Elle s’effondre sur son canapé chaque soir dès 17 heures près de Chambéry : une semaine après le changement d’heure, elle se croit vieillie de dix ans

Ne manquez aucune actuSuivez-nous sur Google News

Il était 17 h 10, un mardi de début novembre, et la vitre de la cuisine renvoyait déjà le reflet de la hotte. Dehors, sur les pentes du Nivolet, la dernière lueur orange s'éteignait derrière les sapins. Claire a posé sa tasse de tisane sur le plan de travail, a senti ses paupières lourdes comme du plomb, et s'est assise sans enlever son manteau.

Une maison sur les hauteurs, une vie réglée comme une horloge

Claire a quarante-sept ans et vit depuis douze ans à Saint-Alban-Leysse, sur les hauteurs de Chambéry. Elle est secrétaire médicale dans un cabinet du centre-ville, où elle arrive chaque matin à huit heures trente. Sa maison est petite, avec un poêle à granulés, un jardin en pente et un chat roux qui s'appelle Biscotte. Son mari, Thierry, travaille comme technicien chez un fabricant de remontées mécaniques. Leur fils aîné est parti étudier à Grenoble, la cadette entre au lycée. La vie, chez eux, a toujours tourné rond, sans grandes surprises.

Claire est du genre à tenir. Elle fait sa marche du dimanche, elle cuisine le soir, elle lit au lit jusqu'à vingt-trois heures sans se forcer. Elle se vante même, un peu, de ne jamais avoir eu besoin de sieste, contrairement à sa sœur. Les hivers savoyards ne lui font pas peur, elle aime la neige et les soirées au coin du feu. Elle connaît la montagne, ses brouillards, ses matins gelés. Rien, dans sa vie, ne la préparait à ce qui allait lui tomber dessus en quelques jours seulement.

Chaque automne, le changement d'heure passait chez elle comme une formalité. On recule l'horloge du four, celle de la voiture, on oublie celle du micro-ondes jusqu'au printemps. Le dimanche, elle dormait une heure de plus et trouvait ça plutôt agréable. Cette année, le dernier week-end d'octobre ressemblait à tous les autres. Thierry avait réglé les pendules, la cadette avait râlé pour la forme. Personne, dans la maison, n'imaginait que cette petite heure allait occuper toutes les conversations du mois de novembre.

Pour mieux tenir, elle décide de dormir plus tard le matin

Les premiers jours, Claire s'est sentie simplement un peu molle. Elle a mis ça sur le compte de la rentrée chargée au cabinet, des dossiers en retard et de la grippe qui circulait parmi les patients. Pour compenser, elle a pris une décision qui lui semblait pleine de bon sens. Elle a repoussé son réveil de vingt minutes et renoncé à son petit tour à pied du matin. Elle prendrait désormais la voiture jusqu'au cabinet, quitte à tourner pour trouver une place dans les rues étroites.

Soyons honnêtes, on a tous fait ce calcul un jour. Si l'on est fatigué, on dort davantage, et le corps finit par récupérer. Claire a donc fermé les volets roulants plus tôt, allumé des lampes douces dans le salon, et programmé le café pour un peu plus tard. Elle avalait sa tartine dans la pénombre de la cuisine, la radio en sourdine. Puis elle filait dans sa voiture, encore dans le noir bleuté de sept heures et demie, pare-brise embué et chauffage à fond.

Au bureau, elle travaillait sous les néons, derrière une fenêtre qui donnait sur une cour intérieure sans soleil. À midi, elle mangeait sa salade à son poste pour partir plus tôt. Elle se disait que, en rentrant vers seize heures quarante-cinq, elle profiterait mieux de la soirée. C'était le plan, un plan raisonnable, pensé pour se ménager. Elle ne voyait pas qu'en quelques jours, elle avait quasiment supprimé toute vraie lumière de ses journées, celle du matin comme celle du midi.

« J'ai l'impression d'avoir pris dix ans en une semaine, je ne me reconnais plus dans la glace. »

Le chat dort, le dîner attend, et elle bâille déjà

Le premier signe, elle l'a raconté plus tard en riant à moitié. Un soir, elle s'est endormie devant le journal télévisé de dix-neuf heures, la télécommande à la main. Thierry l'a trouvée tête penchée, Biscotte roulé sur ses genoux, les pommes de terre froides dans la casserole. Elle a juré qu'elle avait juste fermé les yeux une minute. Le lendemain, ça a recommencé, et le surlendemain encore. Dès dix-sept heures, une sorte de brouillard épais lui tombait sur les épaules, comme un vêtement mouillé.

Le plus étrange, c'est que ses nuits n'avaient pas l'air réparatrices pour autant. Elle se couchait à vingt et une heures, vaincue, et se réveillait vers cinq heures, l'esprit vide, incapable de se rendormir. Elle restait allongée à écouter le poêle cliqueter et le vent dans les sapins. Au matin, elle se levait avec la bouche pâteuse et l'envie de tout annuler. Elle a commencé à oublier des rendez-vous à noter, à relire deux fois les mêmes lignes à l'écran.

Elle s'est regardée dans le miroir de la salle de bains, un matin, sous la lumière crue. Les cernes, les traits tirés, une lassitude qu'elle ne se connaissait pas. Elle a dit à Thierry, en enfilant ses chaussures : j'ai l'impression d'avoir pris dix ans en une semaine, je ne me reconnais plus. Il a haussé les épaules, gentiment, en parlant du temps gris. Elle n'a pas insisté, mais l'idée a fait son chemin, et elle n'était pas rassurante du tout.

