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Le sécateur posé sur la margelle du puits, Nadine tassait la terre du plat de la main, un genou dans l'herbe mouillée. Il était à peine dix heures, ce samedi d'octobre, et la brume traînait encore sur les toits de Lomme. Dans le sac en papier kraft, il restait trois bulbes. Elle avait compté : soixante en tout, rouges et blancs, pour le printemps.
Un jardin de Lomme où chaque automne commence à genoux
Nadine a cinquante-huit ans et elle travaille depuis vingt ans à la médiathèque du quartier, à mi-temps désormais. Le jardin derrière la maison de brique, elle l'a hérité de sa mère, avec le vieux puits condamné et le pommier qui penche. Chaque automne, elle y passe un samedi entier, les mains dans la terre, une radio posée sur le rebord de la fenêtre. Cette année, elle s'était offert un vrai projet, une bordure de tulipes le long de l'allée.
Elle avait choisi les bulbes dans une jardinerie de la route d'Armentières, un dimanche pluvieux de fin septembre. Des tulipes rouge cerise et des blanches à pointe verte, soixante en tout, pour un peu moins de quarante euros. Le vendeur lui avait conseillé de planter à trois fois la hauteur du bulbe, pointe vers le haut. Elle avait noté tout ça sur un carnet à spirale qui traîne toujours dans la poche de son anorak, avec les dates de semis.
Son mari, Gérard, regardait la scène depuis la cuisine, une tasse de café à la main, sans trop s'en mêler. Il n'a jamais aimé jardiner, mais il aime voir le résultat, et surtout les photos qu'elle envoie à leur fille. Ce samedi-là, il était sorti une seule fois, pour lui tendre un coussin de jardinage. Tu vas te bousiller les genoux, avait-il dit en souriant. Elle avait haussé les épaules et continué, rangée après rangée, jusqu'au dernier bulbe.
Planter tôt, planter profond, et faire confiance à l'hiver
Nadine avait une idée précise en tête, et elle la défendait volontiers devant ses collègues. Planter en octobre, c'était laisser aux bulbes le temps de s'enraciner avant les grands froids du Nord. Une voisine lui avait dit qu'il valait mieux attendre novembre, mais elle n'avait pas voulu prendre le risque d'un sol gelé. Elle avait donc retourné la terre, ajouté un peu de compost du bac au fond du jardin, puis aligné les trous au cordeau.
Elle avait aussi décidé de ne rien mettre autour, ni paillage épais ni protection particulière. Sa mère n'avait jamais fait autrement, et les jonquilles du coin du puits revenaient chaque année, fidèles comme une horloge. Pourquoi compliquer les choses, se disait-elle, alors que la nature sait très bien faire toute seule. C'était une philosophie qu'elle aimait bien, celle d'un jardin sans produits ni gadgets, où l'on laisse vivre ce qui vit.
Le soir, elle avait arrosé la bordure une dernière fois avec l'arrosoir en zinc, puis rangé la pelle dans l'abri. La terre fraîchement retournée faisait une longue bande brune et propre, légèrement bombée, bien visible depuis la fenêtre. Elle avait pris une photo pour sa fille, avec une légende pleine d'espoir. Rendez-vous en avril, avait-elle écrit. Ensuite, comme chaque année, l'hiver était venu, avec sa pluie fine et ses matins gris qui collent aux vitres.
« Je croyais que la nature savait faire toute seule, et elle sait, sauf qu'elle mange aussi mes tulipes. »
Des petits monticules de terre que personne ne remarque
Début décembre, en allant vider les épluchures au compost, Nadine avait remarqué quelques petits tas de terre sur la pelouse. Rien de spectaculaire, juste des monticules de la taille d'un poing, ici et là, près de la bordure. Elle avait pensé à une taupe, sans s'inquiéter davantage, parce que les taupes passent dans tous les jardins du quartier. Gérard avait proposé d'acheter un répulsif sonore, elle avait refusé, au nom de son jardin sans gadgets.
En janvier, elle avait vu aussi de petits trous ronds à la surface de la bordure, comme des entrées de terrier minuscules. Il avait gelé quelques nuits, puis la pluie était revenue, et elle s'était dit que l'eau avait tassé la terre par endroits. On connaît tous ça, ces détails qu'on voit du coin de l'œil en passant et qu'on range aussitôt dans la case des choses normales. Elle avait d'autres soucis, la médiathèque fermait pour travaux.
Un matin de février, le chat des voisins était resté longtemps immobile devant la bordure, le nez collé au sol. Nadine l'avait regardé depuis la fenêtre de la cuisine, amusée, en finissant sa tartine. Il chasse les vers, avait commenté Gérard derrière son journal. Elle avait ri, puis elle était partie travailler sans y repenser. Pourtant, ce chat-là revenait chaque jour au même endroit, à la même heure, avec la même patience. Personne dans la maison n'y avait prêté attention.
Mars arrive, les voisins fleurissent, et l'allée reste nue
À la mi-mars, les premières pointes vertes sortaient partout dans la rue, chez les Dupuis comme chez la vieille dame du coin. Chez Nadine, les jonquilles du puits étaient fidèles au rendez-vous, mais la bordure de tulipes restait désespérément brune. Elle se penchait chaque matin, cherchant un bout de feuille, un signe, n'importe quoi. Elle s'était dit d'abord que les tulipes étaient en retard, que le froid de février avait ralenti la pousse, qu'il fallait attendre.
