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Il est deux heures dix, et le radiateur de la chambre ne fait aucun bruit. C'est autre chose. Un ronronnement grave, régulier, qui monte du jardin voisin et traverse le double vitrage comme s'il n'existait pas. Sylvie, 64 ans, se redresse dans son lit à Joué-lès-Tours, écoute, se recouche, puis finit par aller chercher un verre d'eau dans la cuisine froide.
Vingt ans de nuits tranquilles dans une impasse de Joué-lès-Tours
Sylvie habite au fond d'une impasse bordée de pavillons des années soixante-dix, à quelques kilomètres du centre de Tours. Elle a acheté la maison avec son mari Gérard en 2004, quand leurs deux fils allaient encore au collège. Depuis, les enfants sont partis, Gérard est à la retraite comme elle, et le quartier a gardé son rythme lent. Le soir, on entend surtout les merles, un portail qui grince, parfois une voiture qui cherche à faire demi-tour. C'est exactement ce silence qui les avait convaincus de signer chez le notaire.
Leur chambre donne à l'arrière, sur un petit jardin séparé de celui des voisins par une haie de laurier et un muret. Sylvie a toujours dormi la fenêtre entrouverte au printemps, fermée l'hiver, sans jamais y penser davantage. Ancienne secrétaire médicale, elle a gardé l'habitude de se coucher tôt et de se lever à six heures et demie. Gérard, lui, ronfle un peu, et elle en rit depuis quarante ans. Le seul bruit qu'elle tolérait mal, c'était la tondeuse du dimanche matin, et encore.
Les voisins de droite, Damien et Aurélie, sont arrivés il y a cinq ans avec deux jeunes enfants. Des gens aimables, qui rapportent les colis, invitent pour l'apéritif de la fête des voisins et demandent avant de tailler la haie. Damien travaille dans la logistique, Aurélie est infirmière de nuit à l'hôpital Trousseau. Entre les deux maisons, il n'y a jamais eu de dispute, seulement des échanges de courgettes en août et des conversations par-dessus le muret. Personne, dans l'impasse, n'aurait imaginé que tout cela pourrait se tendre un jour.
Une bonne idée pour le climat et pour la facture de fioul
Au printemps dernier, Damien annonce par-dessus le muret qu'ils vont enfin remplacer leur vieille chaudière au fioul. Le prix du litre a flambé, la cuve fuit un peu, et ils veulent faire un geste pour la planète. Il parle d'une pompe à chaleur air-eau, d'aides publiques, d'un artisan recommandé par un collègue. Sylvie trouve l'idée excellente et le lui dit. Elle-même hésite à faire isoler ses combles et se dit qu'elle demandera des conseils une fois le chantier terminé chez eux.
Les travaux ont lieu fin septembre, en deux jours, pendant qu'il fait encore doux. Une camionnette blanche se gare dans l'impasse, deux ouvriers déchargent un gros caisson gris et percent le mur. Le groupe extérieur est posé sur des plots en béton, contre la façade latérale, à l'endroit où il y avait autrefois le tas de bois. Sylvie remarque seulement qu'il est assez proche du muret. Mesuré plus tard au mètre ruban, il se trouve à un peu plus de six mètres de sa fenêtre de chambre.
Pendant tout le mois d'octobre, il ne se passe rien de notable. Les journées restent tempérées, l'appareil tourne peu, et quand il tourne, on l'entend à peine derrière le bruit de la rue et du vent dans les arbres. Damien est ravi et montre fièrement l'application sur son téléphone, avec ses courbes de consommation. On connaît tous ça, ce petit plaisir de voir une facture baisser. Sylvie le félicite sincèrement, sans se douter que le vrai test n'a pas encore commencé.
« Je ne savais même plus si j'avais le droit de me plaindre, ce n'était pas si fort que ça. »
Les premières gelées de novembre et ce ronronnement qui ne s'arrête plus
La première nuit vraiment froide arrive mi-novembre, avec un ciel dégagé et du givre sur les pare-brise au matin. Vers une heure du matin, Sylvie se réveille sans comprendre pourquoi. Elle entend un bourdonnement sourd, presque une vibration, qui semble venir de partout à la fois. Elle pense d'abord au réfrigérateur, puis à la VMC, puis à un camion arrêté au bout de l'impasse. Elle finit par se rendormir vers trois heures, en se disant qu'elle a sûrement mal digéré le gratin du dîner.
Le lendemain, puis le surlendemain, la même chose recommence, toujours quand le thermomètre descend sous zéro. Le bruit n'est pas fort au sens où l'on l'imagine, ce n'est pas une perceuse. C'est un son grave et continu, ponctué de temps en temps par un souffle plus aigu, quand le ventilateur accélère. Le pire, dit-elle, c'est qu'il ne s'arrête jamais assez longtemps pour qu'on l'oublie. Gérard, qui porte des bouchons depuis des années à cause de ses propres ronflements, ne remarque presque rien.
Sylvie, au début, se reproche d'être trop sensible. Elle met ça sur le compte de l'âge, de la fatigue, de ses insomnies passées. Elle essaie les bouchons en mousse, mais elle déteste la sensation et n'entend plus le réveil. Un matin, au petit-déjeuner, elle dit à Gérard qu'elle a l'impression d'avoir un moteur dans la tête. Il lui répond qu'elle exagère sans doute un peu. Ce n'est qu'en ouvrant la fenêtre une nuit, à deux heures, qu'elle localise enfin la source, juste derrière la haie.
