Elle plante cinquante bulbes de tulipes un dimanche d’octobre près de Lille : en mars, la plate-bande n’offre que des petits trous ronds

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Le dimanche matin, vers dix heures, la terre sentait le champignon et la feuille mouillée. Agnès, genoux sur un vieux coussin de jardin, enfonçait son plantoir dans la plate-bande, à l'abri du mur de briques. Le seau de bulbes cliquetait contre la bordure en ciment. Quelque part dans la rue, une tondeuse s'essoufflait sur une dernière pelouse d'octobre.

Un dimanche d'octobre, cinquante promesses alignées contre le mur

Agnès a cinquante-huit ans et vit depuis vingt ans dans une maison de ville à Marcq-en-Barœul, près de Lille. Elle a été comptable dans une coopérative agricole, et elle a gardé de ce métier le goût des choses rangées. Son jardin n'est pas grand, à peine trois cents mètres carrés, mais elle en connaît chaque recoin. Il y a le cerisier du voisin qui déborde, le compost derrière l'abri, et cette plate-bande ensoleillée qu'elle soigne plus que le reste.

Cette année, elle avait décidé de faire les choses en grand. Cinquante bulbes de tulipes, achetés sur un marché aux plantes de Wambrechies, des rouges, des blanches et quelques perroquets violets. Elle avait étalé les sachets sur la table de la cuisine le samedi soir, en imaginant le résultat. Son mari, Bernard, avait souri en la voyant compter et recompter. Il savait qu'elle attendait ce printemps depuis l'hiver précédent, qui avait été long et gris.

Le dimanche, elle a tout planté en deux heures, avec une méthode qu'elle croyait sûre. Un trou, un bulbe pointe en haut, une poignée de terreau, et on referme en tassant du plat de la main. Elle a fini par un arrosage léger, pour aider les racines à démarrer. En rangeant ses outils, elle a regardé la terre brune bien lissée et s'est dit que le plus dur était fait. Il ne restait plus qu'à laisser l'hiver travailler.

Planter peu profond et nourrir la terre, pour bien faire

Agnès avait ses raisons pour planter comme elle l'a fait. Une voisine lui avait expliqué, quelques années plus tôt, que la terre du Nord est lourde et argileuse. Enterrer trop profond, disait-elle, c'était risquer que les bulbes pourrissent dans l'eau stagnante. Alors Agnès s'est contentée d'une dizaine de centimètres, parfois un peu moins quand le plantoir butait sur un caillou. Elle se souvient même d'avoir pensé qu'elle gagnait du temps en s'épargnant un effort inutile.

Elle avait aussi enrichi le sol avec de la poudre d'os et un peu de corne broyée, achetées en jardinerie. On lui avait vanté ces engrais naturels pour des fleurs plus vigoureuses et des tiges plus droites. Elle aime l'idée de nourrir la terre sans produits chimiques, comme le faisait sa grand-mère dans son potager de l'Avesnois. Ça sentait fort, c'est vrai, mais elle trouvait cette odeur rassurante, presque une odeur de travail bien fait.

Pendant l'automne, elle a laissé la plate-bande tranquille, sans paillage, pour que la terre respire. Les feuilles du cerisier ont recouvert un coin, qu'elle a ratissé une fois en novembre. Soyons honnêtes, à ce moment-là, personne ne pense beaucoup à ce qui se passe sous ses pieds. On rentre, on allume le chauffage, et le jardin devient une affaire de fenêtre. Agnès regardait parfois le mur de briques en buvant son café, satisfaite de ce qu'elle avait enterré là.

« J'ai creusé partout comme une folle, et je n'ai sorti que des peaux, pas un seul bulbe entier. »

En décembre, une petite butte de terre fraîche près du compost

C'est Bernard qui a remarqué le premier détail, un samedi de décembre, en allant vider les épluchures. Près du composteur, il y avait un petit monticule de terre fine, comme si quelqu'un avait creusé pendant la nuit. Il en a parlé au déjeuner, sans s'y attarder. Agnès a pensé à une taupe, ou au chat roux des voisins qui adore gratter les endroits meubles. Ni l'un ni l'autre n'a fait le lien avec la plate-bande, pourtant située à quelques mètres.

En janvier, après une semaine de pluie, elle a vu des sillons étroits dans l'herbe le long de la bordure. On aurait dit de minuscules chemins, à peine larges comme deux doigts, qui filaient vers le mur. Elle s'est penchée, a haussé les épaules et a mis ça sur le compte du ruissellement. Le gazon souffre toujours en hiver, se disait-elle, et il se remettrait au printemps comme chaque année.

Il y a eu aussi ce bruit, un soir de février, quand elle sortait la poubelle. Un froissement rapide dans les feuilles mortes, puis plus rien. Elle a cru voir une petite forme grise disparaître sous la haie de troènes. J'ai cru que c'était un oiseau qui s'envolait mal, raconte-t-elle aujourd'hui en riant un peu jaune. Elle est rentrée, a fermé la porte et n'y a plus pensé jusqu'au mois suivant.

Mars arrive, et rien ne pointe dans la plate-bande vide

Début mars, les jonquilles du voisin avaient déjà jauni le bord de sa clôture. Chez Agnès, la plate-bande restait nue, d'un brun égal, sans la moindre pointe verte. Elle s'est d'abord rassurée en se disant que les tulipes sortent plus tard que les narcisses. Puis la mi-mars est passée, et toujours rien. En regardant de plus près, elle a découvert des dizaines de petits trous ronds, nets, de la taille d'une pièce de deux euros, dispersés sur toute la surface.