Fin mars, elle avait appelé la jardinerie de la route d'Armentières, un peu gênée de déranger. Le vendeur avait évoqué un lot de bulbes pourris, ou une terre trop humide qui aurait fait moisir les bulbes. Il lui avait proposé un avoir, poliment, sans trop y croire lui-même. Ça m'étonnerait que les soixante aient pourri d'un coup, lui avait-elle répondu. Il avait reconnu que ce serait rare, puis il avait conseillé de creuser pour vérifier, tout simplement.
Elle avait aussi interrogé sa voisine, Martine, qui jardine depuis quarante ans et connaît chaque plante du quartier. Martine avait parlé de gel, de vers, puis s'était tue, intriguée. Le gel, ici, ça n'abîme pas les tulipes, avait-elle fini par dire en secouant la tête. Le samedi suivant, Nadine avait sorti la petite pelle, enfilé ses gants et s'était agenouillée au début de la bordure. Gérard, cette fois, était sorti dans le jardin pour regarder avec elle.
« Le premier trou était vide, le deuxième aussi, et là j'ai compris que ce n'était pas un lot pourri. »
Sous la terre, des galeries qui relient tous les trous
Le premier trou était vide, et le deuxième aussi, et le troisième encore. Pas de bulbe pourri, pas de peau brune, pas même un débris de racine, seulement la terre meuble. Au quatrième, Nadine avait senti la pelle s'enfoncer d'un coup dans un vide. Une galerie, de la largeur d'un pouce, filait sous la bordure et rejoignait le trou suivant. Ils étaient venus les chercher un par un, avait murmuré Gérard, accroupi à côté d'elle, soudain très sérieux.
Martine, appelée par-dessus la haie, avait tout de suite reconnu le travail. Ce n'étaient ni une taupe ni le gel, mais des campagnols, peut-être aidés par des mulots venus du talus derrière les jardins. Les taupes mangent des vers, les bulbes ne les intéressent pas du tout, avait-elle expliqué. Les petits rongeurs, eux, repèrent la terre fraîchement retournée de l'automne et reviennent tout l'hiver, tranquillement, se servir dans le garde-manger qu'on leur a préparé.
Soyons honnêtes, Nadine s'était sentie un peu bête, plantée là avec sa pelle au milieu de trous vides. Les monticules de décembre, les petits trous ronds, le chat immobile, tout prenait soudain un sens. Le chat ne chassait pas des vers, il guettait les campagnols à la sortie des galeries. Et les jonquilles du puits, épargnées depuis des décennies, n'avaient rien de mystérieux. Les bulbes de narcisses sont toxiques pour les rongeurs, qui n'y touchent jamais, avait conclu Martine.
Un panier grillagé et des narcisses pour l'automne prochain
Nadine a fait les comptes sans amertume : quarante euros de bulbes, un samedi de travail, et une photo de printemps qu'elle n'enverra pas. Elle n'a pas voulu de piège ni de poison, fidèle à son jardin vivant. Les campagnols font partie du talus, ils nourrissent les chouettes et le chat des voisins, et elle n'a pas envie de les faire disparaître. Elle veut seulement garder ses fleurs, et partager la bordure avec un peu plus d'astuce.
Pour l'automne prochain, elle a déjà acheté un rouleau de grillage fin, à mailles d'un centimètre environ. Gérard s'est proposé pour fabriquer les paniers, de petites cages ouvertes en haut où l'on pose les bulbes avant de les enterrer. Les racines passent, les tiges montent, mais les dents des rongeurs restent dehors. Elle compte aussi intercaler des narcisses entre les tulipes, pour faire barrière. Ma mère avait la solution sous les yeux depuis toujours, dit-elle en riant.
Dans sa poche, le carnet à spirale a gagné une nouvelle page, écrite d'une main appliquée. Elle y a noté ce qu'elle surveillera désormais dès les premières semaines après la plantation, quand la terre est encore fraîche et tentante. Martine lui a prêté un vieux panier en plastique perforé, de ceux qu'on vend pour les bassins, en attendant. Et ce printemps, pour ne pas laisser l'allée nue, Nadine a semé des capucines. Les campagnols, paraît-il, ne s'y intéressent pas.
« Les jonquilles de ma mère revenaient chaque année, je n'avais jamais compris pourquoi personne n'y touchait. »
- Repérer après plantation les petits monticules et trous ronds près des bulbes, signe de rongeurs.
- Planter les tulipes dans des paniers grillagés à mailles fines, ouverts sur le dessus.
- Intercaler des bulbes de narcisses, toxiques pour mulots et campagnols, qui les évitent.
- Ne pas confondre avec la taupe, qui mange des vers et ne touche pas aux bulbes.
- Creuser un trou témoin si rien ne pousse au printemps, pour vérifier la présence de galeries.
- Préférer ces protections aux pièges et poisons, qui nuisent aussi aux chats et aux rapaces.
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