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Samedi, neuf heures et quart, place Velpeau à Tours. L'odeur de poulet rôti se mêle à celle des fraises de Plougastel, un chariot grince sur les pavés mouillés. Claire, 47 ans, tient son cabas d'une main et, de l'autre, un pot de miel acheté la veille au supermarché. Derrière son étal, un apiculteur aux mains tachées de propolis lui demande de retourner le couvercle.
Dix ans de tartines et un pot toujours au même rayon
Claire est infirmière de nuit à l'hôpital Bretonneau, et elle rentre chez elle à Joué-lès-Tours quand les autres partent travailler. Son rituel tient en trois gestes : une tasse de thé, une tranche de pain grillé, une cuillère de miel. Elle l'achète depuis dix ans au supermarché du coin, dans le même rayon, juste à côté des confitures. Le pot est en verre, le couvercle doré, et il coûte autour de quatre euros. Sur l'étiquette, une ruche dessinée, des fleurs de prairie et le mot « miel » en grosses lettres rassurantes.
Elle n'a jamais eu l'impression de se tromper, et soyons honnêtes, personne ne lit vraiment un pot de miel. Le produit lui semblait simple, presque immuable, comme le sel ou le sucre. Du miel, c'est des abeilles et des fleurs, pensait-elle, et le reste relevait du marketing. Son fils Hugo, seize ans, en met dans son yaourt avant le lycée. Son compagnon, Olivier, en verse dans ses tisanes l'hiver, quand sa gorge le trahit. Le pot se vide en deux semaines, et elle en rachète un sans même regarder le prix.
Elle avait pourtant ses principes, qu'elle appliquait ailleurs avec une certaine rigueur. Les œufs, elle les prend en plein air, les légumes au maraîcher bio le mercredi, la viande deux fois par semaine seulement. Elle se voyait comme une consommatrice plutôt attentive, sans être militante. Le miel, lui, passait sous ce radar, protégé par son image de produit naturel par définition. Je me disais que c'était un des rares trucs qu'on ne pouvait pas trafiquer, raconte-t-elle aujourd'hui en souriant à moitié. Une abeille, ça ne se fabrique pas en usine, non ?
Le marché du samedi, une idée de son compagnon
Tout a commencé par une remarque d'Olivier, un dimanche soir, devant un reportage sur les pesticides et les ruchers décimés. Il avait lancé, un peu au hasard, qu'il faudrait peut-être soutenir les apiculteurs du coin. Claire avait haussé les épaules, en pensant au prix. Elle imaginait des pots à quinze euros, réservés aux gens qui ont le temps et les moyens. Mais l'idée était restée, comme un caillou dans une chaussure. Le samedi suivant, ayant fini sa garde plus tôt, elle a décidé de passer au marché Velpeau avant de dormir.
Elle avait glissé dans son cabas le pot entamé du supermarché, presque par défi. Elle voulait comparer, vérifier si la différence de prix valait vraiment la peine. C'était une décision raisonnable, celle d'une personne qui gère un budget serré avec un salaire d'infirmière. On connaît tous ça : on veut bien faire, mais pas au point de doubler la note des courses. Elle comptait goûter, poser deux ou trois questions, et repartir probablement avec son habitude intacte. Au fond, elle cherchait surtout une bonne raison de ne rien changer.
L'étal de Bernard, 64 ans, se trouve entre un fromager et une vendeuse de plants de tomates. Des pots alignés par couleur, du clair presque blanc au brun sombre, avec des noms écrits à la main. Acacia, tilleul, châtaignier, toutes fleurs de la vallée du Cher. Bernard possède trois cents ruches réparties entre Montrichard et Chenonceaux, et il fait ce métier depuis trente ans. Claire lui a tendu son pot, un peu gênée. Il ne l'a pas goûté. Il l'a simplement retourné, comme on vérifie la date d'un yaourt.
