Ne manquez aucune actuSuivez-nous sur Google News
Il est minuit vingt, et le radiateur de la chambre cliquette en refroidissant. Julien fixe le plafond, les bras posés sur la couette, pendant que Claire respire lentement à côté de lui. Dans sa tête, une phrase tourne en boucle depuis une heure : le devis Morel n'est pas parti. Il se retourne, tapote l'oreiller, regarde encore l'heure sur son téléphone.
Une vie bien rangée à Villeurbanne, sauf après minuit
Julien a quarante et un ans et travaille depuis neuf ans dans un bureau d'études thermiques, près de la gare de Villeurbanne. Il calcule des installations de chauffage pour des immeubles collectifs, et il aime ce métier précis. Le matin, il prend son vélo, longe le canal et arrive avant tout le monde pour profiter du calme. Il boit son café dans une tasse ébréchée que sa fille lui a peinte en maternelle. Ses collègues le décrivent comme fiable, organisé, un peu trop scrupuleux selon certains.
Avec Claire, infirmière de nuit trois fois par semaine, il partage un appartement au quatrième étage, avec un balcon plein de tomates. Le soir, ils dînent tôt, couchent les enfants, regardent parfois un épisode de série en mangeant des carrés de chocolat. Rien dans cette routine ne semble fragile. Ils ont même acheté un nouveau matelas l'an dernier, ferme, cher, choisi après trois visites en magasin. Julien se considérait comme quelqu'un qui dort bien, du moins jusqu'à cet automne-là.
Le problème est arrivé sans bruit, au moment où son chef lui a confié deux gros chantiers en parallèle. Les journées se sont allongées, les mails ont commencé à tomber jusque tard. Julien rentrait à dix-neuf heures, souriait aux enfants, mais une partie de lui restait au bureau. Il ne s'en rendait pas compte pendant le dîner. Il s'en rendait compte vers vingt-trois heures, quand la lumière s'éteignait et que le silence ouvrait grand la porte aux dossiers en attente.
Il décide de tout laisser au bureau, sans rien écrire
Un dimanche de novembre, Julien a pris une résolution qui lui semblait pleine de bon sens. Il ne regarderait plus sa messagerie après dix-neuf heures, et il laisserait son ordinateur portable sur son bureau, verrouillé. Sa sœur, qui travaille dans les ressources humaines, lui avait parlé du droit à la déconnexion. Claire l'encourageait aussi, fatiguée de le voir consulter son téléphone pendant les repas. Couper net, se disait-il, c'était la meilleure façon de protéger ses nuits et sa famille.
Les premiers soirs, l'effet a paru encourageant. Il jouait aux cartes avec son fils, lisait une histoire à sa fille, rangeait la cuisine en écoutant la radio. Il fermait la porte du bureau en partant, comme on ferme une parenthèse. Il évitait volontairement de penser au lendemain, persuadé que le simple fait de ne pas y réfléchir suffirait. Penser au travail le soir, c'était déjà travailler, répétait-il à Claire, avec la satisfaction de quelqu'un qui a trouvé la solution.
Soyons honnêtes, la plupart d'entre nous auraient fait pareil. On nous répète qu'il faut séparer vie professionnelle et vie privée, poser des frontières, savoir décrocher. Julien appliquait le conseil à la lettre, avec la rigueur qu'il mettait dans ses calculs. Il partait parfois en laissant trois ou quatre choses en suspens : un devis à finaliser, un appel à rendre, un plan à corriger. Il se disait que ces choses l'attendraient sagement jusqu'au matin. Elles, en revanche, n'avaient visiblement pas l'intention d'attendre.
« J'ai l'impression que mon cerveau fait des heures supplémentaires sans me demander mon avis. »
Le devis Morel revient chaque nuit à la même heure
Le premier signe était minuscule, et Julien l'a balayé. Un soir, au moment de s'endormir, il a repensé au devis Morel, qu'il n'avait pas envoyé faute d'un chiffre. Il a chassé la pensée, s'est tourné sur le côté, a fini par sombrer une heure plus tard. Le lendemain, il a mis ça sur le compte d'un café pris trop tard dans l'après-midi. Il a donc arrêté le café après quinze heures, comme on le conseille souvent dans les magazines.
