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Il était un peu plus de dix heures, un dimanche de novembre, et la pluie tapait contre la fenêtre de la cuisine. Monique avait sorti l'escabeau, posé un sac poubelle ouvert sur le carrelage et vidé l'étagère du haut. Les boîtes de conserve s'alignaient sur la table. Elle tenait un paquet de coquillettes à bout de bras, plissant les yeux pour lire les petits chiffres imprimés.
Un placard rangé chaque automne dans une petite maison de Tours
Monique a soixante-quatre ans et vit depuis trente ans dans une petite maison de la banlieue de Tours. Ancienne secrétaire médicale, elle a gardé de son métier un goût prononcé pour l'ordre et les dossiers bien classés. Chaque automne, avant les fêtes, elle consacre un dimanche entier à ses placards de cuisine. C'est un rituel qu'elle aime, avec la radio allumée et un café qui refroidit doucement sur le coin du plan de travail. Son mari, Gérard, préfère s'éclipser au garage ce jour-là, en promettant de revenir pour descendre les sacs.
Le placard du haut, c'est celui des réserves. On y trouve le riz, les pâtes, la semoule, quelques bocaux de lentilles et des sachets de farine achetés en promotion. Monique fait ses courses au supermarché une fois par semaine, et elle a l'habitude d'acheter un peu plus que nécessaire. Elle se souvient du premier confinement, des rayons vides, de cette sensation désagréable de manquer. Depuis, elle garde toujours deux ou trois paquets d'avance, au cas où. Résultat, certains paquets glissent au fond et y restent bien plus longtemps que prévu.
Ce dimanche-là, sa fille Claire devait passer déjeuner vers midi. Claire a trente-six ans, elle habite à vingt minutes en voiture et travaille depuis quatre ans dans une épicerie solidaire du centre-ville. Monique en parle souvent avec fierté à ses voisines, sans toujours très bien savoir ce que sa fille y fait au quotidien. Elle imagine des étagères, des familles, des bénévoles en gilet. Elle ne pensait pas que, ce jour-là, le métier de Claire allait entrer dans sa propre cuisine, et le faire de façon plutôt inattendue.
Une règle simple, apprise il y a longtemps et jamais remise en question
Pour trier, Monique a une méthode qu'elle applique depuis toujours. Elle retourne chaque paquet, cherche la date imprimée, et compare avec le calendrier accroché près du frigo. Si la date est passée, le paquet part dans le sac noir, sans discussion. Elle a appris cette règle de sa propre mère, qui disait qu'on ne joue pas avec ce qu'on mange. Pour elle, une date sur un emballage, c'est une limite, comme un feu rouge. On ne se demande pas si on peut passer quand même, on s'arrête et c'est tout.
Il faut dire que la règle lui a souvent rendu service. Un yaourt oublié, une barquette de jambon un peu gonflée, une crème fraîche qui tourne : Monique a vu ce que ça donne quand on attend trop. Une fois, Gérard avait été malade deux jours après un poulet mal conservé, et elle ne l'a jamais oublié. Alors elle préfère jeter un peu trop que pas assez. Soyons honnêtes, beaucoup d'entre nous font exactement pareil, par prudence, sans trop réfléchir à ce qui est écrit exactement sur le paquet.
Ce matin-là, la pile du sac poubelle grossissait vite. Un paquet de riz basmati daté de mars, des spaghettis entamés datés de l'année précédente, un sachet de coquillettes au fond duquel restait la moitié. Trois paquets en tout, plus un vieux sachet de levure. Monique ne ressentait aucun remords particulier, plutôt une petite satisfaction devant l'étagère redevenue nette. Elle s'est même dit, en fermant le sac, que c'était un peu dommage, mais que la santé passait avant tout. Puis elle a posé le sac près de la porte d'entrée.
« Je lis ces dates depuis quarante ans et je n'avais jamais fait la différence entre les deux. »
Un sac près de la porte, et un regard qui s'arrête dessus
Claire est arrivée un peu avant midi, les cheveux mouillés, une tarte aux pommes dans les mains. En retirant ses chaussures dans l'entrée, elle a buté contre le sac poubelle. Le plastique s'est entrouvert, et le paquet de spaghettis a glissé sur le côté. Elle l'a ramassé machinalement pour le remettre dedans. C'est là qu'elle a vu les autres paquets, bien fermés pour la plupart, à côté de la levure. Elle a froncé les sourcils, puis elle a crié vers la cuisine pour demander ce qui se passait.
Monique a répondu sans se retourner, en essuyant l'étagère avec une éponge. Elle a expliqué qu'elle avait fait le tri et que tout ça était périmé. Claire est entrée dans la cuisine avec le paquet de riz à la main. Elle a lu à voix haute la petite ligne imprimée sous le code-barres. À consommer de préférence avant fin mars. Puis elle a regardé sa mère avec un drôle d'air, entre le rire et l'agacement. Monique a haussé les épaules, sans comprendre ce qui pouvait bien poser problème.
Maman, c'est du riz, ça ne périme pas comme un yaourt, a dit Claire en reposant le paquet sur la table. Monique a d'abord cru à une plaisanterie. Elle a rappelé l'histoire du poulet, la prudence, les bactéries dont on entend parler à la télévision. Claire a écouté sans l'interrompre, puis elle a ressorti les deux autres paquets du sac. Elle les a alignés à côté des conserves, très calmement, comme elle le fait sans doute à l'épicerie. Le déjeuner, visiblement, allait commencer par une petite leçon.