« Je me disais que c'était un des rares trucs qu'on ne pouvait pas trafiquer, une abeille ça ne se fabrique pas en usine. »
Une ligne minuscule sous le code-barres
Sur le côté du pot, sous le code-barres et le numéro de lot, figurait une phrase que Claire n'avait jamais remarquée. En caractères gris, presque illisibles sur le fond doré : « mélange de miels originaires et non originaires de l'UE ». Bernard a posé son doigt dessus sans rien dire, puis il a attendu. Claire a plissé les yeux, relu deux fois, et n'a pas compris tout de suite. Pour elle, l'Union européenne, c'était la France, l'Espagne, l'Italie, des pays voisins et plutôt sérieux. La formule ne lui disait rien de précis.
Vous voyez, ça ne veut rien dire, a fini par lâcher Bernard en reposant le pot sur son étal. Ça peut être un peu d'espagnol et beaucoup d'autre chose, on ne sait pas d'où, ni dans quelles proportions. Claire a d'abord trouvé l'argument un peu facile, venant d'un homme qui vend du miel trois fois plus cher. Elle s'est même dit qu'il prêchait pour sa paroisse, ce qui n'était pas faux. Elle a payé un petit pot de tilleul, par politesse plus que par conviction, et elle est rentrée se coucher.
Mais en se réveillant vers quinze heures, le pot du supermarché trônait sur la table de la cuisine, à côté de celui de Bernard. Elle a remarqué une chose qu'elle n'avait jamais vue faute de point de comparaison. Le sien était parfaitement liquide, d'une couleur uniforme, alors que le miel de tilleul avait déjà commencé à cristalliser. Elle a goûté les deux, l'un après l'autre, avec la même cuillère. Le premier était sucré, doux, sans relief. Le second avait un goût de fleur, presque mentholé, qui restait longtemps en bouche.
Des recherches nocturnes et un service client injoignable
La nuit suivante, pendant sa pause de trois heures du matin, Claire a cherché la phrase sur son téléphone. Elle est tombée sur des forums d'apiculteurs, des articles de presse, des rapports qu'elle a parcourus en diagonale entre deux patients. Une collègue aide-soignante, Samia, s'est penchée par-dessus son épaule et a ri. Chez elle aussi, le pot venait du supermarché, et la même mention était imprimée sous l'étiquette. Les deux femmes ont fini par comparer leurs marques, sans arriver à savoir d'où venaient vraiment leurs miels.
Le lundi, Claire a appelé le service consommateurs de la marque, dont le numéro figurait au dos du pot. Après dix minutes de musique d'attente, une conseillère lui a répondu poliment que le produit respectait la réglementation. Elle a demandé quels pays exactement entraient dans le mélange. La conseillère lui a expliqué que la composition variait selon les approvisionnements et qu'elle ne pouvait pas en dire plus. On m'a répondu que tout était légal, et c'est justement ça qui m'a mise mal à l'aise, se souvient-elle.
Elle a ensuite essayé le rayon lui-même, un mercredi après-midi, en prenant le temps de retourner tous les pots. Sur une quinzaine de références, la moitié affichait la même formule vague, parfois sur des pots ornés de lavande ou de paysages de Provence. Quelques-uns, plus chers, indiquaient France. Un employé en train de remplir les rayons l'a regardée faire avec curiosité. Il ne savait rien, lui non plus. Claire est rentrée avec l'impression étrange d'avoir acheté pendant dix ans un produit dont elle ignorait l'essentiel.
« Vous voyez, ça ne veut rien dire, ça peut être un peu d'espagnol et beaucoup d'autre chose, on ne sait pas. »
Ce que cachait vraiment le mot mélange
Le samedi suivant, Claire est retournée voir Bernard, cette fois avec des questions précises et un carnet. Il lui a expliqué, entre deux clients, ce que les apiculteurs répètent depuis des années. La France consomme bien plus de miel qu'elle n'en produit, et une grande partie du reste arrive de l'étranger, souvent en gros fûts. Ces miels importés sont ensuite mélangés, homogénéisés, mis en pots ici. Selon lui, l'expression « UE et non UE » a longtemps permis de vendre des assemblages où quelques pourcents de miel européen servaient d'alibi.
