Ne manquez aucune actuSuivez-nous sur Google News
Le café refroidissait dans la tasse ébréchée, la pluie tapait contre la véranda. Il était un peu plus de neuf heures, ce mardi de novembre, à Vouneuil-sous-Biard, près de Poitiers. Gérard, 61 ans, avait posé ses lunettes sur le bout du nez et faisait défiler, ligne après ligne, quarante années de travail résumées en colonnes. Puis son doigt s'est arrêté sur l'année 1983.
Quarante ans de métier rangés dans une chemise cartonnée
Gérard a passé presque toute sa vie professionnelle dans la même entreprise de chaudronnerie, à Chasseneuil-du-Poitou. Il y est entré comme apprenti, il en sortira comme chef d'atelier, avec des mains marquées et un dos qui commence à grincer. Sa femme, Martine, travaille encore à mi-temps à la pharmacie du bourg. Leurs deux enfants sont partis depuis longtemps, l'un à Bordeaux, l'autre à Nantes, et la maison semble souvent trop grande pour eux.
Depuis des années, Gérard repoussait le moment de regarder ses papiers de retraite. Il recevait bien les courriers, il les rangeait dans une chemise cartonnée bleue, au fond du buffet. Il se disait que tout était en ordre, puisqu'il avait toujours travaillé, toujours cotisé, jamais connu le chômage. Dans sa tête, le calcul était simple : il partirait à l'âge prévu, avec ses trimestres complets, et profiterait enfin du potager.
Ce matin-là, c'est Martine qui a insisté. Une collègue de la pharmacie venait de découvrir un trou dans son propre relevé, et elle en avait parlé toute la semaine. Alors Gérard a créé son compte en ligne, il a téléchargé son relevé de carrière, il l'a imprimé sur la vieille imprimante du bureau. Il voulait le lire sur papier, comme un vrai document. Il ne se doutait pas qu'il y passerait la matinée entière.
Une année sous l'uniforme qu'il croyait comptée d'office
En 1983, Gérard avait dix-neuf ans et venait de finir son apprentissage. Comme tous les garçons de sa génération, il avait reçu sa convocation pour le service national. Il avait demandé à partir loin, par curiosité, et on l'avait envoyé à Djibouti, dans un régiment stationné près de la mer Rouge. Douze mois de chaleur écrasante, de manœuvres dans le désert et de lettres envoyées à sa mère tous les dimanches.
Il en garde des photos jaunies, un chèche plié dans un tiroir et quelques souvenirs qu'il raconte encore aux repas de famille. Jamais il ne s'était posé la question de savoir si cette année comptait pour sa retraite. Pour lui, c'était évident : l'État l'avait appelé, l'État le savait, l'État l'avait forcément inscrit quelque part. Il n'imaginait pas qu'une période aussi officielle puisse dépendre d'un papier à fournir lui-même.
C'était une confiance de bon sens, et soyons honnêtes, beaucoup de gens la partagent. On part du principe que les administrations se parlent entre elles. On se dit que l'armée a transmis les informations à la caisse de retraite, que les ordinateurs ont fait le reste. Gérard n'avait conservé aucun document particulier de cette époque, à part son livret militaire, rangé il ne savait plus très bien où.
« Je croyais que l'armée avait tout transmis, c'était l'État quand même, je n'ai jamais imaginé devoir prouver mon année là-bas. »
Une ligne vide entre l'apprentissage et le premier contrat
Sur la feuille, l'année 1982 apparaissait clairement, avec son contrat d'apprentissage et les trimestres validés. L'année 1984 aussi, avec son embauche définitive à la chaudronnerie. Mais entre les deux, il n'y avait rien. Pas une ligne, pas un trimestre, pas même une mention en attente. Gérard a relu trois fois, il a vérifié qu'il n'avait pas sauté une page, il a même retourné la feuille pour voir le verso.
Il a d'abord haussé les épaules. Il s'est dit que le site affichait peut-être les périodes militaires ailleurs, dans une rubrique à part. Il a cherché, il a cliqué un peu partout, sans rien trouver. Puis il a pensé que ce n'était pas grave, que tout serait régularisé au moment de la demande de retraite. Il a reposé la feuille sur la table et il est allé nourrir les poules, comme chaque matin.
C'est Martine, en rentrant à midi, qui a remarqué la feuille restée sur la table de la cuisine. Elle a demandé ce que voulait dire ce trou en 1983. Gérard a répondu que c'était son service, que ça ne posait aucun problème. Elle l'a regardé longtemps, sans rien dire, puis elle a sorti son téléphone. Elle a dit : ma collègue aussi pensait que ce n'était rien, et il lui manquait quatre trimestres.
Des appels, une attente musicale et un livret introuvable
Dès le lendemain, Gérard a appelé sa caisse de retraite. Il a patienté vingt-cinq minutes avec une musique en boucle, le téléphone coincé contre l'épaule pendant qu'il épluchait des pommes de terre. La conseillère a été aimable, mais claire : aucune période de service national n'était enregistrée sur son compte. Elle lui a expliqué que ces trimestres existaient bien, qu'ils pouvaient être pris en compte, mais qu'il fallait un justificatif officiel.
Gérard a pensé à son livret militaire. Il a fouillé le grenier pendant tout un samedi, entre les cartons de jouets des enfants et les vieux classeurs de factures. Il a retrouvé ses bulletins scolaires, une boîte de cartes postales, un uniforme de football, mais pas le livret. Martine a vidé les tiroirs de la chambre d'amis. Rien non plus. Le document avait sans doute disparu lors de leur déménagement, en 1998.