Des recherches sur le téléphone et une dispute qui pointe
Monique n'était pas convaincue, et elle l'a dit franchement. Pour elle, si les fabricants mettent une date, c'est qu'il y a une raison. Elle a sorti son téléphone, chaussé ses lunettes et tapé quelques mots dans un moteur de recherche. Elle est tombée sur des forums où chacun donnait son avis, certains disant qu'ils mangeaient des pâtes vieilles de cinq ans, d'autres jurant qu'ils jetaient tout le jour même. Rien de très clair. Elle a soupiré, un peu vexée de ne pas trouver de réponse nette.
Gérard est revenu du garage à ce moment-là, attiré par l'odeur de la tarte. Il a écouté la discussion en se lavant les mains à l'évier. Lui avait toujours un peu trouvé que sa femme jetait trop facilement, sans jamais oser le dire. Il a glissé qu'à l'armée, on mangeait des rations dont personne ne regardait la date. Monique l'a fusillé du regard. Il s'est tu, mais il a discrètement rapproché le paquet de spaghettis de lui, comme pour le mettre à l'abri d'un nouveau tri.
Monique a fini par appeler sa voisine, Josiane, qui avait travaillé dans une cantine scolaire. Josiane a répondu qu'à la cantine, on respectait les dates à la lettre, sans exception. Ça ne réglait rien. Claire a alors posé son téléphone sur la table et a proposé de tout expliquer tranquillement. J'en vois tous les jours, des familles qui jettent des choses parfaitement bonnes, a-t-elle dit. Monique a croisé les bras, mais elle s'est assise. Dehors, la pluie avait redoublé, et personne n'avait encore touché à l'apéritif.
« Maman, c'est du riz, ça ne périme pas comme un yaourt, regarde ce qui est écrit dessous. »
Deux mentions presque identiques qui ne disent pas du tout la même chose
Claire a pris un pot de crème fraîche dans le frigo et l'a posé à côté du paquet de riz. Sur la crème, on lisait : à consommer jusqu'au. Sur le riz : à consommer de préférence avant. Elle a expliqué que ces deux formules, que tout le monde confond, correspondent à deux choses différentes. La première, c'est la date limite de consommation, la DLC. Elle concerne les produits frais, comme la viande, le poisson ou les laitages, et elle a une vraie raison sanitaire.
La seconde, c'est la date de durabilité minimale, la DDM. Elle figure sur les produits secs, les conserves, le café, les biscuits. Claire a raconté que, passé cette date, le fabricant ne garantit plus que le produit garde toutes ses qualités, le goût, le croquant, la texture. Mais ce n'est pas une limite au-delà de laquelle il devient dangereux. À l'épicerie, on distribue des pâtes et du riz qui ont dépassé leur DDM depuis des mois, a-t-elle précisé, et c'est autorisé, à condition que l'emballage soit intact.
Monique a repris le paquet de riz et l'a retourné plusieurs fois, comme si elle le découvrait. Je lis ça depuis quarante ans et je n'avais jamais fait la différence, a-t-elle murmuré. Claire a ajouté qu'il suffisait de regarder, de sentir, de vérifier qu'il n'y ait pas de petites bêtes ou d'humidité. Un riz un peu plus sec cuira peut-être différemment, des pâtes un peu plus fragiles casseront à la cuisson. Rien de plus. Ce que Monique avait pris pour un feu rouge n'était, en réalité, qu'une simple indication de qualité.
Ce que la famille regarde désormais avant de remplir le sac
Les trois paquets ne sont pas retournés à la poubelle. Ce midi-là, Monique a fait cuire les spaghettis entamés, avec une sauce tomate et un peu de parmesan. Gérard a jugé qu'ils étaient parfaits, et Claire a ri en voyant sa mère goûter la première bouchée avec une prudence presque comique. Le riz basmati a servi le mercredi suivant, avec un curry de légumes. Monique a calculé, un peu gênée, qu'elle jetait sans doute plusieurs dizaines d'euros de produits secs chaque année, uniquement à cause de cette ligne mal comprise.
Depuis, elle a changé sa méthode de tri. Elle range les paquets les plus anciens devant, les nouveaux derrière, et elle a collé une étiquette au dos de la porte du placard. Dessus, de sa belle écriture de secrétaire : jusqu'au, on respecte ; de préférence, on regarde. Elle ne jette plus un paquet sans l'avoir ouvert, senti, examiné. Pour les produits frais, en revanche, elle reste intraitable, et Claire lui donne raison. On connaît tous quelqu'un qui a été malade pour un jambon oublié, et ça, ça ne change pas.
Le prochain grand rangement est prévu pour le printemps. Monique a déjà décidé que les paquets en trop, plutôt que d'attendre au fond du placard, partiraient à l'épicerie de sa fille. Je préfère qu'ils servent à quelqu'un plutôt que de les voir moisir dans ma tête, a-t-elle dit en riant. Gérard, lui, surveille désormais le sac poubelle avec un intérêt nouveau. Et Claire, chaque fois qu'elle passe, ouvre le placard du haut d'un air faussement sévère, juste pour voir si la leçon tient toujours.
« À l'épicerie, on donne des pâtes qui ont dépassé la date depuis des mois, tant que le paquet est fermé. »
- « À consommer jusqu'au » (DLC) : date sanitaire des produits frais, à respecter strictement.
- « À consommer de préférence avant » (DDM) : indication de qualité, pas de danger une fois dépassée.
- Pâtes, riz, semoule, conserves et biscuits restent consommables après la DDM si l'emballage est intact.
- Avant de jeter un produit sec, vérifier l'odeur, l'aspect, l'absence d'humidité ou d'insectes.
- Ranger les paquets les plus anciens devant pour les utiliser en premier.
- Donner les surplus non entamés à une épicerie solidaire plutôt que de les laisser vieillir.
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