Une conversation gênée, une application de téléphone et un mauvais conseil
Il lui faut une semaine pour oser en parler. Un samedi matin, elle attend que Damien sorte les poubelles et lui explique, en cherchant ses mots, que la pompe l'empêche de dormir. Il tombe des nues. Chez eux, assure-t-il, on n'entend rien, les fenêtres sont de l'autre côté. Il promet de regarder les réglages. Sylvie rentre chez elle les joues brûlantes, avec cette impression désagréable d'être devenue la voisine qui se plaint. Pendant quelques nuits, rien ne change vraiment, sinon peut-être une légère baisse du souffle.
Leur fils aîné, Thomas, ingénieur à Orléans, lui conseille de télécharger une application de sonomètre sur son téléphone. Elle pose l'appareil sur le rebord de la fenêtre et note des chiffres qui ne lui disent pas grand-chose : trente-huit, quarante, trente-six décibels. Une amie lui affirme qu'en dessous de quarante, il n'y a rien à faire. Un forum dit le contraire. Sylvie appelle la mairie, qui lui répond poliment qu'il s'agit d'un conflit entre particuliers et qu'il vaut mieux régler ça à l'amiable.
Elle dort désormais trois ou quatre heures par nuit, parfois sur le canapé du salon, côté rue. Elle devient irritable, oublie ses rendez-vous, s'endort devant la télévision l'après-midi. Je ne savais même plus si j'avais le droit de me plaindre, raconte-t-elle. Gérard commence à prendre l'affaire au sérieux quand il la trouve un matin à six heures, assise dans la cuisine, les yeux rouges. Il décide de se renseigner lui-même, et c'est un ancien collègue, technicien dans une collectivité, qui va tout changer.
« Le pire, c'est qu'il ne s'arrête jamais assez longtemps pour qu'on l'oublie. »
Ce n'était pas le volume qui comptait, mais l'écart avec le silence
L'ancien collègue, Patrick, explique à Gérard une chose que personne ne leur avait dite. En matière de bruit de voisinage, le chiffre brut importe moins que ce qu'on appelle l'émergence. On compare le niveau sonore quand l'appareil fonctionne avec le bruit ambiant habituel, quand il est arrêté. Selon ce que Patrick leur rapporte, le Code de la santé publique fixe cette différence à cinq décibels maximum le jour et trois la nuit, avec des corrections selon la durée du bruit.
Soudain, les quarante décibels de l'application prennent un autre sens. Dans une impasse calme, la nuit, le bruit de fond tourne autour de trente-trois décibels, parce qu'il ne se passe presque rien. Une pompe qui fait monter le niveau à quarante représente donc un écart d'environ sept décibels, bien plus que les trois tolérés la nuit. Soyons honnêtes, Sylvie n'aurait jamais deviné que son impasse trop calme jouait contre elle. C'est justement parce que le quartier est silencieux que l'appareil devient si présent.
Patrick précise aussi que les mesures d'une application ne valent pas un relevé officiel, mais qu'elles donnent une idée. Pour que la gêne soit constatée, il faut un agent habilité, souvent du service communal d'hygiène ou de la police municipale, ou un acousticien. Il évoque aussi la position de l'appareil, posé sans plots antivibratiles et orienté vers la haie, qui renvoie le son comme un mur. On a enfin compris que je n'étais pas folle, dit Sylvie. Il suffisait de comparer avec le silence.
Un capot, un mur antibruit et des nuits enfin rendues
Forts de ces explications, Sylvie et Gérard retournent voir Damien, cette fois avec des notes et des relevés sur un mois. La discussion est plus simple qu'ils ne l'imaginaient. Damien, un peu gêné, rappelle l'installateur, qui reconnaît que le groupe aurait dû être posé sur des supports antivibratiles et orienté autrement. Il propose un mode nuit réduisant la vitesse du ventilateur, et un écran acoustique. Le tout coûte environ neuf cents euros, que Damien accepte de payer en grande partie, après un échange tendu avec l'artisan.
Si l'accord n'avait pas abouti, Patrick leur avait décrit les étapes suivantes. Un courrier recommandé d'abord, puis la saisie gratuite d'un conciliateur de justice, et enfin la mairie, qui peut faire constater le trouble. Il précisait que le tribunal restait un dernier recours, long et coûteux. Sylvie n'a pas eu besoin d'aller jusque-là. Elle garde pourtant un dossier rangé dans le buffet, avec ses mesures et ses dates, au cas où l'hiver prochain réserverait une autre surprise.
Depuis janvier, le ronronnement a presque disparu de la chambre. Sylvie entend encore un léger souffle par nuit de grand froid, mais elle dort de nouveau six à sept heures. Les apéritifs de l'impasse ont repris, un peu plus prudents au début. Je ne voulais pas qu'il démonte sa pompe, je voulais seulement dormir, résume-t-elle. Damien, lui, conseille maintenant à tous ceux qui s'équipent de penser d'abord aux chambres d'à côté. Une installation écologique, dit-il, doit aussi tenir compte des voisins.
« On a enfin compris que je n'étais pas folle, il suffisait de comparer avec le silence. »
- Repérer à quelle distance des chambres, les vôtres et celles d'à côté, le groupe extérieur est posé.
- Exiger des plots antivibratiles et une orientation qui ne renvoie pas le son vers un mur ou une haie.
- Noter dates, heures et mesures pendant plusieurs semaines, appareil en marche et à l'arrêt.
- Retenir le repère d'émergence : 5 décibels le jour, 3 la nuit au-dessus du bruit ambiant.
- Parler au voisin d'abord, puis écrire en recommandé et saisir gratuitement un conciliateur de justice.
- Demander à la mairie un constat par un agent habilité si le dialogue échoue.
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