Il a rappelé la caisse, un peu dépité. Il disait au téléphone : j'ai fait mon année à Djibouti, j'ai des photos, je peux vous les montrer si vous voulez. La conseillère a souri, on l'entendait dans sa voix. Les photos ne suffisaient pas. Il fallait un document précis, établi par l'armée elle-même, qui retrace les dates exactes d'incorporation et de libération. Elle lui a donné un nom qu'il n'avait jamais entendu.
« Ma collègue aussi pensait que ce n'était rien, et au final il lui manquait quatre trimestres sur son relevé. »
Le trou ne venait pas d'une erreur mais d'un silence
Le document s'appelle l'état signalétique et des services. C'est une sorte de fiche d'identité militaire, qui récapitule tout le parcours d'un appelé : la date d'entrée, l'unité, les affectations, la date de retour à la vie civile. Pour l'obtenir, il faut s'adresser au centre des archives du personnel militaire, installé à Pau. La demande peut se faire par courrier ou en ligne, avec une pièce d'identité et quelques informations de base.
Gérard a compris ce jour-là que son relevé n'était pas faux. Il était simplement incomplet, parce que personne n'avait jamais transmis l'information. Les périodes de service national donnent bien droit à des trimestres dits assimilés, comptés comme s'il avait cotisé. Mais dans beaucoup de dossiers, ils n'apparaissent pas automatiquement. C'est à l'assuré de les signaler, preuve à l'appui. Il a dit à Martine : je croyais qu'on m'avait oublié, en fait personne ne savait.
Il a rempli la demande un dimanche soir, sur l'ordinateur, avec Martine assise à côté de lui pour vérifier l'orthographe du régiment. Il a indiqué ses dates approximatives, son lieu d'affectation, son numéro de matricule retrouvé sur une vieille lettre. Puis il a attendu. Sept semaines plus tard, une enveloppe brune est arrivée dans la boîte aux lettres. Dedans, tout était écrit noir sur blanc : douze mois, de septembre 1983 à septembre 1984.
Quatre trimestres retrouvés et un départ qui change de date
Gérard a envoyé une copie de l'état signalétique à sa caisse de retraite, avec une lettre simple demandant la régularisation. Quelques semaines après, son relevé en ligne affichait enfin les trimestres manquants. Pour lui, cela voulait dire partir à la date qu'il avait prévue, sans avoir à travailler plusieurs mois de plus pour combler le manque. Il a dit en riant que Djibouti lui offrait enfin quelque chose, quarante ans après.
Il en parle maintenant à tous ceux qu'il croise, au marché du samedi comme au club de pétanque. Deux de ses anciens collègues ont vérifié leur propre relevé après l'avoir écouté. L'un d'eux, Patrick, avait fait son service en Allemagne et n'y avait jamais pensé non plus. Ses trimestres manquaient aussi. On connaît tous ça, ces papiers qu'on laisse dormir en se disant que l'administration veille à notre place.
Martine, elle, garde désormais toute la paperasse dans un classeur rouge, bien en vue. Elle répète qu'il ne faut pas attendre la dernière année pour regarder. Gérard reconnaît qu'il a eu de la chance d'avoir encore le temps. Il imagine ceux qui découvrent le trou au moment de signer leur demande de départ, et qui doivent tout reporter. Pour lui, la leçon tient en une phrase : lire son relevé, ligne par ligne, bien avant la fin.
« J'ai des photos de Djibouti, je peux vous les montrer, mais la dame m'a dit que ça ne servait à rien. »
- Téléchargez votre relevé de carrière sur votre espace retraite en ligne et lisez chaque année, sans en sauter.
- Repérez l'année de votre service national : si aucune ligne n'apparaît, les trimestres assimilés manquent sans doute.
- Demandez votre état signalétique et des services au centre des archives du personnel militaire, à Pau.
- Préparez une pièce d'identité, vos dates approximatives, votre unité et, si possible, votre numéro de matricule.
- Envoyez une copie du document à votre caisse de retraite en demandant la régularisation de votre carrière.
- Faites cette démarche plusieurs années avant votre départ, car l'obtention du justificatif prend plusieurs semaines.
Suivi de l'histoire
- 1 Nov 2026Elle colle un post-it pour chaque tâche depuis la rentrée : fin octobre, son écran est couvert et elle n’arrive plus à commencer
- 2 Nov 2026Deux buts en six minutes au stade Jean-Bouin : Lassine Sinayoko offre au Paris FC une victoire 3-1 face à l’AS Monaco
- 2 Nov 2026Au stade du Hameau, Pau signe une 19e victoire de suite à domicile en battant le leader Toulouse 34-14 en Top 14
- 2 Nov 2026Au stade Jean-Bouin, deux erreurs défensives et un doublé de Sinayoko font tomber Monaco 3-1 face au Paris FC en Ligue 1
- 2 Nov 2026À 61 ans, il ouvre enfin son relevé de carrière près de Poitiers : ses douze mois de service militaire à Djibouti n’y figurent nulle part, vous lisez
- 2 Nov 2026Au Vélodrome, 6 arrêts de Jeffrey De Lange et deux buts d’Harit et Gouiri offrent à l’OM un 4e succès de suite face à Toulouse







