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Il est sept heures quarante, un samedi de novembre, et le moteur de la vieille Clio tousse deux fois avant de démarrer. Monique gratte le givre du pare-brise avec une carte de fidélité, le souffle blanc devant elle. Sur la banquette arrière, trois cagettes vides glissent dans un bruit de plastique. Vingt kilomètres l'attendent jusqu'à l'épicerie solidaire de Tours, vingt autres pour rentrer.
Six ans de samedis matin sur la même route
Monique a 67 ans et habite un hameau au-dessus de la Choisille, une maison basse avec un potager qu'elle soigne depuis trente ans. Ancienne secrétaire médicale, elle a pris sa retraite avec l'envie de rester utile sans retrouver les horaires d'un bureau. Une voisine lui a parlé de l'épicerie solidaire, installée dans un ancien local commercial près de la gare. Elle y est allée un samedi par curiosité, et elle n'a plus jamais manqué une semaine, sauf l'été où elle s'est cassé le poignet.
Le rituel ne change pas. Elle passe d'abord récupérer les invendus d'une boulangerie de quartier, puis elle range les rayons, pèse les légumes, tient parfois la caisse où chaque famille paie environ un tiers du prix habituel. Elle connaît les prénoms des enfants, sait qui ne supporte pas le lait, qui préfère les pâtes courtes. Les autres bénévoles l'appellent la doyenne du samedi, avec une tendresse qu'elle fait mine de ne pas remarquer. On connaît tous ces gens sur qui une équipe repose sans jamais le dire.
Pour Monique, tout cela tient d'une évidence tranquille. Elle a une petite pension, mais elle n'a plus de crédit et ses enfants sont installés loin. Donner quelques heures et un peu d'essence lui semble la moindre des choses. Elle ne compte pas, ou plutôt elle refuse de compter, parce que compter reviendrait à transformer un plaisir en dépense. Le samedi soir, elle rentre fatiguée, les mains qui sentent l'oignon et le carton humide, et elle dort comme quand elle avait vingt ans.
Le choix de ne jamais demander un centime
Au début, la trésorière de l'association lui avait proposé de rembourser ses trajets. Il existait une petite enveloppe pour cela, réservée aux bénévoles qui venaient de loin. Monique avait refusé net, presque vexée. Elle trouvait que cet argent devait servir à acheter du riz, de l'huile, des couches pour les bébés. L'association vivait de subventions maigres et de dons irréguliers, chaque euro comptait. Accepter un remboursement, pour elle, revenait à prendre dans l'assiette de ceux qu'elle venait aider. La décision était généreuse, réfléchie, et elle ne l'a jamais regrettée.
Elle se souvient d'avoir dit à la trésorière, en riant un peu : je ne suis pas là pour me faire payer, gardez ça pour les familles. La phrase avait fait sourire tout le monde, et l'affaire était close. Depuis, elle fait le plein tous les dix jours à la station du supermarché, environ cinquante euros à chaque fois. Avec le prix du gazole qui a grimpé, la note s'est alourdie, mais elle a simplement rogné ailleurs, sur les sorties au cinéma et le coiffeur.
Soyons honnêtes, beaucoup de bénévoles fonctionnent ainsi. On donne son temps, on avance ses frais, on ne garde aucun ticket. Monique jetait ses reçus d'essence dans le vide-poche de la portière, puis à la poubelle quand le tas devenait gênant. Elle déclarait ses revenus chaque printemps en cochant les mêmes cases, sa pension, sa petite rente complémentaire, rien d'autre. Personne ne lui avait jamais dit que ces trajets pouvaient exister quelque part sur sa déclaration. Et elle n'avait aucune raison de se poser la question.
« Je ne suis pas là pour me faire payer, gardez ça pour les familles, c'est pour elles qu'on est là. »
Une remarque glissée entre deux cagettes de pommes
Le grain de sable est arrivé un samedi de septembre, sous la forme d'une nouvelle recrue. Nadia, 54 ans, comptable dans une entreprise de transport, venait d'emménager à Saint-Cyr-sur-Loire. Elle parlait vite, triait les pommes encore plus vite, et posait beaucoup de questions. En rangeant les cagettes dans le coffre de la Clio, elle a demandé à Monique d'où elle venait chaque semaine. Quarante kilomètres aller-retour, a répondu Monique, sans y penser. Nadia s'est arrêtée, une pomme à la main.
Tu te fais rembourser, au moins, a demandé Nadia. Monique a secoué la tête et répété sa formule habituelle sur l'argent des familles. Nadia a eu un drôle de sourire. Alors tu demandes ton reçu fiscal, j'imagine. Monique ne voyait pas de quoi elle parlait. Un reçu fiscal, c'était pour les gens qui donnaient des chèques à la fin de l'année, pas pour une bénévole qui portait des sacs de patates. Elle a haussé les épaules et changé de sujet.
Sur le moment, elle a classé la remarque parmi les bizarreries de comptable. Nadia voyait des déductions partout, c'était son métier. Pourtant, dans la voiture du retour, la phrase est revenue la chatouiller entre deux ronds-points. Elle a regardé le compteur, fait un calcul rapide de tête et préféré ne pas aller au bout. Le soir, elle a raconté l'échange à sa fille au téléphone, sur le ton de l'anecdote. Sa fille, qui travaille dans une banque à Nantes, n'a pas ri du tout.
