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Il est dix-neuf heures passées, la lumière orange du lampadaire tombe sur le parking de la résidence. Monique, 67 ans, secoue une boîte de croquettes, et le bruit sec fait sortir trois silhouettes de sous la haie de lauriers. Elle pose les coupelles sur le muret, comme chaque soir. Au-dessus d'elle, une fenêtre s'ouvre en claquant contre le volet.
Trois chats, un muret et une habitude de deux hivers
Monique habite un deux-pièces au rez-de-chaussée d'une petite résidence de Cabestany, à quelques minutes de Perpignan. Ancienne aide-soignante, elle a pris sa retraite il y a cinq ans et connaît chaque recoin du quartier. Derrière l'immeuble, entre le local à poubelles et une haie de lauriers, s'étend un bout de terrain que personne ne regarde vraiment. C'est là que vivent les trois chats, depuis au moins deux hivers, sans collier et sans nom officiel. Elle, pourtant, les a baptisés : Tigrou, Grisette et la Borgne, une petite noire qui ne voit que d'un œil.
Tout a commencé par un soir de janvier, quand elle a vu Grisette fouiller un sac éventré près des conteneurs. Elle a posé un reste de jambon sur le muret, sans réfléchir, puis une soucoupe d'eau le lendemain. Une semaine plus tard, elle achetait des croquettes au supermarché, en sac de quatre kilos, entre la lessive et le café. Le rituel s'est installé tout seul, avec ses horaires et ses gestes. Dix-neuf heures en hiver, vingt heures en été, la boîte secouée, les coupelles rincées au robinet du jardin.
Soyons honnêtes, Monique y trouve aussi son compte. Depuis la mort de son mari, les soirées sont longues, et ces quelques minutes dehors lui donnent une raison de sortir. Les chats ne se laissent pas caresser, mais ils l'attendent, assis en rang au bord du muret. Elle connaît leurs humeurs, remarque quand l'un boite ou maigrit. Pour elle, c'est simple : ils étaient là avant elle, ils ont faim, elle a des croquettes. Elle ne s'est jamais demandé si ce geste regardait quelqu'un d'autre qu'elle-même et ces trois bêtes efflanquées.
Un geste généreux qu'elle croyait sans conséquence
Au printemps dernier, Monique a pris une décision qu'elle trouvait raisonnable. Plutôt que de jeter les croquettes à même le sol, elle a installé une petite caisse en bois retournée, avec un vieux coussin dedans, pour que les chats s'abritent du vent. La tramontane souffle fort par ici, et la Borgne grelottait certains matins. Elle a aussi pris l'habitude de laisser une gamelle pleine pour la nuit, au cas où. Dans sa tête, plus les chats étaient nourris, moins ils iraient fouiller les poubelles, et tout le monde y gagnait.
Elle en a parlé à sa voisine du dessus, Fatima, qui a haussé les épaules en souriant. Les enfants de la résidence venaient regarder les chats manger, et l'un d'eux avait même dessiné Tigrou pour l'école. La gardienne, qui passe deux fois par semaine, ne disait rien. Monique en avait conclu que son installation était tolérée, presque appréciée. Elle ne voyait pas pourquoi un abri et quelques croquettes poseraient problème à qui que ce soit, dans un quartier où personne ne s'occupait de ce coin de terrain.
Ce qu'elle n'avait pas mesuré, c'est que la nourriture attire. Les chats mangent mieux, ils grossissent, ils restent. Et des chats qui restent, qui ne sont ni stérilisés ni identifiés, finissent tôt ou tard par se multiplier. On connaît tous ça, les portées de chatons qui apparaissent sous une voiture un matin de mai. Monique, elle, pensait à ses trois protégés comme à une petite famille stable. Elle ignorait que Grisette, plus ronde depuis quelques semaines, n'avait pas seulement profité des croquettes du supermarché.
« Je ne fais de mal à personne, ils ont faim, ils étaient là avant moi et moi j'ai des croquettes. »
Des petits cris sous la haie, un matin de mai
Le premier signe, Monique l'a entendu avant de le voir. Un matin, en sortant ses bouteilles vides, elle a perçu des petits miaulements aigus venant de la haie. Elle s'est penchée, a écarté les branches, et a découvert quatre chatons blottis contre Grisette, sur le coussin de la caisse. Sur le moment, elle a souri, attendrie, et a même pris une photo avec son téléphone pour la montrer à sa fille. Elle s'est dit qu'elle doublerait les rations, que les petits trouveraient bien leur chemin.
Dans les semaines suivantes, d'autres détails sont apparus, qu'elle a d'abord balayés. Un chat roux inconnu rôdait le soir autour des gamelles, attiré par l'odeur. Des bagarres éclataient la nuit, avec des cris qui résonnaient entre les façades. Un matin, elle a trouvé la poubelle jaune renversée et des traces de griffes sur le capot d'une voiture blanche. Elle a nettoyé, sans trop y penser, persuadée que ce n'était pas lié à ses chats. Les chatons, eux, grandissaient vite et s'aventuraient déjà jusqu'aux places de stationnement.
C'est là que la fenêtre du deuxième étage a claqué, un soir de juin. Gérard, 58 ans, chauffeur de bus, propriétaire de la voiture blanche, s'est penché au balcon. Il a lancé, assez fort pour que tout le parking entende : Vous croyez que ça va durer longtemps, votre ménagerie, madame. Monique a sursauté, la boîte de croquettes à la main. Elle a répondu qu'elle ne faisait de mal à personne. Il a rétorqué que les chats errants, c'était à la mairie de s'en occuper, pas à une retraitée avec ses gamelles.
