À 34 ans, Karim garde 8 000 euros sur son Livret A : à la cantine, une collègue lui parle d’un livret auquel il avait droit

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Il est midi vingt à la cantine de l'entrepôt, près d'Andrézieux-Bouthéon, et les plateaux claquent sur les tables en formica. Karim, 34 ans, pousse ses haricots du bout de la fourchette pendant que la radio grésille au-dessus du micro-ondes. En face, Sandrine déplie une feuille froissée de la banque. Elle lâche une phrase sur un livret qui rapporte plus, et Karim lève la tête.

Dix ans de virements réguliers sur le même petit livret bleu

Karim travaille comme cariste depuis neuf ans dans cet entrepôt logistique de la plaine du Forez. Il commence à six heures, conduit son chariot entre les palettes, et rentre le soir dans son deux-pièces de Saint-Just-Saint-Rambert. Sa vieille Clio grise fait le trajet sans broncher, même quand le brouillard monte de la Loire. Il vit seul, voit sa fille un week-end sur deux, et compte ses dépenses dans un carnet à spirale posé près du frigo.

Chaque mois, le jour de la paie, il vire cent euros sur son Livret A. Il l'a ouvert à dix-huit ans, à la Poste du quartier, parce que sa mère lui avait dit que c'était sérieux. Le compte a grossi doucement, sans bruit, au rythme des heures supplémentaires et des primes de fin d'année. Aujourd'hui, il y a un peu plus de huit mille euros dessus, et Karim en est plutôt fier.

Pour lui, ce livret représente une forme de tranquillité. Si la Clio lâche, si sa fille a besoin de lunettes, l'argent est là et disponible tout de suite. Il ne regarde jamais les intérêts, il sait seulement que ça tombe en janvier et que ce n'est pas énorme. Il ne se pose pas plus de questions que ça, et soyons honnêtes, la plupart d'entre nous font exactement pareil avec leur épargne.

La conviction tranquille qu'on ne peut pas faire mieux

Quelques années plus tôt, Karim avait pourtant eu un doute sur ses placements. Un collègue lui parlait d'assurance-vie, un autre de bourse, avec des graphiques sur son téléphone. Karim avait pris rendez-vous avec un conseiller de sa banque, un jeune homme pressé en chemise bleue. L'entretien avait duré vingt minutes, entre deux appels, et il était ressorti avec une brochure sur un contrat d'épargne qu'il n'avait jamais ouverte depuis.

Ce jour-là, il avait tranché pour de bonnes raisons. Il ne voulait pas bloquer son argent, ni risquer d'en perdre une partie. Il voulait pouvoir retirer cinq cents euros un samedi matin sans demander la permission à personne. Le Livret A cochait toutes les cases, il était garanti, sans impôt, et le conseiller n'avait rien proposé d'autre de comparable. Karim en avait conclu que c'était le meilleur choix possible pour quelqu'un comme lui.

Je me suis dit que les placements intéressants, c'était pour les gens qui ont de l'argent, raconte-t-il aujourd'hui en haussant les épaules. Avec son salaire de cariste, un peu au-dessus du Smic, il se rangeait volontiers parmi ceux à qui on ne propose rien de spécial. Cette idée s'est installée, confortable, et il n'y a plus repensé. Les années ont passé, les virements ont continué, et le carnet à spirale s'est rempli de lignes identiques.

« Je me suis dit que les placements intéressants, c'était pour les gens qui ont déjà de l'argent, pas pour un cariste. »

Une feuille froissée posée à côté du plateau de Sandrine

Ce midi-là, Sandrine, préparatrice de commandes depuis trois ans, agite son relevé avec une moue satisfaite. Elle explique qu'elle a ouvert un livret d'épargne populaire au printemps, sur les conseils de sa sœur, et qu'elle vient de voir ses intérêts. Elle répète le sigle, LEP, comme si tout le monde le connaissait. Karim hoche la tête poliment, sans vraiment écouter, en pensant déjà à la pause de quinze heures.

Puis Sandrine ajoute une phrase qui accroche son oreille. Ça rapporte plus que le Livret A, et il n'y a pas d'impôt non plus, dit-elle en reprenant sa compote. Karim fronce les sourcils, parce que ça ne colle pas avec ce qu'il croit savoir. Si un livret aussi sûr rapportait davantage, son conseiller lui en aurait forcément parlé. Il se dit que Sandrine confond sans doute avec un produit de sa banque à elle.

Il ne dit rien, mais l'idée reste dans un coin de sa tête pendant tout l'après-midi. Entre deux allées, en déposant une palette de bouteilles d'eau, il se demande pourquoi personne ne lui en a jamais parlé. Il se rassure vite en se disant que ce genre de livret doit être réservé à des cas très particuliers. Le soir, il rentre, fait chauffer des pâtes et oublie presque la conversation de la cantine.

Un appel à la banque qui ne répond à rien

Deux jours plus tard, la phrase de Sandrine revient pendant qu'il cherche une place sur le parking. Assis dans la Clio, moteur coupé, il tape le sigle sur son téléphone et tombe sur des pages pleines de chiffres et de conditions. Il lit qu'il existe un plafond de revenus, sans comprendre lequel s'applique à lui. Il lit aussi le mot populaire, qui le gêne un peu, comme une étiquette qu'on vous colle.