Prise de sang, vitamines, et une sœur qui parle de ménopause

Claire a d'abord cherché du côté de son corps. Sa sœur Nathalie, au téléphone, a tranché sans hésiter : c'est la préménopause, ma grande, ça m'a fait exactement pareil. Claire a passé une soirée entière à lire des forums sur son téléphone, ce qui l'a laissée encore plus épuisée. Elle a acheté des comprimés de magnésium à la pharmacie de la place, puis une boîte de vitamine C. Rien n'a bougé. Le brouillard revenait chaque fin d'après-midi, aussi ponctuel que le bus scolaire.

Elle a fini par demander une prise de sang au médecin du cabinet où elle travaille. Le docteur Morel, un homme calme d'une soixantaine d'années, l'a écoutée en tapotant son stylo. Il a prescrit un bilan complet, fer, thyroïde, glycémie, ce qu'on fait dans ces cas-là. Claire est allée au laboratoire à jeun, un jeudi, et a attendu les résultats avec une boule au ventre. Elle s'imaginait déjà une anémie sévère, ou pire, quelque chose qu'on ne nomme pas tout de suite.

Les résultats sont arrivés le lundi suivant, dans sa boîte mail, entre deux factures. Tout était normal, à peine un fer un peu bas, rien qui explique un tel effondrement. Claire a ressenti un soulagement bref, puis une forme d'agacement. Si rien n'allait mal, pourquoi se sentait-elle aussi vieille ? Elle a confié à une collègue, au moment du café : je préférerais presque qu'on me trouve quelque chose, au moins je saurais quoi faire. La collègue a souri, puis lui a posé une seule question.

« Je préférerais presque qu'on me trouve quelque chose, au moins je saurais quoi faire de cette fatigue. »

Ce n'était pas son âge, c'était l'heure à laquelle tombait la nuit

La question de sa collègue Samia était simple : tu vois encore le jour, toi, en ce moment ? Claire a ouvert la bouche pour répondre, puis s'est tue. Elle partait dans le noir, travaillait sous les néons, rentrait au crépuscule. Le docteur Morel, à qui elle en a parlé le soir même, a hoché la tête. Il lui a expliqué, à sa manière, que le corps règle son sommeil sur la lumière, bien plus que sur la montre ou sur la volonté.

Selon lui, la mélatonine, cette hormone qui prépare au sommeil, se met à monter quand la lumière baisse. Avec le passage à l'heure d'hiver, la nuit tombe une heure plus tôt sur l'horloge, et la sécrétion démarre plus tôt dans la soirée. Chez Claire, privée de lumière franche le matin, l'horloge interne n'avait plus aucun repère solide pour se recaler. Résultat, son corps croyait qu'il était l'heure de dormir dès la fin d'après-midi, et la réveillait trop tôt.

Il lui a dit, dans son cas, que la lumière du matin était le signal le plus puissant pour remettre les aiguilles en place. Pas besoin de pilules, a-t-il ajouté, essayez d'abord de sortir dehors une demi-heure après le lever. Claire a ri, un peu gênée, en se rappelant sa petite marche abandonnée. Elle avait supprimé précisément ce qui la protégeait. Elle a résumé la chose à Thierry, le soir, en une phrase : je ne suis pas vieille, je suis dans le noir.

Trente minutes dehors chaque matin, et le brouillard se lève

Dès le lendemain, Claire a remis son réveil à l'heure d'avant et ressorti ses chaussures de marche. Elle a garé la voiture plus loin, au parking du Manège, pour marcher vingt-cinq minutes le long de la Leysse. Même sous un ciel gris, elle avançait le visage découvert, sans lunettes de soleil. À midi, elle a pris l'habitude de manger dehors, sur un banc, quand la pluie le permettait. Le soir, elle baissait les écrans et allumait moins de lumières vives après vingt et une heures.

Il a fallu une petite semaine pour sentir la différence, pas davantage. Le brouillard de dix-sept heures s'est fait plus léger, puis il a reculé vers vingt-deux heures, son heure habituelle. Les réveils de cinq heures ont disparu. Claire a recommencé à lire au lit, et même à préparer des soupes le soir. Elle n'a dépensé que le prix d'une paire de gants chauds et quelques minutes de marche. On connaît tous ça, ces solutions tellement simples qu'on a du mal à y croire.

Aujourd'hui, elle en parle volontiers autour d'elle, au cabinet comme au marché. Elle ne prétend pas que ça marche pour tout le monde, ni que ça remplace un médecin si la fatigue dure. Elle raconte seulement ce qui l'a aidée, elle, dans sa vallée où le jour se lève tard. Elle a affiché un petit mémo sur le frigo, en lettres rondes, pour l'hiver prochain. Et quand Nathalie lui reparle de ménopause, elle répond en riant qu'elle a surtout retrouvé ses matins.

« Je ne suis pas vieille, en fait, je suis juste restée dans le noir pendant dix jours. »

  • Sortir dehors 20 à 30 minutes dans l'heure qui suit le lever, même par temps couvert.
  • Marcher ou garer la voiture plus loin pour profiter de la lumière du matin.
  • Déjeuner près d'une fenêtre ou dehors quand c'est possible.
  • Garder des horaires de lever réguliers, y compris le week-end.
  • Réduire les écrans et les lumières vives en fin de soirée.
  • Consulter un médecin si la fatigue persiste au-delà de deux ou trois semaines.

Suivi de l'histoire

Partager :WhatsAppFacebookX
Emilie Morlaes
Emilie Morlaes

Émilie Morlaes a toujours été passionnée par l'écologie et par une façon de vivre plus simple : produits sans chimie, bio, fait maison, consommation raisonnée. Ancienne gérante d'un salon de coiffure à La Grande-Motte, elle suit de près tout ce qui touche à l'environnement, à l'alimentation et aux produits du quotidien, et partage ici ce qui change concrètement pour vous.

Articles: 732