Il branche un wattmètre prêté par la médiathèque sur son congélateur : le compteur affiche presque le double de ce que promettait l’étiquette

Ne manquez aucune actuSuivez-nous sur Google News

Il est sept heures du soir, et la lampe du garage grésille au-dessus de l'établi. Gérard soulève le couvercle du congélateur coffre, un nuage froid lui monte au visage. Derrière lui, le moteur ronronne, s'arrête, repart. Sur la prise murale, un petit boîtier gris clignote en rouge. Il plisse les yeux, relit le chiffre, puis appelle sa femme depuis l'escalier.

Un garage à Firminy, un coffre blanc et des habitudes bien rangées

Gérard a soixante-sept ans et il a passé quarante ans comme régleur dans une usine de la vallée de l'Ondaine. Depuis sa retraite, il vit avec Monique dans une petite maison mitoyenne de Firminy, à quelques kilomètres de Saint-Étienne. Le garage sert à tout sauf à la voiture, qui dort dans la rue. On y trouve l'établi, les bocaux de confiture, les vélos des petits-enfants et, contre le mur du fond, un grand congélateur coffre blanc de trois cents litres.

Ils l'ont acheté en 2017, dans une grande surface de Villars, parce que l'ancien rendait l'âme. Monique avait choisi un modèle bien classé sur l'étiquette énergie, avec une consommation annoncée autour de deux cents kilowattheures par an. Gérard, lui, avait surtout regardé la profondeur. Il voulait pouvoir y ranger les haricots du jardin, les cèpes de l'automne et les parts de gratin qu'on congèle quand les enfants repartent le dimanche soir avec trop de restes.

Pendant des années, l'appareil a fait son travail sans qu'on y pense. Le couvercle s'ouvre deux ou trois fois par jour, le ronronnement fait partie des bruits de la maison, comme la chaudière ou le frigo de la cuisine. Gérard ne s'en occupe pas plus que de la boîte aux lettres. C'est un meuble qui marche, dit-il souvent. Et soyons honnêtes, personne ne regarde un congélateur tant qu'il garde la glace dure et les petits pois bien ronds.

Trois hivers sans le vider, pour de très bonnes raisons

Le premier dégivrage sauté remonte à l'hiver 2021. Monique s'était fait opérer du genou, Gérard courait entre la pharmacie et les rendez-vous, et vider trois cents litres de nourriture dans des glacières lui semblait une montagne. Il s'était dit qu'on ferait ça au printemps. Puis le printemps est arrivé avec le jardin, l'été avec les petits-enfants, et l'automne avec les champignons. Le congélateur était plein à ras bord, ce n'était jamais le moment de tout sortir.

L'année suivante, il a franchement décidé de ne pas le faire. Il avait lu quelque part qu'un peu de givre gardait le froid, comme une couverture. L'idée lui plaisait, elle avait l'air logique pour un ancien de l'usine. Le givre, c'est de la glace, la glace c'est froid, donc ça aide forcément, expliquait-il à son beau-frère au téléphone. Personne ne l'a contredit. Le beau-frère, d'ailleurs, ne dégivrait pas le sien non plus depuis longtemps.

Alors la couche a grandi, lentement, sans faire de bruit. Elle couvrait d'abord les bords, puis les parois, puis elle a commencé à mordre sur le panier suspendu. Gérard grattait parfois avec une spatule en bois, juste assez pour refermer correctement le couvercle. Il trouvait même ça plutôt rassurant, cette épaisseur blanche. Un congélateur bien givré, c'était à ses yeux un congélateur qui fonctionnait bien, qui produisait du froid, et qui n'avait besoin de rien d'autre.

« Je pensais que le givre gardait le froid, comme une couverture, et en fait il empêchait le froid de passer. »

Une facture qui grimpe et un petit boîtier emprunté

Le grain de sable est arrivé par courrier, en janvier, avec la régularisation annuelle d'électricité. Monique a ouvert l'enveloppe sur la table de la cuisine, a posé ses lunettes et a soupiré. La somme dépassait de presque cent euros celle de l'année précédente. Les tarifs avaient augmenté, bien sûr, tout le monde le savait. Mais elle trouvait l'écart trop gros pour une maison où l'on chauffe au gaz, où l'on éteint les lumières derrière soi et où le four sert peu.

Gérard a haussé les épaules et accusé les prix. Monique, elle, s'est souvenue d'une affiche vue à la médiathèque, près du rayon des romans policiers. On y prêtait des wattmètres, ces petits boîtiers qu'on glisse entre la prise et l'appareil pour mesurer ce qu'il consomme vraiment. Elle en a emprunté un le samedi suivant, avec deux livres et un DVD. La bibliothécaire lui a conseillé de laisser chaque appareil branché au moins une semaine complète pour avoir un chiffre fiable.

Ils ont commencé par la télévision, puis la box internet, puis le frigo de la cuisine. Rien d'anormal, des chiffres proches de ce qu'on lit sur les notices. Le congélateur du garage est passé en dernier, presque par politesse. Gérard a branché le boîtier un dimanche matin en grommelant que c'était une perte de temps. Il pensait sincèrement que cet appareil, plus récent que la télévision, serait le plus sage de toute la maison. Il a noté le chiffre de départ sur un carnet.

Le compteur tourne, le moteur ne s'arrête presque plus

Au bout de sept jours, Gérard est redescendu au garage avec son carnet et une calculatrice. Il a fait le calcul une première fois, puis une deuxième, en se méfiant de lui-même. Ramené sur une année, le wattmètre annonçait près de trois cent quatre-vingts kilowattheures, presque le double de l'étiquette. Il est resté un moment debout devant le coffre, la lampe grésillant au-dessus de lui. C'est là qu'il a appelé Monique depuis l'escalier, la voix un peu plus haute que d'habitude.

