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Sept heures et quart, un matin d'octobre, à Saint-Doulchard. La pelouse est grise de rosée, le portail grince quand Gérard le pousse du coude, un seau de graines de tournesol contre la hanche. Il soulève le petit toit de bois de la mangeoire, verse, tapote le rebord. Au-dessus de lui, dans le noisetier, une mésange charbonnière lance déjà son appel métallique.
Un jardin près de Bourges et des mésanges qui attendent
Gérard a soixante-sept ans et il a passé quarante ans dans la mécanique agricole, entre Bourges et Vierzon. Depuis sa retraite, il vit avec Monique dans une maison de lotissement aux volets verts, à la sortie de Saint-Doulchard. Le jardin n'est pas grand, mais il y a un noisetier, une haie de troènes et un vieux pommier que personne n'a jamais taillé correctement. C'est là, sur un piquet planté près de la fenêtre de la cuisine, qu'il a installé sa mangeoire il y a six hivers.
Chaque matin, il prend son café debout devant la vitre et compte les visiteurs à voix basse. Les mésanges bleues arrivent les premières, puis les charbonnières, un rouge-gorge qui reste au sol, parfois un pinson qui se pose de travers. Monique se moque gentiment de lui, elle dit qu'il connaît mieux ses oiseaux que ses petits-enfants. Il hausse les épaules, il note quand même tout dans un carnet à spirale posé sur le radiateur.
Cette habitude, il l'a prise un janvier très froid, après avoir vu un merle immobile dans la neige. Depuis, la mangeoire fait partie de la maison, comme le thermostat ou la boîte aux lettres. Il achète ses sacs de tournesol par dix kilos à la jardinerie de la route de Vierzon. Il se dit qu'il fait une bonne action, simple et utile, et franchement, personne autour de lui ne lui a jamais dit le contraire. Les voisins en ont même installé une à leur tour.
Cette année, il a décidé de commencer plus tôt
Fin septembre, les nuits ont fraîchi d'un coup dans le Cher. Un matin, le thermomètre de la terrasse affichait six degrés, et Gérard a vu deux mésanges fouiller le rebord vide de la mangeoire. Il en a parlé à Monique pendant le déjeuner, persuadé qu'elles avaient faim. Elle a répondu que ça ne coûtait rien d'essayer. Le lendemain, le seau était dehors, et la mangeoire pleine à ras bord dès le premier week-end d'octobre.
Ses raisons lui paraissaient solides. Il avait lu quelque part que l'hiver s'annonçait rude, il voulait que les oiseaux prennent l'habitude de venir chez lui avant les autres jardins. Il pensait aussi aux jeunes de l'année, plus fragiles selon lui, qui auraient besoin de forces. Et puis, soyons honnêtes, il avait envie de les revoir, de retrouver ce petit spectacle du matin qui lui manquait depuis le printemps.
Pendant deux semaines, tout s'est passé comme il l'espérait. Les mésanges se sont mises à défiler, de plus en plus nombreuses, jusqu'à se disputer le perchoir. Il remplissait la mangeoire tous les deux jours, puis tous les jours. Il a même ajouté une boule de graisse accrochée au pommier. Dans son carnet, les colonnes se sont allongées, et il était content, avec cette satisfaction tranquille de celui qui pense avoir anticipé un problème.
« Je croyais leur rendre service, en fait je leur servais un plateau-repas alors que le jardin était plein à craquer. »
Le pommier plein de chenilles que personne ne visitait
Le premier détail est venu d'un endroit inattendu. Un après-midi, en ramassant les dernières pommes, Gérard a remarqué que les feuilles du haut étaient grignotées, enroulées, pleines de petites chenilles vertes. Les autres années, il ne se souvenait pas en avoir vu autant si tard. Il a trouvé ça curieux, puis il s'est dit que c'était la douceur de l'automne, et il a jeté les fruits abîmés au compost sans y penser davantage.
Le deuxième détail, c'est Monique qui l'a vu. Les mûres de la haie du fond, qui d'habitude disparaissaient vite, pourrissaient sur les branches. Les baies du sureau aussi restaient là, noires et lourdes. Elle lui a demandé si les oiseaux étaient partis ailleurs. Il a ri en montrant la mangeoire assaillie de mésanges, la preuve qu'ils étaient bien là. Elle n'a pas insisté, mais la question est restée dans un coin.
Il y avait autre chose, plus diffus. Les oiseaux restaient collés à la mangeoire, agités, presque nerveux, et ne fouillaient plus l'écorce du pommier comme il les avait toujours vus faire. Le rouge-gorge ne grattait plus la terre au pied de la haie. On connaît tous ça, ce petit malaise devant une scène qui ressemble à celle d'avant sans être tout à fait la même. Gérard l'a rangé dans la catégorie des choses sans importance.
