Il remplit son composteur de tontes tout l’automne près de Chartres : en mars, il soulève le couvercle sur une bouillie noire qui sent l’œuf pourri

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Mars, neuf heures du matin, dans un jardin de Lèves, à deux pas de Chartres. La rosée colle encore aux bottes de Gérard, une fourche à la main. Il pose les doigts sur le couvercle du composteur vert, tire d'un coup sec. Un souffle tiède lui monte au visage, épais, sucré, une odeur d'œuf pourri qui le fait reculer d'un pas.

Un jardin tenu au cordeau depuis vingt ans

Gérard a 64 ans et il a passé quarante ans à réparer des moteurs dans un garage de la route d'Orléans. Depuis sa retraite, son terrain de six cents mètres carrés est devenu son atelier. Il y a la pelouse qu'il tond le samedi, le potager carré au fond, deux pommiers et une haie de charmilles. Sa femme, Martine, dit en riant qu'il connaît chaque brin d'herbe par son prénom.

Le composteur, il l'a acheté à l'automne précédent, à la déchetterie de l'agglomération, pour une poignée d'euros. Un bac en plastique de quatre cents litres, avec un couvercle et une petite trappe en bas. L'idée lui plaisait beaucoup : ne plus remplir la poubelle grise, ne plus acheter de terreau en sac, rendre au sol ce qui en venait. Ça lui paraissait simple, logique, presque évident pour un homme pratique comme lui.

Il l'a installé derrière l'abri de jardin, à l'ombre du noisetier, sur la terre nue comme indiqué sur la notice. Chaque soir, Martine lui tendait le seau des épluchures, et il traversait le jardin en chaussons. Il aimait ce petit rituel, ce chemin dans la nuit tombante, le bruit sourd des pelures sur le fond du bac. Il avait l'impression de faire quelque chose de juste, sans effort, pour la planète et pour ses tomates.

Toute l'herbe de l'automne part dans le bac

En septembre, la pelouse a repoussé avec les pluies, plus drue que jamais. Gérard tondait chaque semaine, parfois deux fois, et le bac de la tondeuse débordait d'une herbe verte et lourde. Avant, il chargeait tout dans la remorque pour la déchetterie. Cette fois, il a tout versé dans le composteur, en se félicitant d'économiser l'essence et les allers-retours du samedi matin.

Le voisin, Patrick, l'a vu faire par-dessus la clôture et a levé un pouce. Lui aussi composte, depuis longtemps, mais Gérard n'a pas pensé à lui demander comment. Il avait lu quelque part que l'herbe était riche, pleine d'azote, parfaite pour les légumes. Alors il en a mis, encore et encore, couche après couche, avec les épluchures de carottes, les fanes, le marc de café et les trognons de pommes.

Les feuilles mortes, en revanche, il les a ramassées comme chaque année au râteau, puis brûlées dans un coin, ou mises en sacs pour la collecte. Ça lui semblait sale, sec, inutile, juste bon à encombrer. Je voulais du bon, du vert, du vivant, pas des feuilles mortes, dira-t-il plus tard en haussant les épaules. Le bac se remplissait vite, se tassait, et il refermait le couvercle avec satisfaction, sans regarder dedans.

« Je voulais du bon, du vert, du vivant, pas des feuilles mortes, je trouvais ça sale. »

En décembre, une flaque brune au pied du bac

Un matin de décembre, Martine remarque une tache sombre sur la terre, au pied du composteur. Un liquide brunâtre suinte par la trappe du bas, et quelques moucherons tournent autour malgré le froid. Elle le signale à Gérard, qui hausse les épaules. Pour lui, c'est normal, c'est la pluie qui rentre par les côtés, ou le jus des épluchures qui s'écoule tranquillement.

Il y a aussi l'odeur, parfois, quand le vent tourne vers la terrasse. Rien de violent, une sorte de relent aigre, comme une poubelle oubliée au soleil. Gérard se dit qu'un compost, par définition, ça ne sent pas la rose. On connaît tous ça, ces petites alertes qu'on range dans un coin de la tête parce qu'on a autre chose à faire et que l'hiver arrive.

Et puis le bac ne baisse pas comme il l'espérait. On lui avait promis que le volume fondrait de moitié en quelques mois. Là, le niveau reste haut, compact, comme figé. Quand il soulève le couvercle pour verser le seau, il voit une surface luisante, vert foncé, presque gluante. Il referme vite. Le froid ralentit tout, se répète-t-il, ça repartira au printemps avec le soleil.

La fourche s'enfonce dans une pâte qui colle

Le printemps arrive, et avec lui ce matin de mars où l'odeur le fait reculer. Gérard plante quand même la fourche, décidé à récupérer le terreau promis pour ses semis. Les dents s'enfoncent sans résistance dans une matière noire, collante, qui ressort en filaments mouillés. Aucune trace de terre fine, aucune odeur de sous-bois. Juste une bouillie lourde qui pue l'œuf pourri jusqu'à la haie.