Sa première idée a été la panne. Il a pensé au thermostat, au joint du couvercle, peut-être au compresseur fatigué après sept ans. Il a passé une feuille de papier sous le couvercle fermé, comme le lui avait appris un collègue, pour vérifier l'étanchéité. La feuille résistait bien. Il a ensuite tourné le bouton du thermostat d'un cran, sans rien changer. Le soir, assis sur un tabouret, il a écouté le moteur, et il a compris qu'il ne s'arrêtait quasiment jamais.

Il a appelé le service après-vente du magasin, qui lui a proposé un déplacement de technicien facturé quatre-vingt-dix euros, sans garantie de diagnostic. Il a hésité, puis il a téléphoné à son neveu Karim, frigoriste dans une entreprise de Saint-Chamond. Je lui ai dit que le coffre tournait comme une machine à laver, raconte Gérard. Karim n'a posé qu'une seule question avant même de parler du compresseur ou du thermostat. Il voulait savoir quand son oncle avait dégivré l'appareil pour la dernière fois.

« J'ai fait le calcul deux fois sur mon carnet, je n'y croyais pas, presque le double de l'étiquette. »

Sous la glace, ce n'était pas une panne mais une couverture

Karim est venu le samedi, avec une caisse à outils qu'il n'a jamais ouverte. Il a soulevé le couvercle, a passé la main sur les parois et a mesuré la couche avec un mètre de menuisier. Par endroits, le givre dépassait un centimètre et demi. Il a souri, pas méchamment. Tonton, ton givre, c'est un pull en laine que tu as mis à ton congélateur, et après tu t'étonnes qu'il ait du mal à respirer, a-t-il lâché devant Monique.

Il leur a expliqué ce qui se passe, avec ses mots à lui. Dans un coffre, les tuyaux qui produisent le froid, l'évaporateur, courent derrière les parois. Le givre n'ajoute pas de froid, il fait barrière entre ces tuyaux et l'intérieur, comme un isolant. Selon Karim, à partir de quelques millimètres, l'échange se fait mal et le compresseur doit tourner beaucoup plus longtemps pour atteindre la même température. Avec plus d'un centimètre, disait-il, l'appareil s'épuisait à refroidir sa propre glace.

Gérard a mis un moment à digérer l'idée. Toute sa logique d'ancien régleur, la glace qui garde le froid, s'effondrait d'un coup. Ce n'était ni une panne, ni l'âge de l'appareil, ni une étiquette mensongère. C'était lui, ou plutôt l'habitude prise pendant trois hivers, qui avait doublé la consommation. J'ai payé pour fabriquer de la glace que personne n'a mangée, a-t-il fini par dire en riant jaune. Karim lui a proposé de dégivrer le coffre le jour même, pendant qu'il faisait froid.

Un après-midi de seaux et de serpillières, puis le nouveau chiffre

Le choix du moment n'était pas un hasard. Karim conseillait l'hiver, quand le garage descend à quelques degrés et que les aliments supportent mieux une heure ou deux hors du froid. Ils ont rempli trois glacières, empilé les sacs sur le rebord de la fenêtre, entouré le tout de couvertures. Gérard a débranché l'appareil, ouvert le bouchon de vidange, posé des serviettes au fond. Une casserole d'eau chaude, couvercle fermé, a accéléré la fonte sans gratter les parois au couteau.

En trois heures, le coffre était vide, essuyé, sec. Gérard a retrouvé au fond deux sachets de framboises de 2020 et un rôti dont personne ne se souvenait. Il a rebranché, attendu que la température redescende, puis remis la nourriture en triant au passage. Une semaine plus tard, il a de nouveau consulté le wattmètre. Le chiffre annuel était retombé autour de deux cent dix kilowattheures. Avec les tarifs actuels, cela représente pour eux une quarantaine d'euros économisés par an.

Depuis, Monique a collé un post-it sur le couvercle avec une date en janvier. Gérard, lui, raconte l'histoire à qui veut l'entendre, au club de boules comme à la médiathèque, où il a rendu le boîtier en recommandant à la bibliothécaire de le prêter plus souvent. On connaît tous ça, une habitude qui semble raisonnable et qu'on ne questionne plus. Il regarde maintenant le givre comme un compteur discret. Quand il dépasse l'épaisseur d'une pièce de monnaie, il sait que la facture recommence à grossir.

« Le soir, je l'écoutais depuis le tabouret, et le moteur ne s'arrêtait pour ainsi dire jamais. »

  • Vérifier l'épaisseur du givre : au-delà de quelques millimètres, prévoir un dégivrage.
  • Dégivrer au moins une fois par an, de préférence en hiver, quand il fait froid dehors.
  • Garder les aliments au froid dans des glacières, serrés et couverts, pendant l'opération.
  • Accélérer la fonte avec une casserole d'eau chaude, sans gratter au couteau.
  • Tester l'étanchéité du joint avec une feuille de papier coincée sous le couvercle.
  • Emprunter un wattmètre en médiathèque et mesurer l'appareil une semaine entière.

Suivi de l'histoire

Partager :WhatsAppFacebookX
Emilie Morlaes
Emilie Morlaes

Émilie Morlaes a toujours été passionnée par l'écologie et par une façon de vivre plus simple : produits sans chimie, bio, fait maison, consommation raisonnée. Ancienne gérante d'un salon de coiffure à La Grande-Motte, elle suit de près tout ce qui touche à l'environnement, à l'alimentation et aux produits du quotidien, et partage ici ce qui change concrètement pour vous.

Articles: 679