Mais la scène s'est répétée, puis installée. Ce n'était pas toujours le devis Morel. C'était le mail au fournisseur, la réunion à préparer, la chaudière d'un client qu'il fallait rappeler. Les pensées ne venaient jamais seules : elles s'enchaînaient, se bousculaient, chacune en appelait une autre. Il refaisait mentalement des calculs, imaginait des réponses, anticipait des reproches. Son corps était allongé dans le noir, mais son esprit tournait comme un moteur qu'on aurait oublié d'éteindre.
Ce qui l'étonnait, c'est que les dossiers terminés ne revenaient jamais. Le gros chantier de la rue Francis-de-Pressensé, bouclé en octobre, ne lui traversait plus l'esprit. Seuls les morceaux inachevés remontaient, avec une précision presque agaçante. Il a noté ce détail sans y réfléchir vraiment, comme on remarque un bruit bizarre dans sa voiture avant de monter le son de la radio. À ce moment-là, il pensait simplement qu'il était stressé, et que ça passerait avec les vacances de Noël.
Tisanes, applications et réveils à trois heures du matin
En décembre, Julien dormait en moyenne cinq heures par nuit, et cela commençait à se voir. Il oubliait ses clés, s'énervait contre les enfants pour un verre renversé, relisait trois fois le même paragraphe. Claire, qui connaît les effets du manque de sommeil mieux que personne, s'inquiétait. Elle lui a acheté une tisane à la verveine et une lampe qui diffuse une lumière orangée. Il a téléchargé une application de méditation, avec une voix douce qui parlait de vagues et de respiration.
Rien n'a vraiment marché. La voix de l'application l'agaçait au bout de deux minutes, et il pensait à ses dossiers entre deux respirations guidées. Il a essayé de compter à rebours depuis trois cents, de visualiser une plage, de lire un roman policier. Parfois il s'endormait, puis se réveillait vers trois heures avec une pensée nette en tête. J'ai l'impression que mon cerveau fait des heures supplémentaires sans me demander mon avis, a-t-il dit un matin à Claire, la voix éraillée.
Il a fini par prendre rendez-vous chez son médecin traitant, un peu gêné de venir pour si peu. Le médecin l'a écouté, a posé des questions sur son alcool, son sport, ses écrans. Il lui a déconseillé de commencer par des somnifères dans sa situation et lui a parlé d'hygiène du sommeil. Julien est ressorti avec une brochure et la sensation d'avoir déjà tout essayé. Dans le tramway, il a regardé les visages fatigués autour de lui en se demandant combien vivaient la même chose.
« Je vide ma tête avant de partir, sinon ça me suit jusqu'au lit. »
Une feuille de carnet et des tâches qui cessent de crier
C'est une collègue, Nadia, qui a déplacé le problème sans le savoir. Un vendredi soir, il l'a vue rester cinq minutes de plus à son bureau, penchée sur un carnet. Elle écrivait la liste précise de ce qu'elle ferait lundi, dans l'ordre, avec une heure en face de chaque ligne. Je vide ma tête avant de partir, sinon ça me suit jusqu'au lit, a-t-elle expliqué en haussant les épaules. Julien a souri poliment, sans imaginer que cette phrase allait changer ses nuits.
Ce soir-là, presque par curiosité, il a pris un vieux carnet dans le tiroir de la cuisine. Assis au bord du lit, il a écrit : lundi, neuf heures, appeler le fournisseur pour le chiffre manquant, puis envoyer le devis Morel. Dix heures, corriger le plan du sous-sol. Quatorze heures, rappeler monsieur Ferrand pour sa chaudière. Il a noté cinq lignes, posé le stylo, éteint la lampe. Claire lui a dit le lendemain qu'il ronflait déjà moins de dix minutes plus tard.
