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Le souffleur de feuilles s'est tu vers onze heures, un samedi de la mi-octobre, à Rezé, au sud de Nantes. Bernard a posé ses gants sur le muret, encore humides de rosée. Derrière lui, les massifs ressemblaient à une page blanche : terre nue, bordures nettes, plus une tige debout. Il a respiré l'odeur de terre retournée, satisfait, comme chaque automne depuis vingt ans.
Vingt automnes à rendre le jardin net comme une cuisine
Bernard a soixante-quatre ans et il a passé quarante ans comme technicien de maintenance aux chantiers navals de Saint-Nazaire. Chez lui, une pièce mal rangée était une panne qui attendait son heure. Quand il a pris sa retraite, il a reporté ce goût de l'ordre sur le jardin de la petite maison de Rezé, achetée avec Monique au début des années deux mille. Six cents mètres carrés, une haie de troènes, un potager carré et surtout douze rosiers anciens, la fierté du couple, plantés le long de l'allée.
Chaque année, la mi-octobre marque le grand nettoyage. Bernard sort le sécateur, la cisaille, le souffleur et la remorque attelée derrière la vieille Berlingo. Il coupe les tiges d'asters au ras du sol, arrache les fanes de tomates, ratisse les feuilles sous le cerisier. Les tiges sèches de fenouil et de rudbeckias partent en fagots vers la déchetterie. Monique, elle, s'occupe des pots de géraniums qu'elle rentre dans le garage, à l'abri du premier gel.
Le soir, ils font le tour du jardin avec une tasse de tisane, comme on inspecte une maison avant de partir en vacances. Les voisins le complimentent souvent, et Bernard ne boude pas ce plaisir. Son jardin est le plus propre de la rue, tout le monde le dit. Au printemps, les rosiers repartent, fleurissent en mai, embaument l'allée jusqu'en juillet. Pendant des années, rien n'est venu contredire cette méthode. Il n'avait aucune raison d'en douter, et il n'en doutait pas.
L'année où il décide d'aller encore plus loin
Cet automne-là, pourtant, Bernard veut faire mieux. L'été précédent, un oïdium tenace a blanchi les feuilles de deux rosiers, et un voisin lui a expliqué que les maladies passent l'hiver dans les débris. Bernard en tire une conclusion simple : il ne laissera rien. Ni feuille, ni tige, ni brindille. Il gratte même la mousse sur les bordures et brûle les dernières tiges creuses de framboisiers dans le brasero du fond, malgré les regards de Monique.
Il retourne aussi le petit tas de bois mort qu'il gardait derrière la cabane, un reste de vieux pommier abattu. Il le trouve laid, un nid à humidité, et le débite pour la cheminée. Les tiges de sureau qu'il avait taillées et laissées en botte contre le grillage partent à la déchetterie avec le reste. Il passe deux week-ends entiers sur le chantier. À la fin, le jardin ressemble à une photo de catalogue, la terre griffée en lignes régulières.
Monique l'a regardé faire avec un peu d'inquiétude, sans vraiment savoir pourquoi. Tu ne vas pas laisser un seul coin pour les bêtes, lui a-t-elle lancé un soir. Bernard a haussé les épaules. Pour lui, les bêtes, ce sont les limaces, les pucerons, les champignons. Tout ce qu'il enlève, c'est autant d'ennuis en moins au printemps. Il a même acheté un flacon de savon noir d'avance, au cas où, et l'a rangé sur l'étagère du garage.
« Je croyais qu'un beau jardin, c'était un jardin où il ne restait plus rien, pas une tige, pas une feuille. »
Un printemps doux et des rosiers qui collent aux doigts
Le mois d'avril arrive avec une douceur inhabituelle. Les rosiers débourrent tôt, les jeunes pousses rougeâtres s'allongent vite. Un matin, en taillant un gourmand, Bernard sent ses doigts coller. Il regarde de plus près : l'extrémité de la tige est couverte de petits points verts serrés les uns contre les autres. Des pucerons, évidemment. Il en voit chaque année, sans s'affoler. D'habitude, quelques semaines plus tard, ils disparaissent presque d'eux-mêmes, et il ne s'est jamais vraiment demandé pourquoi.
Il note quand même un détail, sans s'y arrêter. D'ordinaire, à cette époque, il croise des coccinelles sur le muret ou sur les feuilles de la sauge, ces petites taches rouges qui font sourire les petits-enfants. Cette année, il n'en voit aucune. Il se dit que c'est trop tôt, que le froid de février les a retardées. Il y a aussi ces petites mouches vertes aux ailes transparentes qu'il voyait parfois le soir près de la lampe de la terrasse. Disparues également.
Il garde l'observation pour lui, un peu comme on remarque un bruit bizarre dans le moteur sans ouvrir le capot. Monique, elle, s'étonne du silence autour de la haie, où les mésanges venaient piocher quelque chose sur les branches. Bernard répond que les oiseaux vont et viennent, que ça ne veut rien dire. Il passe un coup de jet d'eau sur les tiges les plus chargées. Le lendemain, les pucerons sont toujours là, et ils ont gagné les boutons floraux.
