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Sept heures du matin, fin janvier, dans une maison des années soixante-dix près d'Épinal. Le parquet du couloir craque sous les chaussons de Bernard, 58 ans, qui pousse la porte de l'ancienne chambre de Thomas. Une odeur de cave lui monte au nez. Sous la fenêtre, le papier peint brille, couvert de minuscules gouttes, comme une vitre de salle de bains après la douche.
Une maison trop grande depuis que les garçons sont partis
Bernard et Sylvie vivent dans cette maison depuis vingt-six ans, dans un lotissement calme à la sortie d'un village vosgien. Lui est technicien de maintenance dans une usine de papier, elle travaille à mi-temps à la pharmacie du bourg. Ils ont élevé là leurs deux fils, Thomas et Julien, dans deux chambres côte à côte, au bout du couloir de l'étage. La maison a toujours été chauffée au fioul, puis au gaz depuis une dizaine d'années, avec des radiateurs en fonte qui claquent un peu le matin.
Thomas est parti à Nancy pour ses études d'ingénieur il y a trois ans, et Julien l'a suivi à Strasbourg en septembre dernier. Les deux chambres sont restées comme ils les ont laissées, avec les posters, les étagères de bandes dessinées et les lits faits par Sylvie. Le week-end, parfois, l'un des garçons revient avec un sac de linge sale, mais le plus souvent, les portes restent fermées. Le couple a pris l'habitude de vivre surtout au rez-de-chaussée, entre la cuisine, le salon et leur propre chambre.
Ils ne se sont jamais plaints de la maison, qu'ils trouvent solide et bien construite pour son époque. Les murs sont épais, en parpaings, avec une isolation légère posée à la construction et jamais vraiment refaite. L'hiver, il fait froid dans les Vosges, souvent moins cinq le matin, et la chaudière tourne beaucoup. Mais chez eux, on a toujours eu chaud, répète Sylvie, qui garde un pull sur les épaules par principe. La confiance est tranquille, celle des gens qui connaissent chaque bruit de leur maison depuis longtemps.
En octobre, une décision qui semblait frappée au coin du bon sens
À l'automne, la lettre du fournisseur de gaz est arrivée avec une nouvelle estimation des mensualités, nettement plus haute que l'année précédente. Bernard a posé la feuille sur la table de la cuisine et a fait ses calculs sur le dos d'une enveloppe. Plus de deux mille euros par an pour se chauffer, alors que la maison était à moitié vide. Il a regardé l'escalier, puis il a dit à Sylvie qu'on chauffait deux chambres pour personne, et que ça ne pouvait plus durer.
Le samedi suivant, il est monté avec une pince et a tourné les robinets des deux radiateurs jusqu'à la butée. Il a fermé les volets, poussé les portes, et glissé un vieux boudin de porte contre le bas de chacune pour garder le froid à l'intérieur. Dans sa tête, le raisonnement était limpide : moins de pièces chauffées, moins de gaz brûlé, donc une facture qui baisse d'autant. Il avait même estimé l'économie, peut-être trois cents euros sur l'hiver, de quoi payer une partie des billets de train des garçons.
Sylvie était d'accord, même si l'idée de ces chambres froides la chagrinait un peu. On ne va pas chauffer des souvenirs, avait plaisanté Bernard en redescendant. Leurs voisins faisaient pareil, et le beau-frère, qui habite à Remiremont, avait condamné tout l'étage de sa maison depuis des années. Soyons honnêtes, tout le monde a déjà entendu ce conseil au moins une fois, chez un collègue ou à la télévision. Personne ne leur a dit que cette porte fermée allait changer quelque chose dans le reste de la maison.
« On chauffait deux chambres pour personne, je me suis dit que ça ne pouvait plus durer, c'était logique. »
Le salon qui ne se réchauffe plus et une odeur bizarre
Les premières semaines, rien n'a semblé changer, sinon un couloir un peu plus frais quand on montait chercher une serviette. En décembre, Sylvie a commencé à remarquer que le salon peinait à atteindre sa température habituelle le soir. Le thermostat affichait vingt degrés, mais elle gardait sa couverture sur les genoux devant la télévision. Bernard a monté le réglage d'un degré, puis d'un autre, en se disant que c'était le grand froid qui s'installait sur la région. Il y a eu plusieurs nuits à moins dix cette année-là.
Leur chambre, au rez-de-chaussée, se trouve justement sous celle de Julien, et le plafond a commencé à sembler plus froid au toucher. Sylvie a aussi senti une drôle d'odeur en montant ranger du linge, quelque chose de renfermé, de légèrement moisi. Elle a pensé que c'était normal dans une pièce qu'on n'aère plus, et elle a ouvert la fenêtre cinq minutes. Ensuite, elle a refermé et n'y a plus pensé, occupée par les fêtes et le retour des garçons pour Noël.
Julien a dormi dans sa chambre deux nuits pendant les vacances, en rallumant le radiateur à fond. Le matin du vingt-six, il est descendu en disant que ses draps étaient humides, presque mouillés. Bernard a haussé les épaules, en expliquant que la pièce n'avait pas eu le temps de chauffer. On connaît tous ça, les draps froids de la maison de vacances qu'on rouvre en été. Personne n'a regardé derrière l'armoire, ni sous la fenêtre, ni dans les angles du plafond de cette chambre.