Des recherches confuses et un appel qui tourne court
Le lendemain, Monique s'est installée devant l'ordinateur que son fils lui avait offert, celui qui chauffe et qu'elle allume rarement. Elle a tapé des mots approximatifs dans le moteur de recherche, bénévole essence impôts, et s'est retrouvée face à des forums contradictoires. Certains parlaient de frais réels, d'autres de crédit d'impôt, d'autres encore juraient que cela ne concernait que les dirigeants d'associations. Au bout d'une heure, elle avait mal aux yeux et l'impression désagréable d'être plus perdue qu'avant.
Elle a alors appelé le centre des impôts, un mardi matin. Après vingt minutes de musique d'attente, une voix pressée lui a expliqué que tout dépendait de l'association et de ce qu'elle délivrait. Monique a voulu poser une deuxième question, la communication a coupé. Elle a rappelé, est tombée sur une autre personne, qui lui a conseillé de consulter son espace en ligne. Elle a raccroché agacée, avec cette sensation familière d'avoir dérangé quelqu'un pour une histoire minuscule.
Elle a même hésité à abandonner. Je me suis dit que c'était trop compliqué pour moi, que je ne voulais pas d'ennuis avec l'administration, raconte-t-elle. Il y avait aussi un fond de gêne qu'elle n'osait pas formuler. Récupérer de l'argent sur son bénévolat lui paraissait un peu mesquin, comme si elle reprenait d'une main ce qu'elle donnait de l'autre. C'est Nadia, le samedi suivant, qui a coupé court à ses hésitations, en sortant de son sac un formulaire imprimé et un stylo.
« Un reçu fiscal, pour moi, c'était pour les gens qui font des chèques en décembre, pas pour ceux qui portent des patates. »
Ce que Monique prenait pour rien était déjà un don
Assises sur deux caisses de lait dans l'arrière-boutique, elles ont tout repris. Nadia a expliqué que l'épicerie était reconnue d'intérêt général et habilitée à délivrer des reçus fiscaux. Les frais qu'un bénévole engage pour l'association et dont il ne demande pas le remboursement sont considérés comme un don. Il faut pour cela que ces frais soient réels, justifiés, et que le bénévole renonce expressément à leur remboursement, par écrit. L'association délivre alors un reçu fiscal, comme pour un chèque, que l'on reporte sur sa déclaration.
Monique est restée silencieuse un long moment. Ce qu'elle avait toujours vécu comme un geste discret, presque invisible, avait en réalité une existence officielle. Elle ne réclamait rien à l'association, et c'était justement ce refus qui ouvrait le droit. Nadia a ajouté que ce don donnait droit à une réduction d'impôt de 66 % du montant, dans la limite de 20 % du revenu imposable. Pour les trajets en voiture, le calcul se fait avec un barème kilométrique propre aux bénévoles, publié chaque année par l'administration.
Ensemble, elles ont ressorti l'agenda de Monique, celui où elle note ses rendez-vous chez le médecin. Quarante-cinq samedis dans l'année, quarante kilomètres chaque fois, autour de mille huit cents kilomètres. Nadia a fait le calcul sur son téléphone. Avec le barème, ça fait autour de six cents euros de frais, donc à peu près quatre cents euros de moins sur ton impôt, a-t-elle annoncé. Monique a ri nerveusement, puis elle a pensé aux six années précédentes, et elle n'a plus ri du tout.
Ce que ce reçu change, et ce qu'il faut vérifier
Pour les années passées, une partie était déjà perdue, faute de justificatifs et de renonciation écrite au bon moment. Monique a fait le deuil de ces sommes sans trop de rancœur. Ce qui la frappe, c'est surtout de ne jamais en avoir entendu parler en six ans. La trésorière, interrogée, a reconnu que l'association ne le proposait pas spontanément, par manque de temps et par pudeur. Depuis, une affiche est punaisée au-dessus de la caisse, et trois autres bénévoles ont demandé leur reçu.
Aujourd'hui, Monique tient un petit carnet dans la boîte à gants. Elle y note la date, le trajet, le kilométrage, et elle agrafe les tickets de la boulangerie partenaire pour prouver ses passages. En fin d'année, elle remet le tout à la trésorière avec sa lettre de renonciation au remboursement. Je n'ai rien changé à ce que je fais, j'ai juste arrêté de jeter mes papiers, dit-elle. Les quatre cents euros, elle a décidé d'en reverser une partie à l'épicerie.
Le samedi matin, la Clio tousse toujours deux fois avant de démarrer. Monique gratte encore le givre avec sa carte de fidélité, et les cagettes glissent sur la banquette. Mais elle regarde le compteur autrement, sans culpabilité ni calcul mesquin. Elle sait désormais que la générosité peut aussi se déclarer, et que le savoir ne la rend pas moins généreuse. À ceux qui s'en étonnent, elle répond simplement que l'État encourage ce qu'elle faisait déjà, et qu'il serait dommage de lui refuser ce coup de main.
« Je me suis dit que c'était trop compliqué, que je ne voulais pas d'ennuis avec l'administration pour une histoire d'essence. »
- Vérifier auprès de l'association qu'elle est d'intérêt général et peut délivrer des reçus fiscaux.
- Renoncer par écrit au remboursement de ses frais, de préférence en début ou en cours d'année.
- Noter chaque trajet : date, objet, kilomètres, et garder les justificatifs.
- Utiliser le barème kilométrique spécifique aux bénévoles, publié chaque année.
- Reporter le montant du reçu fiscal sur sa déclaration de revenus, à la ligne des dons.
- Retenir la règle : réduction de 66 % du don, dans la limite de 20 % du revenu imposable.
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