Il se lève à 6 heures pour courir depuis la rentrée près de Caen : fin octobre, une semaine ratée suffit à le convaincre qu’il manque de volonté

Ne manquez aucune actuSuivez-nous sur Google News

Il est 5 h 52, le radiateur de la chambre cliquette encore, et Thomas a déjà posé un pied sur le parquet froid. Dans le couloir, ses baskets attendent contre la porte, lacets ouverts. Dehors, à Hérouville-Saint-Clair, la rue est noire et mouillée. Depuis la rentrée, il court chaque matin. Fin octobre, pourtant, il va rester couché une semaine entière.

Chaque matin depuis septembre, la même boucle autour du parc

Thomas a quarante et un ans, il est technicien de maintenance dans une usine de l'agglomération caennaise. Il vit avec Claire, infirmière, et leurs deux enfants dans un pavillon aux volets gris. Début septembre, après un été passé à grignoter devant les matchs, il a décidé de se remettre à courir. Pas pour un marathon, juste pour se sentir mieux. Il s'est acheté une lampe frontale, une veste fluo, et il a fixé son réveil à six heures précises.

Sa boucle fait cinq kilomètres et longe le parc, puis redescend vers le canal. Les premiers jours, il s'arrêtait souvent, les mains sur les genoux, le souffle court. Puis le corps a suivi, doucement. Fin septembre, il bouclait le tour sans marcher, et il notait chaque sortie au crayon sur le calendrier de la cuisine. Une croix par matin, alignées comme des petits soldats, que les enfants regardaient avec une admiration un peu moqueuse.

Claire le voyait revenir rouge, trempé, souriant, pendant qu'elle buvait son café debout. Elle trouvait qu'il dormait mieux, qu'il était moins nerveux le soir. Lui disait que ça devenait facile, presque automatique, qu'il n'avait plus besoin de réfléchir. Je me lève, j'enfile les chaussures, je pars, répétait-il au repas du dimanche chez ses parents. À ce moment-là, il pensait avoir trouvé une discipline solide, quelque chose qui tiendrait tout l'hiver sans effort particulier.

Pour tenir, il s'impose une règle sans aucune exception

Dès le départ, Thomas s'était fixé un principe qu'il trouvait raisonnable. Aucune exception, jamais, quel que soit le temps. Il avait lu quelque part que les gens qui réussissent ne négocient pas avec eux-mêmes. Alors il ne négociait pas. Pluie, vent, brouillard sur le canal, il sortait. Il en tirait une certaine fierté, celle de l'homme qui tient parole à lui-même, et la colonne de croix sur le calendrier en était la preuve visible.

Cette règle avait ses avantages, soyons honnêtes. Elle supprimait les débats intérieurs du matin, ces minutes où l'on hésite sous la couette. Mais elle avait aussi un revers que Thomas ne voyait pas encore. Dans sa tête, l'habitude existait seulement si la chaîne restait intacte. Une croix manquante, et tout l'édifice tremblait. Il ne courait plus seulement pour son souffle, il courait pour protéger une série.

Claire lui avait fait la remarque un soir, en rangeant le lave-vaisselle. Elle lui avait demandé ce qu'il ferait le jour où il serait malade. Il avait haussé les épaules, répondu qu'il ne tombait jamais malade. Elle n'avait pas insisté. Dans son métier, elle voyait des patients s'acharner sur des régimes impossibles, puis tout lâcher d'un coup. Elle s'était dit que son mari finirait peut-être par apprendre la même leçon, à sa façon.

« Je commence bien, et puis je lâche, c'est toujours pareil avec moi, je n'ai jamais eu de volonté. »

Un rhume, des vacances scolaires, et une croix qui manque

Le grain de sable est arrivé à la mi-octobre, sous la forme d'une gorge qui gratte. Rien de grave, un rhume banal attrapé auprès de sa fille. Le lundi matin, le réveil a sonné, et Thomas l'a coupé en se promettant de repartir le lendemain. Le mardi, il toussait encore. Le mercredi, les vacances de la Toussaint commençaient, et les enfants partaient chez leurs grands-parents à Bayeux, ce qui bouleversait tout le rythme de la maison.

Sans les enfants, plus de petit-déjeuner à préparer, plus d'horaires fixes. Thomas s'est mis à veiller tard devant des séries, et le réveil de six heures lui paraissait soudain absurde. Il a laissé passer le jeudi, puis le vendredi, en se disant que le week-end ne comptait pas vraiment. Les baskets sont restées dans le couloir, poussées contre le mur par le pied de quelqu'un. Personne ne les a remises devant la porte.

Le lundi suivant, une semaine complète s'était écoulée. Sur le calendrier, sept cases vides s'étalaient sous la belle colonne de septembre. Thomas les a regardées longtemps, sa tasse à la main, et quelque chose s'est serré dans sa poitrine. Il a pensé, presque à voix haute, que c'était toujours pareil avec lui. Je commence bien, et puis je lâche, a-t-il dit à Claire, qui n'a pas su quoi répondre sur le moment.

Il se traite de mou et cherche une méthode plus dure

Les jours suivants, Thomas n'a pas repris la course. Il a fait pire, il a ruminé. Dans la voiture, sur la rocade, il repassait ses échecs passés comme une liste de reproches. La salle de sport abandonnée en 2019, la guitare jamais accordée, l'anglais en ligne arrêté au troisième module. Pour lui, la semaine ratée n'était pas un accident, c'était la confirmation d'un trait de caractère. Il manquait de volonté, voilà tout, et ça ne changerait plus.

