Il trouve des dizaines de coccinelles serrées dans le cadre de sa fenêtre : trois semaines plus tard, elles sont dans le salon

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Il était un peu plus de quatre heures, ce mardi de début novembre, et le soleil bas tapait encore sur la façade sud. Bernard a tiré le rideau du bureau, la tringle a grincé comme d'habitude. Dans l'angle de l'encadrement, contre le joint en caoutchouc, une grappe orange bougeait doucement. Des dizaines de coccinelles, serrées les unes contre les autres, comme un tas de lentilles vivantes.

Une maison de village où le jardin compte plus que tout

Bernard a soixante-quatre ans et habite depuis vingt ans une maison en pierre à la sortie d'un village au nord de Valence. Ancien technicien chez un fabricant de pompes, il a pris sa retraite avec un projet simple : un potager sans produits chimiques. Derrière la maison, quatre carrés de légumes, une haie de noisetiers, deux rosiers anciens que sa femme Josiane taille chaque février. Le jardin est devenu leur fierté, et leur conversation principale du soir.

Depuis des années, Bernard lutte contre les pucerons à la main, avec du savon noir et beaucoup de patience. Il a installé un hôtel à insectes près du composteur, acheté chez un pépiniériste de Romans. Il connaît les auxiliaires, comme il dit, ces petites bêtes qui font le travail à sa place. Les coccinelles en font partie, et il en parle comme d'amies fidèles. Chaque printemps, il guette leur retour sur les fèves avec une impatience presque enfantine.

Alors ce mardi-là, devant sa fenêtre, il n'a pas eu peur une seconde. Il a appelé Josiane depuis le couloir, la voix un peu trop haute pour la maison silencieuse. Elle est arrivée avec ses lunettes sur le front et un torchon à la main. Ils se sont penchés ensemble sur la grappe orange, attendris. Regarde-moi ça, elles ont choisi chez nous, a dit Bernard, presque flatté. Il a même pris une photo pour l'envoyer à son fils, installé à Lyon.

Il décide de les laisser tranquilles pour passer l'hiver

Le soir, à table, la décision s'est prise sans vraiment de débat. Bernard avait lu quelque part que les coccinelles hibernent en groupe, sous l'écorce ou dans les tas de feuilles. Il s'est dit que sa fenêtre faisait office de refuge, et qu'au printemps elles repartiraient vers le potager. Pour lui, c'était une armée gratuite contre les pucerons, logée à domicile. Josiane trouvait ça un peu étrange, mais elle n'avait pas d'argument contre la logique de son mari.

Il a donc fait le contraire de ce que font la plupart des gens. Il n'a pas passé l'aspirateur, il n'a pas fermé le volet, il a laissé le joint tel quel. Il a même entrouvert la fenêtre deux ou trois après-midi, quand il faisait doux, pour que d'autres puissent entrer. On connaît tous ça, cette envie de bien faire quand la nature semble nous faire confiance. Il en parlait au boulanger, aux voisins, avec un sourire satisfait.

Sa voisine, Martine, une ancienne institutrice, est passée voir la fenêtre un dimanche matin. Elle a regardé longtemps, sans rien dire, puis elle a posé une question que Bernard a balayée d'un geste. Elles sont de quelle couleur exactement, les tiennes. Pour lui, une coccinelle restait une coccinelle, rouge ou orange, avec des points. Il a ri, il a offert un café, et la conversation est passée aux châtaignes de la saison. La question est pourtant restée quelque part dans un coin de sa tête.

« Regarde-moi ça, elles ont choisi chez nous, on va avoir une armée contre les pucerons au printemps. »

Des taches qui ne ressemblent pas à celles de son enfance

Une dizaine de jours plus tard, Bernard a remarqué que la grappe avait grossi. Elles étaient maintenant plus d'une centaine, réparties dans les deux angles supérieurs de la fenêtre. Certaines s'étaient glissées entre le dormant et le mur, là où le crépi s'était fendillé avec les années. En les regardant de près, avec la loupe qu'il utilisait pour les semis, il a vu des détails qui ne collaient pas. Les couleurs allaient du jaune pâle au rouge brique.

Le nombre de points variait d'un insecte à l'autre, parfois deux, parfois une vingtaine, parfois presque aucun. Certaines portaient derrière la tête une sorte de dessin blanc en forme de M, ou de W selon l'angle. Bernard se souvenait des coccinelles de son enfance, rouge vif, sept points noirs bien nets. Celles-là semblaient plus grosses, plus bombées, et surtout beaucoup plus nombreuses. Il s'est dit que c'étaient peut-être plusieurs espèces réunies, et il est retourné à ses poireaux.

Puis il y a eu l'odeur. Un matin, en essuyant le rebord, il en a écrasé une sans le vouloir. Une petite goutte jaune lui a taché le doigt, avec un parfum âcre, un peu comme des feuilles pourries mêlées à quelque chose d'amer. Josiane a fait une grimace en passant. Le lendemain, elle a trouvé trois coccinelles dans la salle de bains et deux sur l'abat-jour du salon. Elle n'a rien dit, mais elle a commencé à secouer les serviettes avant de s'en servir.

Le salon envahi et le coup de fil au magasin

Fin novembre, avec les premiers vrais froids, le chauffage a tourné plus longtemps. Les coccinelles se sont réveillées dans la chaleur de la maison et ont commencé à se promener partout. Sur le plafond, sur les rideaux, dans la vaisselle restée sur l'égouttoir. Un soir, Josiane en a retrouvé une dans son verre d'eau, au moment de boire. Cette fois, elle s'est fâchée, et Bernard a compris que son armée bénévole commençait à lui coûter la paix du ménage.