Elle a pris une petite pelle et a commencé à fouiller là où elle se souvenait avoir planté. Le premier trou était vide, le deuxième aussi. Au troisième, elle a trouvé une fine pellicule brune, la tunique d'un bulbe, et rien d'autre. J'ai creusé partout comme une folle, et je n'ai sorti que des peaux, dit-elle. Sur cinquante bulbes, elle en a retrouvé quatre, à moitié rongés, avec des marques de dents bien visibles.

Bernard a proposé le gel, qui aurait pu faire éclater les bulbes pendant la vague de froid de janvier. Agnès, elle, penchait pour une maladie, une pourriture venue de cette terre trop humide dont on l'avait prévenue. Elle a appelé le vendeur du marché, qui lui a juré que ses bulbes étaient sains. Elle a ensuite posté des photos sur un groupe de jardiniers du Nord, où chacun y est allé de son hypothèse. Personne ne parlait de la même chose.

« Un bulbe gelé, ça reste là et ça pourrit. Un bulbe qui disparaît, c'est qu'on l'a mangé. »

Ce n'était ni le gel ni la pourriture, mais des mulots

La réponse est venue d'un homme de soixante-dix ans, Gérard, ancien maraîcher à Lomme, qui tient un jardin partagé près de chez elle. Il est passé voir la plate-bande un mardi après-midi, a regardé les trous et a souri tout de suite. Un bulbe gelé ou pourri, ça reste là, ça devient de la bouillie, a-t-il expliqué. Un bulbe qui disparaît en laissant sa peau, c'est qu'on l'a mangé. Pour lui, les coupables tenaient en deux mots : mulots et campagnols.

Gérard lui a montré les galeries le long de la bordure, ces fameux petits sillons qu'elle avait pris pour de l'eau. Il lui a aussi parlé de l'odeur. D'après son expérience, les rongeurs repèrent les bulbes fraîchement plantés au nez, surtout quand la terre vient d'être remuée. La poudre d'os, qui sentait si bon le travail bien fait, n'avait rien arrangé. Pour un mulot affamé en plein hiver, avait-il dit, une plate-bande comme ça, c'est un garde-manger avec une enseigne lumineuse.

Agnès a mis un moment à digérer la nouvelle. Elle s'en voulait un peu d'avoir ignoré la butte, les sillons et cette ombre grise sous la haie. On connaît tous ça, ces signes qu'on aligne seulement après coup, quand il est trop tard. Mais elle était aussi soulagée, parce que le problème avait enfin un nom. Gérard lui a précisé que les tulipes figurent parmi leurs bulbes préférés, alors que d'autres espèces ne les intéressent presque pas.

Un panier grillagé, des narcisses, et une plate-bande qui refleurit

À l'automne suivant, Agnès a tout recommencé, mais autrement. Elle a creusé plus profond, à quinze centimètres environ, en ajoutant un peu de sable au fond pour drainer cette terre argileuse qui l'inquiétait tant. Surtout, elle a installé ses tulipes dans des paniers en grillage fin, achetés une dizaine d'euros pièce, qu'elle a enterrés entièrement. Les racines passent, les tiges sortent, mais les rongeurs ne peuvent pas atteindre le bulbe. Elle a renoncé à la poudre d'os au moment de la plantation.

Gérard lui avait aussi conseillé de mélanger les espèces. Elle a donc ajouté des narcisses le long du mur, et une poignée de fritillaires impériales près du compost. D'après lui, mulots et campagnols boudent ces bulbes-là, qu'ils trouvent toxiques ou au goût repoussant. Les fritillaires dégagent même une odeur forte qui semble les tenir à distance. Bernard a fabriqué deux paniers lui-même avec du grillage à mailles serrées qui traînait dans l'abri, pour économiser un peu.

Au printemps, la plate-bande a fleuri. Pas cinquante tulipes, mais une quarantaine, rouges et blanches, entourées de narcisses jaunes et des grandes clochettes orangées des fritillaires. Agnès estime avoir perdu une trentaine d'euros la première année, et surtout un printemps entier d'attente. Maintenant, je regarde mon jardin même en hiver, dit-elle. Elle surveille les buttes, les sillons, les petits trous ronds, et elle sait désormais que la terre raconte ce qui se passe dessous.

« Pour un mulot affamé en hiver, ta plate-bande, c'est un garde-manger avec une enseigne lumineuse. »

  • Planter les bulbes de tulipes à environ 15 cm de profondeur, avec un peu de sable au fond en sol lourd.
  • Les enterrer dans un panier en grillage fin à mailles serrées, fermé ou recouvert d'un grillage.
  • Éviter d'épandre de la poudre d'os au moment de la plantation, son odeur attire les rongeurs.
  • Mélanger avec des narcisses et des fritillaires, que mulots et campagnols délaissent.
  • Surveiller en hiver les petites buttes de terre, les galeries en surface et les trous ronds.

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Emilie Morlaes
Emilie Morlaes

Émilie Morlaes a toujours été passionnée par l'écologie et par une façon de vivre plus simple : produits sans chimie, bio, fait maison, consommation raisonnée. Ancienne gérante d'un salon de coiffure à La Grande-Motte, elle suit de près tout ce qui touche à l'environnement, à l'alimentation et aux produits du quotidien, et partage ici ce qui change concrètement pour vous.

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