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Il était un peu plus de dix heures, un samedi de mars, et la pluie fine tapait contre la fenêtre de la cuisine. Martine, à genoux devant le placard du bas, sortait les boîtes une à une. Un sachet de lentilles, une conserve de maïs, puis trois paquets de pâtes cachés derrière la farine. Elle a retourné le premier, lu la date, et soupiré.
Une maison tranquille à Hérouville, des placards remplis depuis des années
Martine a cinquante-huit ans et vit depuis vingt ans dans une petite maison de briques à Hérouville-Saint-Clair, près de Caen. Ancienne secrétaire dans un cabinet comptable, elle est à la retraite depuis deux ans et s'occupe surtout de son jardin. Son mari, Gérard, passe ses matinées au club de pétanque du quartier. Leurs deux enfants sont partis depuis longtemps, mais la maison garde l'habitude des grandes courses, des réserves et des placards trop pleins.
Chaque printemps, Martine fait ce qu'elle appelle son grand ménage de cuisine. Elle vide tout, nettoie les étagères au vinaigre blanc, puis range de nouveau en mettant devant ce qui doit partir vite. C'est un rituel qu'elle tient de sa mère, qui détestait le gaspillage autant que le désordre. Elle aime ce moment, avec la radio allumée, le café qui refroidit sur la table et cette impression de remettre la maison à neuf.
De l'autre côté de la haie de thuyas habite Sylvie, quarante-cinq ans, aide-soignante à l'hôpital de Caen. Les deux femmes se connaissent depuis une dizaine d'années et se rendent de petits services. Sylvie arrose les tomates de Martine en août, Martine récupère les colis de Sylvie quand elle travaille de nuit. Elles parlent souvent par-dessus la haie, de la pluie, des enfants, du prix des courses qui grimpe sans arrêt. Ce samedi-là, rien ne laissait prévoir une discussion sur des pâtes.
Elle préfère jeter trois paquets plutôt que risquer quoi que ce soit
Les trois paquets étaient des coquillettes, des penne et des spaghettis, achetés en promotion il y a bien longtemps. Sur le premier, Martine a lu une date de février de l'année précédente. Sur les deux autres, des dates encore plus anciennes, dont une remontait à presque deux ans. Elle est restée un moment accroupie, le paquet à la main, à se demander comment elle avait pu les oublier. Puis elle a décidé sans vraiment réfléchir davantage.
Pour elle, une date dépassée, c'était une date dépassée, point final. Elle se souvenait d'une intoxication de Gérard avec un yaourt oublié au fond du frigo, des années plus tôt. Une nuit entière à l'entendre se lever, et le médecin le lendemain. Depuis, elle ne prenait plus de risque avec ce genre de chose. Elle trouvait même cela responsable, presque raisonnable, comme une manière de protéger la maison sans se poser trop de questions.
Elle a donc ouvert la porte du jardin, traversé l'allée humide en chaussons et soulevé le couvercle de la poubelle grise. Les trois paquets sont tombés sur un sac de déchets avec un petit bruit sec. Elle a ressenti une pointe de culpabilité, soyons honnêtes, parce que jeter de la nourriture ne lui plaisait pas du tout. Mais elle s'est dit que c'était le prix de la sécurité. Elle est rentrée finir son rangement, la conscience à peu près tranquille.
« Je croyais bien faire, franchement, je jetais tout ce qui dépassait la date sans même lire ce qui était écrit. »
Par-dessus la haie, une voisine remarque le bruit des paquets
Sylvie, elle, était dehors en train de rentrer son vélo dans l'abri de jardin. Elle avait entendu le couvercle claquer et vu les paquets disparaître. Intriguée, elle s'est approchée de la haie et a lancé un bonjour un peu moqueur. Martine est ressortie, un torchon sur l'épaule, et lui a expliqué qu'elle faisait le ménage de ses placards. Elle a ajouté, en riant à moitié, qu'elle venait de jeter des pâtes vieilles de deux ans.
Sylvie a froncé les sourcils. Elle a demandé si elle pouvait regarder, ce qui a fait rire Martine, un peu gênée. La voisine a fait le tour par le portillon, soulevé le couvercle et repêché le paquet de spaghettis posé tout en haut. Le carton était intact, à peine froissé, toujours fermé par sa languette. Elle l'a retourné sous la petite pluie, en plissant les yeux pour lire les caractères imprimés en noir.
Tu as lu ce qui est écrit, au moins, a demandé Sylvie en tendant le paquet. Martine a haussé les épaules. Elle avait vu la date, c'était suffisant. Sylvie a pointé du doigt une ligne juste au-dessus des chiffres : à consommer de préférence avant. Elle l'a lue à voix haute, lentement, en insistant sur les mots de préférence. Martine a regardé la formule comme si elle la découvrait pour la première fois, alors qu'elle l'avait sous les yeux depuis des années.
