Il nettoie ses gouttières chaque automne sous le platane du voisin : son avocat lui annonce que le juge ne condamnera sans doute pas

Ne manquez aucune actuSuivez-nous sur Google News

Sept heures du matin, fin novembre, dans un lotissement au sud d'Avignon. L'échelle d'aluminium grince contre le crépi, et Gérard, 67 ans, glisse sa main gantée dans la gouttière. Elle en ressort pleine d'une pâte brune, froide, qui sent la terre mouillée. Au-dessus de lui, le grand platane du voisin agite ses dernières feuilles dans le mistral, comme chaque année.

Trente ans sous l'ombre d'un platane qui n'est pas le sien

Gérard et Monique ont acheté leur maison en 1994, quand le lotissement sentait encore le béton frais. Lui travaillait aux chemins de fer, elle tenait la comptabilité d'une coopérative fruitière de la vallée. Le terrain d'à côté appartenait déjà à la famille Roux, et le platane y poussait depuis bien avant les maisons. À l'époque, il donnait de l'ombre l'été, et personne n'aurait eu l'idée de s'en plaindre. Les enfants grimpaient sur le muret pour ramasser les boules de graines qu'ils se lançaient à la figure.

Trente ans plus tard, l'arbre a pris une ampleur que personne n'avait imaginée. Son tronc dépasse le mètre de diamètre, et sa couronne couvre une bonne moitié du toit de Gérard. L'été, la terrasse reste fraîche jusqu'à midi, et Monique y installe ses tomates en pots sans craindre la brûlure. Les Roux, eux, ont changé : le vieux père est mort, et c'est son fils Thierry qui occupe la maison. Un homme poli, discret, qui part tôt et rentre tard, et qu'on croise surtout près des poubelles.

Chaque automne, le rituel est le même. Gérard sort l'échelle, enfile ses gants de jardin, remplit trois ou quatre seaux de feuilles détrempées. Monique tient le pied de l'échelle en lui répétant de ne pas se pencher. Le ballet dure deux matinées, parfois trois quand le vent a soufflé fort. On connaît tous ça, ces petites corvées qu'on finit par accepter comme on accepte la pluie. Gérard n'en parlait même plus, jusqu'à l'hiver où son dos a commencé à protester à chaque barreau.

La décision prise un soir de pluie, devant la tache au plafond

Tout a basculé en décembre, après un orage qui a déversé des trombes d'eau sur le Vaucluse. La gouttière, bouchée par une couche de feuilles que Gérard n'avait pas eu le temps d'enlever, a débordé toute la nuit. Au matin, une auréole jaunâtre s'étalait au plafond de la chambre d'amis. Monique l'a découverte en allant chercher des draps, et elle a appelé son mari d'une voix qu'il connaissait bien. Le plâtre gonflait légèrement, et une odeur de cave flottait déjà dans la pièce.

Le couvreur est passé trois jours plus tard, a grimpé sur le toit et a secoué la tête. Il a parlé de tuiles déplacées, d'un chéneau à reprendre, et d'un devis qui avoisinerait les deux mille euros. Gérard a fait le calcul en silence, assis dans sa voiture devant la maison. Ce n'était pas une ruine, mais ce n'était pas rien non plus pour une pension de cheminot. Et surtout, il savait que l'automne suivant, le même platane recommencerait exactement la même chose.

Ce soir-là, il a dit à Monique qu'il voulait faire les choses proprement. Il ne voulait pas de dispute, pas de cris par-dessus le muret. Il voulait savoir ce que la loi disait, et faire payer à qui de droit. Monique a hésité, parce qu'elle trouvait Thierry gentil et qu'elle craignait les années de froid entre voisins. Mais Gérard avait déjà pris sa décision. Le lendemain, il a trouvé dans l'annuaire un cabinet d'avocats du centre d'Avignon, près de la place Pie, et il a pris rendez-vous.