Il appelle Martine, qui arrive en tenant son col devant son nez. On dirait la vase du canal, lâche-t-elle avant de retourner vers la maison. Gérard, lui, cherche une explication. Il pense d'abord à un animal mort, un hérisson peut-être, coincé au fond. Il fouille avec la fourche, retourne quelques pelletées, mais ne trouve rien d'autre que cette pâte uniforme et chaude.

Il essaie alors de vider le bac par la trappe du bas, pour au moins sauver ce qui serait mûr. Rien ne vient, sinon une coulée épaisse qui lui salit les bottes. Il pense au plastique, à un bac défectueux, à la pluie, aux rats. Le soir, il cherche sur son téléphone, tombe sur des forums contradictoires et s'endort persuadé que le composteur était tout simplement mal conçu.

« J'ai planté la fourche et c'est ressorti comme de la vase, avec cette odeur d'œuf pourri jusqu'à la haie. »

Ce n'était pas le bac, c'était le menu

C'est finalement Patrick qui lui ouvre les yeux, le samedi suivant, accoudé à la clôture. Il jette un œil au tas, renifle, et sourit sans moquerie. Il n'y a que du vert là-dedans, ton compost étouffe, dit-il calmement. Il explique que l'herbe fraîche et les épluchures sont humides, riches en azote, et qu'elles se tassent en couche serrée, sans laisser passer l'air.

Pour se décomposer proprement, un compost a besoin de deux familles de matières, raconte Patrick. Les vertes, humides, et les brunes, sèches, riches en carbone : feuilles mortes, carton brun, petites branches broyées, paille. Les brunes structurent le tas, gardent des poches d'air, épongent le jus. Sans elles, l'oxygène disparaît, les bonnes bactéries cèdent la place à d'autres, et ça pourrit au lieu de se transformer.

Gérard reste silencieux un moment, la fourche plantée devant lui. Les feuilles qu'il avait brûlées ou mises en sacs, c'était justement ce qui manquait. L'odeur d'œuf pourri, la flaque, le volume qui ne baissait pas, tout s'emboîte d'un coup. Soyons honnêtes, il aurait pu poser la question dès septembre. Mais il était tellement sûr de son affaire qu'il n'avait jamais imaginé que trop de bonne herbe pouvait tout gâcher.

Un tas remonté couche par couche, moitié brun moitié vert

Ils passent l'après-midi à vider le bac sur une bâche, Patrick armé de sa propre fourche. Ils déchirent des cartons d'emballage, récupèrent deux sacs de feuilles chez Patrick, cassent des branchettes de la haie. Puis ils remontent le tas en mélangeant, à peu près autant de brun que de vert. Une pelletée de bouillie, une brassée de feuilles sèches, et on recommence, en aérant à la fourche.

Trois semaines plus tard, l'odeur a disparu. Le tas fume légèrement le matin, signe qu'il chauffe, et sent la forêt humide. Désormais, Gérard garde un gros sac de feuilles mortes à côté du bac, et chaque seau d'épluchures reçoit sa poignée de brun. Les tontes, il les laisse d'abord sécher un jour ou deux, ou il en laisse une partie sur la pelouse.

Il a perdu une saison de terreau et racheté quelques sacs pour ses semis de tomates, une trentaine d'euros. Rien de dramatique, mais une leçon qu'il raconte maintenant à qui veut l'entendre, au marché comme au club de pétanque. Martine, elle, a retrouvé sa terrasse sans odeur. Et chaque automne, au lieu de brûler les feuilles du pommier, Gérard les entasse avec soin, comme une réserve précieuse pour l'année.

« Il n'y a que du vert là-dedans, ton compost étouffe, il lui faut du brun pour respirer. »

  • Mélanger à peu près autant de matières brunes (feuilles mortes, carton brun, paille) que de vertes.
  • Garder un sac de feuilles sèches près du composteur pour en ajouter à chaque apport.
  • Laisser sécher les tontes un ou deux jours avant de les composter, en couches fines.
  • Aérer le tas à la fourche toutes les deux à quatre semaines.
  • Une odeur d'œuf pourri ou un jus noir signalent un manque d'air : ajouter du brun et brasser.
  • Un bon compost sent le sous-bois et chauffe légèrement au cœur du tas.

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Emilie Morlaes
Emilie Morlaes

Émilie Morlaes a toujours été passionnée par l'écologie et par une façon de vivre plus simple : produits sans chimie, bio, fait maison, consommation raisonnée. Ancienne gérante d'un salon de coiffure à La Grande-Motte, elle suit de près tout ce qui touche à l'environnement, à l'alimentation et aux produits du quotidien, et partage ici ce qui change concrètement pour vous.

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