La facture de janvier, puis les gouttes sur le papier peint
Le relevé de janvier est arrivé sur l'application du fournisseur, et Bernard l'a ouvert en pensant voir enfin le résultat de ses efforts. La consommation avait baissé, mais à peine, quelques pour cent par rapport à l'hiver précédent, alors que l'hiver n'était pas beaucoup plus rude. Il a vérifié deux fois les dates, comparé les mois, refait ses calculs sur la même enveloppe. Les trois cents euros espérés ressemblaient plutôt à une cinquantaine, et encore, en étant optimiste sur les températures.
C'est quelques jours plus tard qu'il a poussé la porte de la chambre de Thomas et découvert le mur qui perlait. Sous la fenêtre, derrière le bureau, le papier peint gondolait, avec une auréole grise qui montait jusqu'au rebord. Dans la chambre de Julien, c'était pire : des points noirs dans l'angle du plafond, et un dos d'armoire couvert d'une poussière verdâtre. Bernard a d'abord cru à une fuite de toiture, ou à une gouttière bouchée par les feuilles de l'automne.
Il a appelé un couvreur du village, qui est monté sur le toit un mardi après-midi, par un froid sec. L'homme a redescendu l'échelle en disant que les tuiles étaient en bon état et que les gouttières coulaient bien. Il a jeté un œil dans la chambre, a touché le mur, puis a dit que ce n'était pas de l'eau de pluie. Ça, c'est pas le toit, c'est vous qui le fabriquez, a-t-il lâché en remettant ses gants. Bernard n'a pas compris, et il a payé le déplacement en ruminant.
« Ça, c'est pas le toit, c'est vous qui le fabriquez, cette eau-là, avec la maison fermée. »
Ce que le thermicien a mesuré dans les cloisons
Sylvie a fini par appeler un conseiller France Rénov', dont elle avait vu l'affiche à la mairie, qui leur a recommandé un thermicien indépendant. Celui-ci est venu avec une caméra thermique et un petit appareil qui mesurait l'humidité de l'air pièce par pièce. Sur l'écran, les murs des deux chambres apparaissaient en bleu foncé, presque violets, autour de dix degrés. Le plafond de la chambre du couple, juste en dessous, et la cloison du couloir tiraient eux aussi vers le bleu, alors qu'on les chauffait.
Il leur a expliqué que la chaleur ne reste jamais sagement là où on la produit, qu'elle file toujours vers le froid. Une pièce non chauffée aspire la chaleur des pièces voisines à travers les cloisons, les planchers et les portes, même bien fermées. La chaudière continuait donc de chauffer ces chambres, mais indirectement, par le salon et la chambre du bas, qui se refroidissaient sans cesse. C'est pour cela que la facture avait si peu baissé, et que le salon semblait glacial malgré le thermostat.
Quant aux gouttes, elles venaient de la maison elle-même, de la cuisine, des douches, de leur respiration la nuit. L'air chaud et humide finit par passer dans ces chambres, et au contact des murs froids, sa vapeur se transforme en eau. C'est la condensation, la même qu'on voit sur un verre sorti du frigo en été. Vous avez créé une cave à l'étage, leur a dit le thermicien, et une cave, ça moisit. Bernard est resté longtemps silencieux, la main posée sur le papier peint gondolé.
Seize degrés, un peu d'air et une facture enfin plus juste
Le thermicien leur a conseillé de rouvrir les radiateurs des deux chambres, mais sans revenir à vingt degrés. L'Ademe recommande de garder environ seize degrés dans les pièces inoccupées plutôt que de les couper complètement, leur a-t-il précisé. À cette température, les murs restent assez tièdes pour que l'humidité ne s'y dépose pas, et les pièces voisines ne servent plus de radiateur. Bernard a posé des têtes thermostatiques sur les robinets, pour une soixantaine d'euros, réglées sur la position qui correspond à seize degrés.
Il a fallu aussi réparer les dégâts, ce qui a coûté plus cher que l'économie espérée sur tout l'hiver. Le papier peint de la chambre de Thomas est parti à la benne, l'armoire de Julien a dû être nettoyée au vinaigre blanc, et un matelas n'a pas survécu. Bernard estime la note à près de quatre cents euros, sans compter les samedis passés à gratter les murs. Depuis février, il a baissé le salon à dix-neuf degrés, et la facture de mars a enfin baissé un peu.
Sylvie ouvre maintenant les fenêtres de l'étage dix minutes chaque matin, même quand il gèle dehors. Le couple a aussi vérifié que les bouches d'aération de la cuisine et de la salle de bains n'étaient pas bouchées, ce qui était le cas pour l'une d'elles. Quand Julien est revenu en vacances, ses draps étaient secs et la chambre sentait de nouveau la lessive. Bernard en rit aujourd'hui, un peu jaune, en racontant l'histoire à ses collègues de l'usine. Il n'a plus jamais tourné un robinet jusqu'à la butée.
« J'ai refait mes calculs trois fois, les trois cents euros, c'était plutôt cinquante, et encore. »
- Maintenir environ 16 °C dans les pièces inoccupées, comme le recommande l'Ademe, plutôt que de couper le radiateur.
- Installer des têtes thermostatiques pour régler chaque pièce sans y penser.
- Aérer cinq à dix minutes par jour, même en hiver, toutes les pièces y compris les chambres vides.
- Vérifier que les bouches de ventilation de la cuisine et de la salle de bains ne sont pas obstruées.
- Regarder derrière les meubles et dans les angles des murs froids pour repérer tôt les traces d'humidité.
- Demander conseil à un espace France Rénov' avant de modifier ses habitudes de chauffage.
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