« Je ne vais pas abattre un platane de cent ans parce qu'il perd ses feuilles, faut pas exagérer. »

Une lettre recommandée, et une réponse qui ne vient pas

Avant le rendez-vous, Gérard a voulu montrer sa bonne foi. Il a écrit une lettre recommandée à Thierry, pesant chaque mot, en demandant une participation aux frais de réparation. Il y a joint des photos de la gouttière pleine, de la tache au plafond, du devis du couvreur. Il a même proposé de partager la facture à moitié, pour montrer qu'il ne cherchait pas la guerre. Puis il a attendu, en vérifiant la boîte aux lettres deux fois par jour.

Une semaine a passé, puis deux, sans rien. Gérard a fini par croiser Thierry un samedi matin, devant le portail. Le voisin a été aimable, mais ferme. Il a expliqué qu'il n'allait pas payer pour des feuilles, que l'arbre était là avant tout le monde. Je ne vais pas abattre un platane de cent ans parce qu'il perd ses feuilles, a-t-il dit en haussant les épaules. Gérard est rentré chez lui les mâchoires serrées, persuadé que le juge lui donnerait raison.

Dans le salon, en remplissant son dossier, il a pourtant remarqué un détail qui l'a laissé perplexe. Sur une photo prise depuis le jardin, on voyait nettement deux grosses branches traverser la limite des terrains. Elles passaient au-dessus du muret et s'étendaient presque jusqu'au faîte du toit. Il ne s'était jamais vraiment posé la question. Pour lui, le problème, c'était les feuilles, pas le bois. Il a rangé la photo avec les autres sans y penser davantage, et il est parti au rendez-vous.

Dans le bureau de l'avocat, la certitude qui se fissure

Le cabinet occupait le deuxième étage d'un immeuble ancien aux volets bleus. L'avocate, une femme d'une quarantaine d'années aux lunettes rondes, a écouté Gérard sans l'interrompre pendant un long quart d'heure. Elle a feuilleté les photos, relu la lettre, examiné le devis. Puis elle a posé ses mains à plat sur le bureau, et Gérard a compris à son silence que la suite ne lui plairait pas. Dehors, on entendait les cloches d'une église sonner onze heures.

Elle lui a expliqué, avec beaucoup de précautions, que la chute des feuilles est en principe considérée par les tribunaux comme un inconvénient normal du voisinage. Vivre à côté d'un arbre, c'est accepter qu'il vive aussi, avec ses saisons. Pour obtenir réparation, il faudrait démontrer un trouble anormal, qui dépasse ce qu'on peut raisonnablement attendre. Selon elle, dans son dossier à lui, le juge ne condamnerait sans doute pas le voisin pour quelques seaux de feuilles. Gérard a senti sa gorge se serrer.

Il a protesté, parlé du plafond, des deux mille euros, de son dos qui ne suivait plus. L'avocate a hoché la tête, sans le contredire sur la fatigue ni sur l'injustice qu'il ressentait. Mais elle a rappelé que chaque cas est jugé sur ses circonstances, et que le sien ne présentait rien d'exceptionnel. En sortant, Gérard a marché longtemps le long des remparts. Il a appelé Monique depuis un banc. Elle avait raison, lui a-t-il dit, je me suis embarqué dans une histoire pour rien.

« Trente ans que je vide ces gouttières, et personne ne m'a jamais parlé de ça, des branches. »

Ce n'étaient pas les feuilles, c'étaient les branches

Trois semaines plus tard, l'avocate l'a rappelé. Elle avait repris le dossier un soir, et une photo l'avait arrêtée : celle des deux grosses branches au-dessus du muret. Elle lui a demandé s'il était certain qu'elles dépassaient sur son terrain. Gérard est sorti dans le jardin avec le téléphone collé à l'oreille, a levé les yeux. Oui, elles dépassaient largement, de trois ou quatre mètres au moins. C'était même d'elles que tombait l'essentiel des feuilles dans sa gouttière.