Il a d'abord appelé la jardinerie de Bourg-lès-Valence où il achète ses graines. Le vendeur, un jeune homme pressé, lui a conseillé un spray insecticide pour maison, en promotion à l'entrée. Bernard a raccroché sans rien acheter. Il ne voulait pas pulvériser de poison dans sa maison, à deux mètres de sa cuisine, ni tuer des bêtes qu'il croyait encore utiles. Je n'ai pas fait vingt ans de bio pour finir avec une bombe dans le salon, a-t-il lâché à Josiane.

Il a essayé de les ramasser à la main, une à une, dans un bocal. Mais elles se laissaient tomber, filaient sous les plinthes, laissaient ces taches jaunes sur les doigts et sur le bois clair de la fenêtre. Il a tenté l'aspirateur normal, et le sac a vite dégagé une odeur insupportable dans tout le couloir. Les bêtes mortes s'y décomposaient, et l'appareil sentait encore deux jours après. Soyons honnêtes, à ce stade, Bernard ne savait plus du tout quoi faire.

« Je n'ai pas fait vingt ans de bio pour finir avec une bombe insecticide dans le salon. »

Martine revient avec un nom qu'il ne voulait pas entendre

C'est Martine qui a mis un nom sur la chose, un samedi, en revenant avec un livre sur les insectes de la vallée du Rhône. Elle a ouvert la page sans un mot et l'a posée sur la table de la cuisine. Harmonia axyridis, la coccinelle asiatique. Le dessin en M derrière la tête, les couleurs variables, le nombre de points qui change, tout correspondait. Bernard a relu deux fois la légende, les lunettes posées au bout du nez, sans parvenir à sourire.

Le livre expliquait que cette espèce avait été introduite en Europe pour lutter contre les pucerons, justement, dans les serres et les cultures. Elle s'était ensuite répandue dans la nature, au point de concurrencer les coccinelles locales. À l'automne, elle cherche un abri pour l'hiver et se rassemble en masse sur les façades claires et ensoleillées. Elle s'infiltre dans les fentes, les coffres de volets, les encadrements mal jointés. Celles qui débarquent par dizaines dans une maison, c'est presque toujours elle.

Bernard est resté un long moment silencieux, à regarder sa fenêtre orange. Ce qu'il avait pris pour une faveur de la nature était un phénomène tout à fait banal dans la région. Elles ne venaient pas pour son jardin, elles venaient pour son mur chaud et ses joints fatigués. Je les ai invitées, en fait, j'ai ouvert la porte moi-même, a-t-il dit en riant jaune. Martine lui a tapoté l'épaule. Elle avait eu les mêmes chez elle, trois ans plus tôt.

Un bas nylon, un tuyau et des fentes enfin rebouchées

Martine lui a montré sa méthode, celle qu'un ami apiculteur lui avait apprise. On prend un vieux bas en nylon, on l'enfonce de quelques centimètres dans le tuyau de l'aspirateur, et on le maintient avec un élastique. Les coccinelles sont aspirées dans le bas sans atteindre le sac. Il suffit ensuite de retirer le bas fermé et de le vider dehors, loin de la maison, sous une haie ou contre un tas de bois. Elles survivent, et personne ne s'empoisonne.

Bernard a passé une après-midi entière à aspirer les angles, les rideaux, le plafond du salon. Il a relâché plusieurs centaines d'insectes au fond du jardin, près des noisetiers. Puis il a acheté du mastic acrylique et un joint mousse pour quelques euros. Il a rebouché les fissures du crépi, changé le joint fatigué du bureau, posé une moustiquaire sur l'aération de la salle de bains. En tout, une vingtaine d'euros et un week-end de bricolage, sans aucun produit chimique.

Au printemps, quelques coccinelles ont encore été vues sur les fèves, et Bernard les a regardées avec un autre œil. Il garde l'hôtel à insectes, mais il vérifie désormais ses fenêtres chaque octobre. Josiane, elle, a retrouvé ses verres d'eau sans passagère. Ce qu'il raconte maintenant aux voisins tient en quelques gestes simples, appris un peu tard. Il le dit sans honte : il s'était trompé de bonne nouvelle, mais il n'a tué personne pour réparer son erreur.

« Je les ai invitées, en fait, j'ai entrouvert la fenêtre moi-même pour qu'elles entrent. »

  • Repérer la coccinelle asiatique : couleurs variables, nombre de points changeant, dessin en M blanc derrière la tête.
  • Glisser un bas en nylon dans le tuyau de l'aspirateur, tenu par un élastique, pour les aspirer sans les tuer.
  • Vider le bas dehors, loin de la maison, sous une haie ou près d'un tas de bois.
  • Éviter de les écraser : elles libèrent un liquide jaune odorant qui tache tissus et boiseries.
  • Reboucher fissures et joints usés des fenêtres, coffres de volets et aérations dès septembre.
  • Renoncer aux insecticides en intérieur, inutiles et risqués près des lieux de vie.

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Emilie Morlaes
Emilie Morlaes

Émilie Morlaes a toujours été passionnée par l'écologie et par une façon de vivre plus simple : produits sans chimie, bio, fait maison, consommation raisonnée. Ancienne gérante d'un salon de coiffure à La Grande-Motte, elle suit de près tout ce qui touche à l'environnement, à l'alimentation et aux produits du quotidien, et partage ici ce qui change concrètement pour vous.

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