Des questions qui tournent sans trouver de réponse
C'est en relisant son carnet, un dimanche soir, que le malaise a pris forme. Il consommait déjà près de deux kilos de graines par semaine, autant qu'en plein mois de janvier les années précédentes. Il a fait le calcul à voix haute, Monique a levé les yeux de ses mots fléchés. Si ça continuait, il en aurait pour des dizaines de kilos avant même que l'hiver ne commence vraiment.
Il a d'abord appelé son voisin Alain, qui nourrit lui aussi ses oiseaux, pour comparer. Alain n'avait encore rien mis dehors, il attendait les premières gelées, comme son père le faisait. Ça a vexé Gérard un peu. Il a ensuite cherché sur son téléphone, mais il est tombé sur des avis contradictoires, des forums où chacun jurait avoir raison, et des publicités pour des mélanges de graines à des prix délirants.
Il a fini par en parler à la jardinerie, au moment de racheter un sac. La vendeuse, très aimable, lui a surtout conseillé un mélange enrichi, plus cher, qui aurait selon elle plus de succès. Il est rentré avec le sac sous le bras et le sentiment de ne pas avoir eu de réponse. C'est Monique qui lui a rappelé le club nature de Bourges, dont il avait reçu le programme dans sa boîte aux lettres.
« Elles ne sont pas parties ailleurs, elles sont toutes chez toi devant ton tournesol, regarde un peu tes mûres. »
Au club nature, un ornithologue lui parle du calendrier
La réunion avait lieu un jeudi soir dans une salle municipale qui sentait le café et le linoléum. Une vingtaine de personnes, des cartes de la région au mur, des jumelles posées sur les tables. Gérard s'est assis au fond, puis il a profité de la pause pour aborder Bertrand, un ornithologue bénévole qui fait des comptages dans le marais depuis trente ans. Il lui a tout raconté, les graines, les chenilles, les mûres oubliées sur la haie.
Bertrand a souri, sans le moindre reproche. Il lui a expliqué que la LPO recommande de nourrir les oiseaux seulement de la mi-novembre à la fin mars, quand la nourriture naturelle vient vraiment à manquer. En octobre, a-t-il dit, la nature est encore pleine de graines, de baies et d'insectes. Une mangeoire remplie trop tôt détourne les oiseaux de ce qui est disponible, et ils perdent l'habitude de chercher par eux-mêmes.
Gérard est resté silencieux un moment. Il avait cru aider, et il avait offert une solution de facilité à des oiseaux qui n'en avaient pas besoin. Les chenilles du pommier, c'étaient elles qui auraient dû nourrir ses mésanges. Bertrand a ajouté une chose qu'il n'avait jamais entendue : au printemps, il ne faut pas arrêter d'un coup, mais diminuer petit à petit, pour que les oiseaux retrouvent leurs sources naturelles sans être brusquement privés.
Une mangeoire vide jusqu'en novembre, et un carnet qui change
En rentrant, Gérard n'a pas tout démonté d'un coup. Il a suivi le conseil de Bertrand, qui l'avait mis en garde contre un arrêt brutal. Il a réduit les portions sur une dizaine de jours, enlevé la boule de graisse, puis laissé la mangeoire vide. Les premiers matins, il a eu un pincement en voyant les mésanges tourner autour du perchoir. Puis il les a revues dans le pommier, la tête en bas, fouillant les feuilles.
Côté portefeuille, la leçon est claire. Il estime avoir dépensé une trentaine d'euros de graines pour rien en octobre, sans compter le mélange enrichi qu'il garde maintenant pour les grands froids. Monique a repris son carnet et y a ajouté une nouvelle colonne, intitulée nourriture naturelle, où elle note ce que les oiseaux picorent dans le jardin. Les mûres de la haie ont fini par disparaître.
Le 15 novembre, Gérard a ressorti son seau, cette fois avec la conscience tranquille. Il sait qu'il remplira jusqu'à fin mars, puis qu'il espacera doucement jusqu'au printemps. Il en a parlé à Alain, qui a hoché la tête comme quelqu'un qui le savait déjà. Dans le lotissement, deux voisins ont décroché leur mangeoire en attendant. Et devant la vitre de la cuisine, le café du matin a retrouvé son spectacle, au bon moment.
« En octobre, la nature est encore pleine, gardez votre mangeoire pour la mi-novembre, quand le froid vide vraiment les haies. »
- Installer ou remplir la mangeoire à partir de la mi-novembre seulement, selon la recommandation de la LPO.
- Nourrir jusqu'à fin mars, quand insectes, baies et graines naturelles se font rares.
- Au printemps, réduire les quantités progressivement sur une à deux semaines plutôt qu'arrêter net.
- Garder dans le jardin haies, baies, arbres non traités et feuilles mortes, qui nourrissent naturellement les oiseaux.
- Préférer des graines simples comme le tournesol, sans pain ni restes salés.
- Nettoyer régulièrement la mangeoire pour éviter la transmission de maladies.
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