Le lendemain, pendant sa pause, il appelle sa banque depuis le vestiaire. Après dix minutes d'attente et une musique en boucle, une conseillère décroche et l'écoute distraitement. Elle lui répond que ce livret existe, oui, mais qu'il faut remplir des conditions et qu'elle ne peut pas vérifier par téléphone. Elle lui propose un rendez-vous dans trois semaines. Karim raccroche avec l'impression désagréable d'avoir posé une question idiote.

Le soir, il appelle sa mère, qui n'en a jamais entendu parler non plus. Son frère, plombier à Firminy, lui dit que c'est sûrement un truc pour les gens au RSA. Karim commence à se dire qu'il perd son temps, qu'il gagne trop pour ces dispositifs et trop peu pour les vrais placements. On connaît tous ce moment où l'on renonce, pas parce qu'on a la réponse, mais parce qu'on est fatigué de la chercher.

« Elle m'a dit de regarder une seule ligne sur mon avis d'imposition, et en fait tout était écrit là depuis le début. »

Le chiffre caché en haut de son avis d'imposition

C'est Sandrine qui relance le sujet, une semaine plus tard, devant la machine à café. Elle lui demande s'il a regardé son avis d'imposition, simplement, en haut de la première page. Karim avoue qu'il ne sait même pas où il l'a rangé. Elle lui explique qu'il suffit de comparer une seule ligne, le revenu fiscal de référence, avec un plafond fixé chaque année. Pas besoin de rendez-vous, pas besoin de dossier compliqué, juste ce papier.

Le soir même, il fouille la boîte à chaussures où il entasse ses papiers administratifs. L'avis est là, plié en quatre, avec son tampon bleu des impôts. Il trouve la ligne, puis vérifie le plafond pour une personne seule, un peu plus de vingt-deux mille euros. Son revenu fiscal de référence est nettement en dessous, parce que ce chiffre tient compte d'abattements et ne correspond pas à son salaire brut. Il relit trois fois.

Il comprend alors que ce n'était ni un piège, ni un produit réservé à des cas rares. Il avait droit à ce livret depuis des années, probablement depuis son embauche. Le livret rapporte au moins autant que le Livret A par construction, en pratique davantage, sans impôt ni prélèvements sociaux. Simplement, personne ne le lui avait proposé. J'avais le papier dans une boîte à chaussures depuis le début, dit-il en riant à moitié.

Ce qui change quand on ose redemander au guichet

Karim retourne à sa banque avec son avis d'imposition dans une pochette plastique. Cette fois, il ne demande pas s'il peut, il annonce qu'il veut ouvrir un livret d'épargne populaire. Le conseiller vérifie, tape quelques lignes, et l'ouverture se fait en un quart d'heure. Karim transfère une grande partie de son Livret A, dans la limite du plafond de dépôt de dix mille euros, et garde le reste sur l'ancien livret.

Sur ses huit mille euros, l'écart d'intérêts représente pour lui quelques dizaines d'euros par an, parfois davantage selon les taux du moment. Ce n'est pas une fortune, il le sait, mais c'est un plein d'essence ou une sortie avec sa fille. Ce qui le travaille surtout, c'est l'addition des années passées sans le savoir. Il refait le calcul dans son carnet à spirale et préfère finalement tourner la page sans s'attarder.

Depuis, il en parle autour de lui, à la cantine, avec la même assurance que Sandrine. Deux collègues ont déjà vérifié leur avis, et l'un d'eux a ouvert son livret le mois suivant. Karim a compris que la banque ne viendrait pas le chercher, que l'information existait mais qu'il fallait aller la demander. Ce que retient Karim tient en quelques gestes simples, à faire un soir, sa propre feuille d'impôt à la main.

« Au téléphone, j'ai eu l'impression de poser une question idiote, alors que j'avais juste droit à ce livret. »

  • Sortir son dernier avis d'imposition et repérer la ligne du revenu fiscal de référence, en haut de la première page.
  • Comparer ce montant au plafond du LEP de l'année, qui varie selon le nombre de parts du foyer.
  • Se souvenir que le revenu fiscal de référence est souvent inférieur au salaire annuel perçu.
  • Demander l'ouverture du LEP directement à sa banque, avec l'avis d'imposition, sans attendre qu'on le propose.
  • Garder en tête le plafond de dépôt de 10 000 euros, et laisser le surplus sur le Livret A.
  • Vérifier chaque année son éligibilité, car elle dépend des revenus déclarés.

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Emilie Morlaes
Emilie Morlaes

Émilie Morlaes a toujours été passionnée par l'écologie et par une façon de vivre plus simple : produits sans chimie, bio, fait maison, consommation raisonnée. Ancienne gérante d'un salon de coiffure à La Grande-Motte, elle suit de près tout ce qui touche à l'environnement, à l'alimentation et aux produits du quotidien, et partage ici ce qui change concrètement pour vous.

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