Plus tard, Julien a lu des articles sur le sujet, et il a compris ce qui se passait. Des psychologues décrivent depuis longtemps le fait que les tâches inachevées restent actives en mémoire, comme des onglets ouverts. Le cerveau les garde au chaud pour ne pas les oublier, et ce rappel permanent alimente la rumination. Une étude menée en laboratoire du sommeil a comparé des volontaires qui écrivaient leur liste du lendemain à d'autres qui notaient ce qu'ils avaient terminé. Les premiers s'endormaient nettement plus vite, surtout quand leur liste était détaillée.
Ce que Julien fait désormais chaque soir avant d'éteindre
Ce que Julien avait pris pour une simple anxiété, ou pour une affaire de café et d'écrans, était autre chose. Ce n'était pas le travail lui-même qui le tenait éveillé, c'était l'absence de plan. Tant qu'une tâche n'avait ni moment ni étape précise, son esprit continuait à la surveiller. En l'écrivant noir sur blanc, il donnait à son cerveau une sorte de reçu : c'est noté, c'est prévu, tu peux lâcher. Couper net sans rien écrire revenait au contraire à laisser toutes les alarmes allumées.
Le changement ne lui a rien coûté, sinon un carnet à trois euros et cinq minutes par soir. Il dort aujourd'hui autour de sept heures, selon lui, et ses réveils nocturnes se sont faits rares. Il reconnaît que la méthode ne règle pas tout : les semaines de rendu restent difficiles, et certaines nuits résistent. Le carnet, c'est pas magique, mais au moins mes dossiers dorment ailleurs que dans ma tête, résume-t-il. Claire a adopté l'habitude pour ses nuits de garde, avec des résultats qu'elle juge encourageants.
On connaît tous ces soirées où une phrase tourne en boucle au moment d'éteindre. Julien conseille désormais à ses collègues de regarder ce qui revient vraiment la nuit : presque toujours, ce sont les choses commencées et pas finies. Il garde le carnet sur sa table de chevet, à côté du livre qu'il arrive enfin à lire. Si les troubles du sommeil durent malgré tout, il rappelle qu'il vaut mieux en reparler à un médecin. Pour lui, en tout cas, le devis Morel ne vient plus le chercher à minuit vingt.
« Les dossiers finis, je n'y pense jamais, ce sont toujours les trucs commencés qui reviennent. »
- Repérer les pensées qui reviennent au coucher : ce sont souvent des tâches inachevées.
- Écrire la liste du lendemain, le soir, sur papier, en cinq minutes maximum.
- Donner à chaque tâche une étape concrète et un moment précis, pas seulement un titre.
- Poser le carnet hors du lit et éteindre aussitôt, sans relire la liste.
- Garder l'habitude même les jours calmes pour qu'elle devienne automatique.
- Consulter un médecin si l'insomnie persiste plusieurs semaines malgré tout.
Suivi de l'histoire
- 8 Oct 2026Ils achètent une longère en Mayenne avec une cour pavée : le voisin y passe en tracteur depuis quarante ans et dit que c’est son droit
- 8 Oct 2026Il sonne un samedi matin avec un panier en osier à la main : le voisin veut ramasser les noix tombées sur la pelouse d’en face
- 8 Oct 2026Elle paie sa femme de ménage en CESU depuis six ans sans rien déclarer : sa sœur reçoit pourtant un virement des impôts chaque été
- 8 Oct 2026Il se réveille chaque nuit à trois heures pour rejouer la même dispute : trois semaines plus tard, il découvre que la réunion n’y est pour rien
- 8 Oct 2026Il se réjouit de dormir une heure de plus fin octobre : dix jours plus tard, il a faim à 11 heures et somnole devant le journal
- 8 Oct 2026Elle vide son grenier sur Vinted pendant tout l’hiver, pièce par pièce : en janvier, un courriel lui annonce que ses ventes sont parties au fisc