Savon noir, jet d'eau et colonies qui doublent chaque semaine
Début mai, l'allée a changé de visage. Les boutons restent fermés, déformés, poisseux. Des fourmis montent et descendent le long des tiges, attirées par le miellat que rejettent les pucerons. Bernard sort le flacon de savon noir et pulvérise matin et soir. Ça calme les colonies pendant deux jours, puis elles repartent de plus belle. Il compte, sur une seule pousse, plus d'une centaine d'insectes. Je n'avais jamais vu ça en vingt ans, répète-t-il à Monique.
Il appelle son beau-frère, Gérard, jardinier amateur du côté de Clisson, qui lui conseille un traitement plus fort en jardinerie. Bernard hésite. Il y a les petits-enfants qui jouent dans l'allée, le chat qui dort sous les rosiers. Il passe au magasin, lit les étiquettes, repose le flacon. Le vendeur lui propose aussi des larves de coccinelles en boîte, à lâcher sur les plants. Bernard trouve l'idée étrange, presque vexante. Acheter des coccinelles, alors qu'il en a toujours eu gratuitement.
Il essaie encore le purin d'ortie, une recette de Monique, puis une décoction d'ail que lui a donnée la voisine. Les rosiers continuent de s'épuiser, quelques feuilles jaunissent et tombent. Bernard dort moins bien, se lève pour aller voir l'allée à la lampe frontale. Il ne comprend pas. Il a tout fait comme d'habitude, et même davantage. Le jardin n'a jamais été aussi propre, et pourtant c'est la pire année qu'il ait connue. C'est précisément cette coïncidence qui finit par le travailler.
« Acheter des coccinelles en boîte, alors que j'en avais toujours eu gratuitement, ça m'a vexé, je l'avoue. »
Ce qu'il avait emporté à la déchetterie sans le savoir
La réponse arrive par hasard, lors d'un atelier organisé par une association naturaliste au parc voisin, où Monique l'a traîné. L'animatrice, Claire, une jeune femme en ciré jaune, montre une tige de ronce coupée en deux. À l'intérieur, dans la moelle, de petites loges alignées. Ici dorment des abeilles solitaires, explique-t-elle. Dans les tiges creuses, sous les feuilles mortes, dans les touffes sèches, passent l'hiver les coccinelles adultes, les chrysopes, ces fameuses petites mouches vertes aux yeux dorés.
Bernard reste silencieux un long moment. Il revoit ses fagots de fenouil, ses tiges de framboisiers jetées dans le brasero, le tas de bois débité pour la cheminée. Il lève la main et raconte son automne, un peu gêné. Claire hoche la tête sans le juger. Elle lui explique que les coccinelles et les larves de chrysopes sont de grandes mangeuses de pucerons. Quand elles manquent au printemps, les colonies n'ont plus personne pour les freiner, et elles explosent en quelques semaines.
En rentrant, Bernard marche devant, les mains dans les poches. J'ai fait le ménage de leurs chambres en plein hiver, dit-il à Monique, avec un rire qui sonne faux. Ce n'était ni la météo, ni un voisin négligent, ni une maladie des rosiers. C'était lui, et son souci de bien faire. Ce soir-là, il ressort le flacon de savon noir, le regarde, puis le range au fond de l'étagère. Il sait désormais que le vrai remède ne s'achète pas en magasin.
Un automne plus brouillon, et des coccinelles de retour
L'automne suivant, Bernard ressort son sécateur, mais il ne coupe plus au ras du sol. Suivant le conseil de Claire, il taille les tiges de fenouil, d'asters et de rudbeckias à une trentaine de centimètres et les laisse debout jusqu'en avril. Il garde une bande de feuilles mortes au pied de la haie, reconstitue un petit tas de branches derrière la cabane. Il ne nettoie plus les massifs, il les laisse dormir. Pour un homme comme lui, soyons honnêtes, c'est un effort réel.
Au printemps, les pucerons reviennent, comme toujours. Mais fin avril, Monique pousse un cri de joie près de l'allée : une coccinelle, puis trois, puis des larves noires et orange sur les pousses. Les chrysopes réapparaissent le soir sous la lampe. Les colonies restent modestes, les boutons s'ouvrent. Bernard n'a rien dépensé, il a même économisé deux allers à la déchetterie. Je laisse le jardin faire une partie du travail, voilà tout, explique-t-il désormais aux voisins qui s'étonnent du désordre.
Le jardin n'est plus le plus propre de la rue, et il s'en accommode. Certains voisins lui ont demandé comment il faisait, et il leur montre ses tiges coupées, ses petits tas, sa bande de feuilles. Il ne donne pas de leçon, il raconte seulement son année ratée. Avant de nettoyer cet automne, chacun peut regarder chez soi ce qui peut rester en place. Quelques gestes suffisent, et ils ne demandent ni produit ni matériel particulier, seulement un peu de patience jusqu'au printemps.
« J'ai fait le ménage de leurs chambres en plein hiver, et je me suis étonné qu'elles ne soient pas au rendez-vous. »
- Couper les tiges fanées à environ 30 cm du sol plutôt qu'au ras, et les laisser jusqu'en avril.
- Garder les tiges creuses ou à moelle, comme ronce, sureau, framboisier ou fenouil, pour les abeilles solitaires.
- Laisser une bande de feuilles mortes au pied d'une haie ou sous un arbuste.
- Conserver un petit tas de branches ou de bois mort dans un coin tranquille du jardin.
- Attendre les premières douceurs du printemps avant de nettoyer, quand les insectes sont sortis.
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