Il a cherché une solution du côté de la sévérité. Il a téléchargé une application qui envoyait des alertes stridentes et affichait des messages culpabilisants. Il a même envisagé de parier de l'argent avec un collègue, Julien, pour s'obliger à tenir. Julien a ri, puis il lui a raconté qu'il avait lui-même arrêté la cigarette trois fois avant que ça marche. Thomas n'a retenu que le chiffre trois, comme une preuve supplémentaire de la faiblesse humaine.

Le soir, chez lui, il est devenu silencieux et irritable. Claire l'a surpris à fixer ses baskets sans les enfiler, comme si elles l'accusaient. On connaît tous ça, cette honte sourde qui rend le geste encore plus lourd. Plus il se jugeait, moins il avait envie de sortir, et moins il sortait, plus il se jugeait. C'est sa sœur, Élodie, professeure de sport au collège, qui a fini par débloquer la situation au téléphone.

« Tu n'as pas manqué de caractère, Thomas, tu as juste perdu ton signal quand les enfants sont partis. »

Ce n'était pas sa volonté qui avait lâché

Élodie l'a écouté sans l'interrompre, puis elle lui a demandé depuis combien de temps il courait. Sept semaines, a-t-il répondu. Elle lui a expliqué ce qu'elle répète souvent à ses élèves et à leurs parents. Selon les travaux qu'elle avait lus, une habitude met en moyenne autour de deux mois à s'installer, avec des écarts énormes. Chez certains, quelques semaines suffisent, chez d'autres il faut bien plus longtemps, selon le geste et la personne.

Surtout, a-t-elle ajouté, les chercheurs ont observé que rater une occasion ici ou là ne change presque rien à la suite. Ce qui casse une habitude, ce n'est pas la journée manquée, c'est l'abandon qui suit, quand on se dit que tout est perdu. Thomas a mis un moment à comprendre. Sa semaine vide n'avait pas effacé septembre. C'était son verdict sur lui-même, bien plus que le rhume, qui le clouait au lit.

Elle lui a aussi fait remarquer un détail auquel il n'avait jamais pensé. Son habitude reposait sur un décor précis, les enfants, le petit-déjeuner, les baskets devant la porte. Quand ce décor a disparu pendant les vacances, le déclencheur a disparu avec lui. Tu n'as pas manqué de caractère, tu as perdu ton signal, lui a-t-elle dit. Thomas a raccroché, est allé dans le couloir, et a reposé les chaussures exactement devant la porte.

Repartir le lendemain, plus court, et rendre le geste facile

Le lendemain matin, Thomas est sorti, mais il n'a pas fait sa boucle complète. Élodie lui avait conseillé de reprendre vite plutôt que fort, et de réduire la marche à franchir. Il a couru deux kilomètres, jusqu'au pont du canal, puis il est rentré. Sur le calendrier, il a tracé une croix ordinaire, sans commentaire. La colonne n'était plus parfaite, et curieusement, ça lui a semblé beaucoup plus léger qu'avant.

Il a changé sa règle. Désormais, s'il manque un jour, il repart le suivant, sans rattraper ni se punir. Il prépare sa tenue la veille sur la chaise, règle la cafetière programmable et laisse la frontale chargée dans sa chaussure gauche. Les matins de grosse fatigue, il s'autorise à marcher le tour entier. L'important, a-t-il fini par admettre, c'est d'ouvrir la porte. Ce que je fais derrière compte moins, dit-il aujourd'hui en riant.

Cela ne lui a rien coûté, sinon quinze jours de mauvaise humeur et l'application payante qu'il a désinstallée. Mi-novembre, il courait de nouveau presque tous les matins, sous une bruine normande tenace. Il a aussi regardé autrement ses anciens abandons, la guitare, l'anglais, en se demandant combien avaient vraiment échoué pour une semaine ratée. Claire, elle, a accroché le calendrier plus bas, à hauteur des enfants, qui ajoutent parfois une croix à sa place.

« Sept cases vides sur le calendrier, et j'avais l'impression que tout septembre venait de disparaître d'un coup. »

  • Compter environ deux mois pour qu'un geste devienne automatique, parfois beaucoup plus selon les personnes.
  • Après un jour manqué, reprendre dès le lendemain, sans chercher à rattraper ni se punir.
  • Repartir avec une version plus courte ou plus simple du geste plutôt que d'attendre d'être en forme.
  • Repérer le signal qui déclenche l'habitude et le recréer quand la routine change, en vacances par exemple.
  • Préparer le matériel la veille pour rendre le premier geste presque sans effort.
  • Remplacer la série parfaite par une règle souple : ne jamais manquer deux fois de suite.

Suivi de l'histoire

Partager :WhatsAppFacebookX
Emilie Morlaes
Emilie Morlaes

Émilie Morlaes a toujours été passionnée par l'écologie et par une façon de vivre plus simple : produits sans chimie, bio, fait maison, consommation raisonnée. Ancienne gérante d'un salon de coiffure à La Grande-Motte, elle suit de près tout ce qui touche à l'environnement, à l'alimentation et aux produits du quotidien, et partage ici ce qui change concrètement pour vous.

Articles: 693