Le coup de fil à la fourrière qui l'a glacée
Cette nuit-là, Monique a mal dormi. La phrase de Gérard tournait dans sa tête, et derrière elle, une peur précise : que la mairie vienne embarquer les chats pour de bon. Elle avait entendu des histoires de fourrière, de chats emmenés et jamais revus. Le lendemain matin, elle a appelé sa fille, Sandrine, qui travaille à Montpellier. Sandrine lui a conseillé de ne plus rien dire au voisin et de se renseigner avant qu'il ne fasse une démarche de son côté.
Monique a d'abord téléphoné au syndic de la résidence, qui lui a répondu, gêné, que les espaces extérieurs étaient communs et qu'il fallait éviter les nuisances. Puis elle a cherché le numéro de la fourrière intercommunale. La voix au bout du fil était aimable mais ferme : on ne pouvait rien lui dire sans une demande de la mairie. Elle a raccroché encore plus inquiète. Elle se souvient avoir pensé : je les ai nourris, et maintenant je vais les faire disparaître. Elle a laissé les gamelles vides deux soirs de suite, la gorge serrée.
Les chats, eux, n'ont pas compris. Ils attendaient sur le muret, en rang, la Borgne en tête. Le deuxième soir, Fatima est descendue avec un sac de croquettes. Elle a dit à Monique : Tu ne vas pas les laisser comme ça, il y a forcément une autre solution. Gérard, de son côté, avait collé un mot dans le hall, rappelant que nourrir les animaux errants attirait les nuisibles. L'ambiance de la résidence s'était tendue, et Monique évitait désormais de croiser ses voisins dans l'escalier.
« Je les ai nourris pendant deux ans, et maintenant j'ai peur de les faire disparaître. »
Au guichet de la mairie, une réponse inattendue
C'est finalement une bénévole croisée au marché qui a changé la donne. Monique achetait des tomates quand elle a vu un stand d'association de protection des chats, avec des photos de matous à l'oreille entaillée. Elle s'est approchée et a tout raconté d'un trait. La bénévole, Claire, l'a écoutée sans l'interrompre, puis a souri. Elle lui a expliqué que la fourrière n'était pas la seule voie, et que la phrase de Gérard n'était pas complètement fausse, mais pas dans le sens qu'il croyait.
Le Code rural, a raconté Claire, permet au maire de faire capturer les chats errants non identifiés d'un lieu, pour les faire stériliser et identifier, puis les relâcher sur ce même lieu. La commune passe souvent une convention avec une association, qui s'occupe des trappes, du transport chez le vétérinaire et du suivi. Les chats deviennent alors des chats libres, rattachés à la commune ou à l'association. L'entaille ou le tatouage à l'oreille, sur les photos, servait justement à les reconnaître. Ils ne sont ni enlevés ni euthanasiés, ils reviennent chez eux, sur leur muret.
Monique a eu du mal à y croire. Elle a demandé si n'importe qui pouvait solliciter ce genre de campagne. Claire lui a répondu qu'une habitante qui nourrit des chats est souvent la mieux placée pour le signaler, puisqu'elle sait combien ils sont et où ils dorment. Le lundi suivant, Monique est allée au guichet de la mairie avec un courrier écrit à la main, les photos des chatons et le nombre exact d'animaux. L'agent a pris sa demande, l'a transmise au service concerné et lui a parlé de l'association partenaire.
Des oreilles entaillées et un voisin qui fait la paix
Six semaines plus tard, deux bénévoles sont venues un mardi soir avec des trappes grillagées. Monique les a aidées à placer les croquettes au fond, et a supprimé la gamelle de la veille pour que les chats aient faim. En trois soirées, Tigrou, Grisette, la Borgne, le roux et trois des chatons ont été capturés. Le quatrième chaton, plus sociable, a été proposé à l'adoption. Monique ne cache pas qu'elle a pleuré en voyant partir les cages. Elle a dit : Je savais qu'ils reviendraient, mais j'avais l'impression de les trahir.
Ils sont revenus, en effet, quelques jours plus tard, stérilisés, identifiés, avec une petite entaille à l'oreille. Pour Monique, le coût a été modeste : quelques sacs de croquettes et un peu de temps, la campagne étant prise en charge dans le cadre de la convention. Les bagarres nocturnes ont diminué, le roux s'est calmé, et aucune nouvelle portée n'est apparue au printemps. Gérard, un matin, s'est arrêté devant le muret. Il a lâché : Bon, au moins ils ne vont plus se multiplier, c'est déjà ça. Monique a pris ça pour une trêve.
Aujourd'hui, elle nourrit toujours ses chats à dix-neuf heures, mais elle ramasse les gamelles après le repas et ne laisse plus rien la nuit. La caisse en bois est restée, avec un coussin neuf. Elle a aussi appris qu'elle n'était pas seule : dans plusieurs quartiers de la commune, d'autres nourrisseurs avaient fait la même démarche. Ce qu'elle retient, c'est que la mairie n'était pas l'ennemie qu'elle imaginait. Pour ceux qui, comme elle, nourrissent quelques chats derrière un immeuble, voici les points qu'elle a appris à surveiller.
« Je savais qu'ils reviendraient, mais quand les cages sont parties, j'avais l'impression de les trahir. »
- Compter les chats nourris et noter leur lieu de vie avant toute démarche.
- Écrire à la mairie pour demander une campagne de capture, stérilisation et identification.
- Se renseigner sur l'association qui a éventuellement une convention avec la commune.
- Ramasser les gamelles après le repas pour éviter d'attirer d'autres animaux.
- Repérer l'oreille entaillée ou tatouée qui signale un chat déjà pris en charge.
- Prévenir le syndic ou les voisins pour apaiser les tensions avant la campagne.
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