Il a ajouté ce qui le met le plus en colère, en baissant la voix comme s'il parlait d'un secret de famille. Des contrôles menés à l'échelle européenne ont trouvé, parmi les miels importés, une part importante d'échantillons suspects d'être allongés avec des sirops de sucre. Des sirops de riz, de maïs ou de betterave, difficiles à détecter par les analyses classiques. Le problème, ce n'est pas l'étranger, c'est qu'on ne sait pas ce qu'il y a dans le pot, a-t-il insisté. Il connaît d'excellents miels hongrois ou argentins, et il le dit.
Claire a compris que son pot à quatre euros n'était ni du faux miel à coup sûr, ni une escroquerie prouvée. C'était surtout un produit opaque, dont le prix bas s'expliquait peut-être par cette opacité même. Elle a repensé à la couleur trop régulière, au goût sans aspérité, à cette liquidité qui ne bougeait jamais. Rien de tout cela ne constituait une preuve, Bernard le reconnaissait lui-même avec honnêteté. Mais pour elle, l'essentiel était ailleurs : elle avait payé pendant dix ans pour une image, une ruche dessinée, sans jamais connaître l'origine réelle.
Apprendre à lire un pot avant de le poser dans le panier
Bernard lui a aussi appris une bonne nouvelle, qu'il suit de près avec son syndicat d'apiculteurs. Les règles européennes ont changé : la formule vague « UE et non UE » doit disparaître des étiquettes. Les fabricants devront désormais lister chaque pays d'origine du mélange, par ordre d'importance, avec la part de chacun. La France imposait déjà depuis 2021 de citer les pays par ordre décroissant. Pour Claire, cela change tout, à condition de prendre trois secondes pour lire la ligne. Le premier pays nommé, explique Bernard, c'est celui qui pèse le plus lourd.
Aujourd'hui, Claire n'achète plus de miel uniquement au marché, parce que son budget ne le permet pas toujours. Elle a trouvé un compromis : un grand pot de miel toutes fleurs chez Bernard tous les deux mois, à quatorze euros le kilo. Entre deux, elle prend parfois un pot au supermarché, mais elle le retourne systématiquement avant de le poser dans son chariot. Je regarde la liste des pays comme je regarde la date de péremption maintenant, c'est devenu un réflexe. Hugo, lui, s'est mis à reconnaître le goût du châtaignier.
Elle a calculé que sa nouvelle habitude lui coûte une quinzaine d'euros de plus par an, guère davantage qu'un repas au restaurant. Ce qui a changé, surtout, c'est la manière dont elle regarde les étiquettes, toutes les étiquettes. Samia, sa collègue, a fait le même chemin, et les deux femmes s'échangent désormais des photos de pots pendant leurs pauses. Bernard, lui, constate que de plus en plus de clients arrivent au marché avec leur pot du supermarché à la main. Il les reçoit toujours de la même façon, en retournant le couvercle sans rien dire.
« On m'a répondu que tout était légal, et c'est justement ça qui m'a mise mal à l'aise. »
- Retournez le pot : l'origine figure souvent en petits caractères près du code-barres.
- Lisez l'ordre des pays : le premier cité est celui qui représente la plus grande part du mélange.
- Méfiez-vous des dessins de lavande ou de paysages français qui ne disent rien de l'origine réelle.
- Un miel de fleurs locales cristallise souvent avec le temps, c'est un phénomène naturel.
- Chez un apiculteur, demandez où sont ses ruches et quelles floraisons il récolte.
- Comparez le prix au kilo plutôt qu'au pot pour juger de l'écart réel.
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