Là, tout changeait, lui a-t-elle expliqué. L'article 673 du Code civil permet à celui sur la propriété duquel avancent les branches d'un arbre voisin d'exiger qu'elles soient coupées. Ce n'est pas lui qui prend la tronçonneuse, précisait-elle : c'est au propriétaire de l'arbre de faire couper, à ses frais. Et surtout, ce droit ne se prescrit jamais. Peu importe que les branches dépassent depuis trente ans, peu importe que personne ne se soit plaint avant. La demande reste possible à tout moment.

Gérard est resté un long moment silencieux, debout sous le platane. Pendant des années, il s'était battu contre le mauvais ennemi. Les feuilles, le droit les considérait comme la vie normale d'un arbre. Les branches au-dessus de son toit, en revanche, il pouvait en demander la coupe sans discussion sur le fond. Trente ans que je vide ces gouttières, et personne ne m'a jamais parlé de ça, a-t-il murmuré. Monique, à la fenêtre de la cuisine, l'a regardé rire tout seul.

Un élagueur au printemps, et une paix retrouvée avec Thierry

Cette fois, Gérard n'a pas écrit de lettre agressive. Il a sonné chez Thierry un dimanche, avec une bouteille de côtes-du-rhône sous le bras. Il lui a expliqué calmement ce que l'avocate lui avait dit sur les branches et l'article 673. Thierry a d'abord froncé les sourcils, puis il a demandé à voir. Ensemble, ils sont montés à l'étage et ont regardé le toit par la lucarne. Soyons honnêtes, a reconnu Thierry, je ne m'étais jamais rendu compte que ça avançait autant.

En mars, un élagueur est venu avec sa nacelle et ses cordes. Il a coupé les deux grosses branches au ras de la limite, en respectant la santé de l'arbre, comme l'avait demandé Thierry. La facture, autour de six cents euros, a été réglée par le voisin, conformément à la règle. Le platane est resté debout, majestueux, simplement un peu moins penché sur la maison. Pour le plafond, Gérard a fait jouer son assurance habitation, qui a pris en charge une partie des travaux.

L'automne suivant, Gérard a sorti l'échelle par habitude, presque par nostalgie. Il a rempli un seul seau, à moitié. Monique lui a fait remarquer qu'il souriait en descendant. Ce qu'il retient, il le répète désormais à qui veut l'entendre dans le lotissement : se renseigner avant de s'énerver, et regarder ce qui dépasse plutôt que ce qui tombe. Les deux voisins prennent maintenant le café ensemble de temps en temps. Et chaque printemps, ils jettent un œil aux branches, côte à côte, près du muret.

« Je voulais pas la guerre, je voulais juste savoir ce que la loi disait vraiment, avant de m'énerver. »

  • Les feuilles qui tombent d'un arbre voisin sont en principe un inconvénient normal du voisinage.
  • Si des branches avancent sur votre terrain, vous pouvez exiger leur coupe (article 673 du Code civil).
  • La coupe est à la charge du propriétaire de l'arbre, pas à la vôtre.
  • Ce droit de demander la coupe ne se prescrit jamais, même après des décennies.
  • Commencez par une discussion, puis un courrier recommandé avec photos si rien ne bouge.
  • En cas de dégât des eaux, contactez aussi votre assurance habitation.

Suivi de l'histoire

Partager :WhatsAppFacebookX
Emilie Morlaes
Emilie Morlaes

Émilie Morlaes a toujours été passionnée par l'écologie et par une façon de vivre plus simple : produits sans chimie, bio, fait maison, consommation raisonnée. Ancienne gérante d'un salon de coiffure à La Grande-Motte, elle suit de près tout ce qui touche à l'environnement, à l'alimentation et aux produits du quotidien, et partage ici ce qui change concrètement pour vous.

Articles: 506