivante.
- Comptez plusieurs jours d'ajustement, surtout si vos horaires sont très fixes.
- Si la fatigue persiste au-delà de deux semaines, parlez-en à votre médecin.
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