Le doute s'installe, et Gérard ne sait pas plus qu'elle
Martine n'était pas convaincue pour autant. Elle a fait remarquer que de préférence ou pas, c'était tout de même une date, et qu'on ne l'imprimait pas pour rien. Sylvie a répondu qu'à l'hôpital, on lui avait appris à faire la différence entre plusieurs types de mentions. Mais elle ne voulait pas jouer les donneuses de leçons sous la pluie. Elles sont rentrées dans la cuisine de Martine, le paquet de spaghettis posé au milieu de la table.
Gérard est revenu du club vers midi et a trouvé les deux femmes penchées sur des emballages. Martine lui a demandé ce qu'il en pensait. Il a avoué qu'il n'en savait rien, qu'il mangeait ce qu'on lui servait et qu'il ne regardait jamais les dates. Il a proposé de sentir les pâtes, ce qui a fait sourire tout le monde. Des pâtes sèches, ça ne sent rien, a dit Sylvie, ce n'est pas comme du poisson.
Martine a alors sorti tout ce qu'elle avait dans le réfrigérateur pour comparer. Sur un paquet de jambon, elle a lu : à consommer jusqu'au. Sur une brique de crème, la même formule. Sur le riz, la farine, le café, c'était toujours de préférence avant. Elle a aligné les emballages sur la table comme des pièces à conviction. On connaît tous ça, ces mentions qu'on survole sans lire. Elle commençait à comprendre qu'elle avait tout mis dans le même sac.
« Tu as lu ce qui est écrit au-dessus des chiffres, au moins, ça dit de préférence, pas jusqu'au. »
Deux formules, deux règles, et une confusion vieille de vingt ans
Sylvie a expliqué ce qu'elle savait, avec ses mots à elle. La mention à consommer jusqu'au, c'est la date limite de consommation, qu'on appelle aussi DLC. On la trouve sur les produits frais et fragiles, comme la viande, le poisson ou certains laitages. Une fois la date passée, pour elle, on ne prend pas de risque, parce que des bactéries peuvent se développer. C'était exactement le cas du yaourt de Gérard, des années plus tôt, et Martine l'a reconnu.
L'autre mention, à consommer de préférence avant, c'est la date de durabilité minimale, la DDM. Sylvie a précisé que cette date ne concernait pas la sécurité, mais le goût, la texture ou la tenue à la cuisson. Après, un produit sec peut devenir un peu moins bon, mais il reste consommable s'il a été bien conservé. Des pâtes dans un paquet fermé, au sec, à l'abri de la chaleur, peuvent tenir longtemps après cette date, selon elle.
Martine est restée silencieuse un long moment, la main posée sur le paquet repêché. Elle pensait à toutes les fois où elle avait jeté du riz, de la farine, des biscuits ou du thé pour une date dépassée de quelques semaines. Vingt ans de ménages de printemps, et autant de sacs partis à la poubelle pour rien. Je croyais bien faire, a-t-elle murmuré. Gérard a posé la main sur son épaule et lui a dit qu'elle n'était sûrement pas la seule.
Le soir même, des spaghettis et de nouvelles habitudes à la maison
Le soir, Martine a fait cuire les spaghettis repêchés, avec une sauce tomate maison et du parmesan. Elle a d'abord regardé les pâtes d'un œil méfiant, cherchant une couleur bizarre, une odeur, un signe. Rien. Elles étaient un peu plus cassantes à la sortie du paquet, mais une fois cuites, personne n'aurait vu la différence. Gérard en a repris deux fois. Martine est même allée rechercher les deux autres paquets dans la poubelle, protégés par leur carton.
Elle a fait ses comptes le lendemain, par curiosité. Trois paquets à un euro cinquante, ce n'était pas grand-chose. Mais en repensant aux paquets de riz, aux biscuits et aux céréales jetés chaque année, elle arrivait facilement à plusieurs dizaines d'euros. Sans compter le gâchis, qu'elle détestait plus que tout. Maintenant, je lis la phrase avant les chiffres, a-t-elle expliqué à sa fille au téléphone. Elle a aussi changé sa façon de ranger, en regardant chaque produit autrement.
Sylvie, elle, rit encore de cette matinée quand elles se croisent par-dessus la haie. Martine lui a offert un pot de confiture de rhubarbe pour la remercier. Elle a collé une petite étiquette sur la porte de son placard, avec deux lignes écrites au feutre pour ne plus se tromper. Et elle vérifie désormais l'état du produit lui-même : un emballage gonflé, percé ou humide, des insectes, une odeur rance. C'est cela qui compte vraiment pour les produits secs, plus que la date.
« Des pâtes sèches, ça ne sent rien, ce n'est pas comme du poisson qu'on oublie au fond du frigo. »
- « À consommer jusqu'au » (DLC) : produits frais, ne pas consommer après la date.
- « À consommer de préférence avant » (DDM) : le produit peut perdre en goût, mais reste consommable.
- Pâtes, riz, farine, café, biscuits secs : surtout concernés par la DDM.
- Conserver au sec, au frais, dans un emballage fermé ou un bocal hermétique.
- Avant de jeter, vérifier l'emballage : gonflé, percé, humide, présence d'insectes ou odeur rance.
- Ranger devant les produits les plus anciens pour les utiliser en premier.
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